Voir & Dire : un réseau de personnes curieuses de l’art contemporain, un dispositif d’accueil des artistes et de leurs œuvres à Saint-Merry, église du centre de Paris, un lieu d’expositions et de débats, un site internet de formation et de découvertes...


Accueil > Artistes invités > Artistes présentés antérieurement > Anne Gratadour. Résurrection


Anne Gratadour. Résurrection



Sept panneaux rouges sang, puissants et lumineux de très grand format suspendus dans la nef de Saint-Merry. Une interprétation féminine et très personnelle de la Résurrection : un accouchement. Du 26/04 au 19/05.

C’est avec son mode privilégié de peindre, une abstraction et de larges touches, qu’Anne Gratadour traite ce thème classique de la peinture. Elle avait déjà abordé la Résurrection sous la forme d’un quinzième tableau ajouté aux quatorze stations de son chemin de croix, une belle œuvre qui circule depuis deux ans dans différents lieux de France (en avril –mai 2014 à La Rochelle).

Spécialement pour Saint-Merry, elle a fait de la résurrection le sujet d’une exposition complète composée de six panneaux de très grand format (240x120 cm), auxquels est ajouté un septième, réalisé, quant à lui, antérieurement.

L’accrochage sur les piliers de la nef et sous l’orgue répond visuellement au chœur avec ses piliers baroques peints en ocre et la Gloire dorée des frères Slodtz (1753).

L’artiste ne s’en cache pas, la Résurrection est ici interprétée comme une mise à la vie d’un enfant jaillissant de la matrice maternelle, un accouchement. La manière dont elle applique son pinceau est fondamentale et ne fait qu’accentuer l’effet de profondeur de sens et de forme : une succession de plans, peints en caséine, cette matière très mate dont la lumière n’est pas altérée par les couches successives.

Les panneaux, ordonnés par paire, commencent par une sombre évocation de la porte du tombeau fermé ; puis sont évoqués le chaos et l’élévation dans des tonalités d’un rouge de plus en plus intense. Les traces du pinceau dessinent des formes oblongues, très organiques voire féminines, entre gloire et violence à peine voilée.

L’artiste témoigne de deux choses : de son expérience de croyante, viscéralement peintre, et de son expérience de femme donnant la vie, s’en souvenant comme un moment d’intense violence pour l’enfant (et la mère) qui passe du sombre de l’utérus à la clarté du monde ; une femme nouvelle, un homme nouveau jaillit de l’obscurité. Les panneaux ne traitent pas de la mort mais d’une mise à la vie qui ne peut échapper au choc de la délivrance.

Et de citer trois auteurs qui « l’ont portée », au travers de trois phrases où tous les mots comptent :

« Tout est mémoire, l’être vivant ressent, retient. L’organisme n’oublie jamais rien » Professeur Robert Debré

« Il faut que le noir s’accentue pour que la première étoile apparaisse. » Christian Bobin

"Il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile." Friedrich Nietzsche

Alors que les tableaux classiques de résurrection mettent souvent en scène une figure de Christ relevé, debout au-dessus du tombeau, hiératique et revêtu partiellement d’un tissu rouge dans une aura blanche resplendissante, ces couleurs que l’on retrouve dans les ornements liturgiques (sang/pourpre royale et blanc de la Résurrection), Anne Gratadour se situe ailleurs.

Ses couleurs opposées (rouge/vert et bleu) renvoient à un champ symbolique collant aux réalités corporelles et imaginaires : la matrice, l’enveloppe utérine, le déchirement d’un côté, le sombre, le chaos ou le monde des êtres étranges , de l’autre.

Fondamentalement, elle exprime non pas un état de ressuscité mais un moment, le passage dans la douleur.

Le style, les références

Panneaux 1 et 2 : Portes du tombeau/fermées et s’ouvrant. Les brosses sont larges, orthogonales, mais l’horizontal domine, fermeture. Le mélange de verts et bleus, sombres mais pas opaques laisse passer le rouge ; la trame est rigide, rigidifiée.

Panneaux 3 et 4 : Les portes cèdent. L’orthogonalité des traits explose. Le rouge du centre est chaotique, un éboulis. Puis, les traits s’élancent vers le haut, jaillissement hors de l’horizon du tableau.

Panneaux 5 et 6 : Résurrection. Le rouge envahit tout, l’horizontalité recule, le vert et bleu sont emportés, il n‘en reste que des traces. Une mandorle, une forme organique apparaissent, glorieuses par la densité de lumière.

Panneau 7 : Réalisé avant les six autres. La tonalité rouge fusionne avec les bleus et jaunes radiants. Si l’orthogonalité devient toute la trame, le tableau n’a pas de limite supérieure. Une autre interprétation du sujet ou une ascension ?

La manière d’aborder ce thème a donc beaucoup changé d’une année à l’autre, sa quinzième « station » de 2013 était orientée classiquement vers la droite et multipliait les couleurs. Avec la nouvelle dominante rouge, la signification gagne en intensité.

Anne Gratadour est une scénographe de théâtre et d’expositions. Elle peint aussi et reste fidèle à ses références personnelles. Ainsi elle vit et déplie son œuvre dans l’inspiration de Barnett Newman qui, lui aussi, avait peint une 15ème toile pour son magnifique Chemin de Croix et de Marc Rothko, notamment pour la sombre « Chapelle de Houston », commande de la famille De Ménil.

Mais c’est probablement d’Alfred Manessier (1911-1993), très sensible aux vibrations de la lumière qu’il rend par des touches serrées dans ses long tableaux, tapisseries et vitraux, et dont l’inspiration puise dans les paysages de la baie de Somme, le Sud, les engagements politiques et les fondements du christianisme , qu’Anne Gratadour se sent la plus proche, à la fois par le style d’abstraction et la spiritualité. Une de ses dernières œuvres (1989), les vitraux de l’église du Saint-Sépulcre d’Abbeville, s’intitule d’ailleurs « Le Tombeau vide ou l’annonce de la Résurrection ».

Anne Gratadour aime à citer cette phrase de son aîné :

« Voilà le nœud de ma peinture : quand j’aurai exprimé Pâques, à la fois comme une allégresse spirituelle et comme renaissance panthéiste, j’aurai gagné. Le chrétien ne doit pas s’éloigner des forces de la nature... Par exemple, j’ai le rêve lointain de peindre une grande moisson liée à l’idée d’une exultation, d’une glorification, j’attends. »

Jean Deuzèmes

Si vous souhaitez recevoir la lettre mensuelle de Voir et Dire et ses articles ou dossiers de commentaires d’expositions, abonnez-vous >>>
Merci de la faire connaître dans vos réseaux.


Dans le portfolio, le lecteur trouvera les photos en grand format

Un message, un commentaire ?


modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?





Votre message





Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.