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Biennale 26. Des pavillons singuliers
Représentant leur pays, ils entendent marquer le monde de l’art. Qu’ils soient en mode mineur ou non, cet archipel de pavillons invite à se laisser surprendre.
Le grand évènement culturel de Venise 2026 a commencé dans la polémique liée à l’ouverture contestée de trois pavillons (Israël, USA, Russie. Lire Voir et Dire) aux Giardini. Or, la Biennale est bien autre chose, car elle se déroule dans toute la ville : 100 pavillons nationaux, 31 évènements collatéraux, sans compter les fondations privées ; des centaines d’artistes sont découverts par plus de 500 000 visiteurs pendant sept mois ! De nouvelles institutions s’y installent en permanence ; la Sérénissime attire quel que soit l’environnement international. On ne peut tout voir !
Le titre donné par la directrice artistiques « En mode mineur » semble totalement décalé par rapport aux menaces du temps. Mais c’est le parti pris par la Commissaire artistiques Koyo Kouoh pour le pavillon international des Giardini et la corderie de l’Arsenale. Et son approche est un vrai souhait de ce que peut apporter l’art (Lire Voir et Dire).
Or, la Biennale se compose principalement de pavillons nationaux qui sont des entités autonomes désignant un ou plusieurs collectifs d’artistes pour représenter leur pays. Ils ne sont pas censés respecter ce titre, ils sont libres. Les médias se sont saisis de cette diversité en désignant les pavillons à ne pas manquer Voir et Dire, de son côté, a déjà analysé quelques pavillons pour leur thématique très spécifique (Performances,mystique). Mais, il en a retenu aussi une douzaine d’autres pour leur forme ou leur fond.
La tonalité 2026 n’est pas globalement spectaculaire et passer de la pensée profonde sur l’art de Koyo Kouoh à celle des pavillons fait ressentir une rupture. Du « mode mineur » où le souci de l’attention, de l’écoute des marges ou encore l’invitation à ralentir pour entrer dans une méditation sur l’art de la réparation, on passe à la clameur, à la démonstration de ce que chaque pays juge le meilleur ou le plus significatif chez lui. Le choc est grand. Dès que la déception apparaît, on presse le pas pour voir autre chose.
Des thèmes se retrouvent régulièrement : la décolonisation des pays et des esprits, l’écologie et ses urgences, l’engagement face aux violences du monde, le retour aux racines et aux traditions, la place esthétique du son dans les œuvres. Le genre n’est plus un sujet. Mais d’autres émergent, comme la question de la dénatalité et de la place faite aux enfants (Japon, Danemark, Suisse), mais aussi l’exercice de la méditation (Saint-Siège, Australie), le rétablissement de la notion de silence.
🇯🇵 Japon
Grass Babies, Moon Babies d’Ei Arakawa-Nash (né à Fukushima, aujourd’hui apatride de fait vis-à-vis du Japon). Vous ne pouvez pas voir l’exposition sans avoir accepté un objet dont vous devez prendre soin : un poupon en plastique, habillé de multiples manières. Près de 200 poupons sont mis à disposition des visiteurs, qui les portent, les langent, reçoivent des « poèmes-couches » liés à des dates historiques marquantes pour les minorités japonaises et d’ailleurs. Ils visitent un pavillon qui imagine l’environnement de ces enfants imaginaires. Devenu parent par GPA en 2024, l’artiste transforme le pavillon en réflexion sur le soin comme structure sociale et politique, sur la natalité déclinante du Japon, et sur l’absence de reconnaissance des minorités et des diasporas dans ce pavillon culturellement et historiquement très identitaire.
🇦🇺 Australie
Conference of one’s self de Khaled Sabsabi (artiste libano-australien) et Michael Dagostino, inspiré du poème soufi La Conférence des oiseaux, le pavillon est envoûtant et propose une expérience artistique méditative : un immense octogone peint minutieusement sur les faces duquel sont projetées des vidéos reprenant des motifs analogues. La peinture se met à vibrer très lentement. Sur les murs, dans la pénombre, de grands textes calligraphiés expriment le poème. Celui-ci évoque des oiseaux devant traverser sept vallées (le doute, l’amour, le savoir, la perte , etc.) pour trouver Simurgh, leur roi, qui sont autant d’étapes par lesquelles les soufis doivent passer pour atteindre la vraie nature de Dieu. Au huitième niveau, ils découvrent leur moi profond.
🇪🇬 Égypte
Silence Pavilion : Between the Tangible and the Intangible d’Armen Agop, artiste et égypto-arménien. Des sculptures de granit et peintures organisées autour du silence comme expérience sensorielle et spirituelle, en contrepoint radical de la saturation visuelle et numérique des autres pavillons — un geste d’autant plus fort qu’Agop est petit-fils d’un rescapé du génocide arménien accueilli en Égypte. Ce pavillon s’approprie le thème « en mode mineur » et invite à toucher les objets !
🇫🇷 France
Comme Saturne de Yto Barrada, commissariat Myriam Ben Salah. Un dispositif autour du dieu Saturne dévorant ses enfants (référence à la phrase de Vergniaud sur la Révolution), articulé autour de la technique textile du « dévoré » : matière, mémoire ouvrière, pédagogie coloniale et méthode oulipienne se croisent dans une réflexion sur le temps qui détruit ce qu’il engendre. Très soigneusement élaboré, le pavillon ne provoque pas de grande émotion.
🇩🇪 Allemagne
Ruin de Sung Tieu et Henrike Naumann (décédée en février 2026 peu avant l’ouverture). La façade néoclassique du pavillon est recouverte d’une mosaïque de plus de trois millions de pièces reproduisant un immeuble est-allemand aujourd’hui en cours de démolition, où Tieu a grandi avec sa mère, ouvrière contractuelle vietnamienne. C’est un tour de force architectural à côté duquel on peut passer, alors que l’artiste a récréé un moment d’histoire et d’architecture. À l’intérieur, Naumann interroge l’après-réunification par le mobilier domestique. Un pavillon les politique et personnel à la fois.
🇨🇦 Canada
Entre chien et loup d’Abbas Akhavan, transforme le pavillon en serre vivante abritant des nénuphars géants (Victoria amazonica) cultivés avec les Kew Gardens et le jardin botanique de Padoue. Cette œuvre est une méditation sur la circulation historique des plantes, l’Empire colonial britannique et la porosité entre nature et artifice. La splendide architecture de verre est perturbée par ce bassin qui est une réflexion sur le retour de la colonisation.
🇬🇧 Grande-Bretagne
Predicting History : Testing Translation de Lubaina Himid (première femme noire du mouvement Black British Art à représenter le pays). Grâce à ses tableaux à multiples panneaux et à sa musique signée Magda Stawarska, le pavillon explore l’expérience de l’immigrant qui s’efforce de « faire un foyer » dans des endroits qui ne sont pas prévus pour l’accueillir. Va-t-il rester ou repartir ?
🇵🇱 Pologne
Liquid Tongues de Bogna Burska et Daniel Kotowski, avec la chorale mixte entendants/sourds Chór w Ruchu (Voir vidéo). Inspirée des chants des baleines à bosse, la chorale utilise deux lieux : le sous-l’eau d’une piscine, et un bord de lac ou de mer. L’installation explore des formes de communication non verbales et post-anthropocentriques, en résonance directe avec l’invitation de Koh Kouoh à écouter les fréquences discrètes du vivant.
🇮🇹 Pavillon de Venise
Note persistenti, un projet, à la fois technique et poétique, évoque la fondation mythique de la ville sur une forêt engloutie ; une piscine réfléchissante fait remonter des « notes » sourdes et sous-marines évoquant le paysage sous la cité, dans une composition explicitement pensée en « clé mineure ». Le visiteur écrit une phrase sur un écran tactile. Rapidement, cette phrase est traduite par une IA en composition pour un piano, dont on voit les touches la jouer. Simultanément, la phrase passe par un ordinateur, puis est projetée en une vague ondulante qui rejoint les phrases des visiteurs précédents.
🇧🇷 Brésil
Comigo ninguém pode, dialogue entre Rosana Paulino et Adriana Varejão, curatrice Diane Lima. Le titre renvoie à une plante toxique et protectrice traditionnellement placée devant les maisons brésiliennes ; l’exposition revisite les blessures coloniales et la place des femmes dans l’histoire de l’art brésilien à travers trois décennies d’œuvres.
🇮🇳 Inde
Geographies of Distance : remembering home, premier retour de l’Inde à la Biennale depuis sept ans, curateur Amin Jaffer, avec cinq artistes (Sumakshi Singh, Asim Waqif, Alwar Balasubramaniam, Ranjani Shettar, Skarma Sonam Tashi) travaillant l’argile, le fil, le bambou et le papier mâché. Ce pavillon de très grande taille a été salué pour sa poésie matérielle et sa réflexion sur l’éloignement du foyer familial.
🇨🇳 Chine
Dream Stream, curatrice l’Académie des Beaux-Arts de Chine (Yu Xuhong). Le titre reprend les Essais du Ruisseau des rêves d’un lettré de la dynastie Song ; calligraphie, rouleaux peints et sculptures dialoguent avec l’intelligence artificielle (dont un bras robotisé calligraphiant au pinceau) et le jeu vidéo Black Myth : Wukong — une vitrine de diplomatie culturelle articulant tradition millénaire et ambitions technologiques. Mais comme dans toutes les Biennales, les Chinois parlent aussi de leur place dans l’innovation. En 2022, le pavillon avait introduit la reconnaissance des visages qui avait sidéré les visiteurs de Venise, puisqu’il décrivait assez bien leur origine socioprofessionnelle. Les données informatiques accumulées avaient une traduction visuelle. En 2026, chaque jour, à une certaine heure, un robot parle au visiteur et lui offre la calligraphie qu’il réalise devant lui.
Jean Deuzèmes
Complément de lecture
Lire aussi l’article du même auteur " L’art entre contemplation et fracas du monde ? Venise 2026 ", sur le site de Saint-Merry Hors-les-Murs




































