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Black Dolls. La maison rouge



Finir en beauté et en mystère. Une mise en scène étonnante, une exposition d’objets jamais vus : des poupées noires réalisées par des Afro-américaines anonymes entre 1840 et 1940.

Pour sa dernière invitation de collectionneur, avant sa fermeture fin 2018, La maison rouge présente 200 poupées noires collectées par l’avocate Deborah Neff. Alors qu’ils étaient considérés comme des artefacts domestiques sans intérêt, ces objets prennent ici un statut d’œuvre et deviennent sujet de recherche sur la société esclavagiste et raciste des États-Unis. Ce ne sont pas des poupées blanches peintes en noir, mais des objets uniques faits de toile noire ou sombre, la plupart anonymes, réalisés artisanalement par des femmes maîtrisant la couture, parfois transmis de génération en génération. Ces poupées ont plusieurs fonctions : double réaliste maternel, création d’un lien entre la nounou et l’enfant blanc dont elle a la responsabilité, témoignage des viols par les blancs, etc. Mais bien d’autres questions demeurent. Des photos collectées par Deborah Neff montrent ces poupées aux mains des enfants noirs ou blancs, suggérant leur utilisation dans un contexte particulier et l’évolution de la place des populations noires dans la société étatsunienne. A l’occasion de cette splendide exposition, V&D vous en propose une visite filmée et Guy Gilsoul analyse la « poupée noire aux bottines rouges » placée à l’entrée de l’exposition.
Jean Deuzèmes.

Une liste avec V&D

Black Dolls. La collection Deborah Neff. La maison rouge. 23 février - 20 mai 2018 from Voir & Dire on Vimeo.

Un commentaire par Guy Gilsoul

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Poupées aux bottines rouges. Fin XIXe. Photo Ellen McDermont, New-York City.

Jean Dubuffet avait raison, « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; (…) ce qu’il aime, c’est l’incognito. » Ainsi, cette figurine de cotonnade aujourd’hui exposée à La Maison rouge. Le corps sans grand souci ni d’expression singulière, ni de vraisemblance est curieusement terminé par une paire de bottines rouges haut lacées. Les traits du visage sont seulement indiqués par un travail de broderie. Du fil rouge pour la ligne du nez et les lèvres. Du blanc pour le contour des yeux au centre desquels brillent deux billes de verre bleu. De l’artiste, nous ne savons rien sauf qu’elle était noire et qu’elle n’était pas artiste, mais probablement simple servante dans l’Amérique des années 1890. On ignore de même à qui était destinée cette « poupée ». Dans l ’Afrique traditionnelle, la fabrication de ce genre de figurine peut revêtir une fonction magique. Dans certaines ethnies, les femmes en reçoivent afin de préparer leur mariage, voire pour contrer leur stérilité. Mais avant tout, et depuis l’Égypte ancienne, la poupée est un jouet. En Amérique, les colons en fabriquaient avec du bois, des enveloppes de maïs et du tissu. Et de même, avec du chiffon, les esclaves noirs. En cette fin du XIXe siècle dit « d’âge d’or » (surtout pour les hommes d’affaires) les anciens esclaves ont bien du mal à faire respecter le 13e amendement voté en 1865 qui accordait les mêmes droits aux blancs aux noirs. La poupée de chiffon peut alors devenir aussi un symbole de la lutte des minorités. Il existe même des figures doubles dites « sans dessus dessous » formées de deux bustes, l’un blanc, l’autre noir, collés l’un à l’autre, tête en haut pour l’un, tête en bas pour l’autre. Et quand la poupée est consommée comme « jouet », une autre question se pose : qui joue avec une poupée noire ? Car en cette même fin du XIXe siècle, de nombreuses poupées en porcelaine noire sont envoyées depuis l’Allemagne vers les villes américaines où elles sont offertes aux petites bourgeoises dont les parents, souvent, ont recours aux « nounous noires ». Notre poupée aux bottillons rouges ne leur était sans doute pas réservée. Trop pauvre, trop artisanale. L’œuvre est plutôt celle d’une mère et l’usure du tissu dit aussi l’usage qu’en fit une petite fille : un doudou. Mais alors, pourquoi ces bottines rouges ? Et les yeux bleus sont-ils une aspiration cachée à être comme les hommes blancs et leur statut ? Est-ce un marquage du père ? L’exposition présente pour la première fois en Europe 200 de ces poupées noires ainsi que des photographies d’époque révélatrices des liens entre le jouet et ses jeunes propriétaires. Collectées depuis une vingtaine d’années par l’avocate new-yorkaise Deborah Neff, par ailleurs responsable du Fonds Louis Dreyfus (art brut), elles balisent d’une manière aussi pertinente qu’inhabituelle un pan de la culture américaine de 1840 à 1940.
Guy Gilsou

PS : si vous allez voir cette exposition, commencez par le film se trouvant dans la dernière salle du sous-sol qui présente l’ensemble de l’exposition et pose les problématiques de ces objets.
Légende : poupées aux bottines rouges. Fin XIXe. Photo Ellen McDermont, New-York City.

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Paris, Maison rouge. 10 boulevard de la Bastille. Jusqu’au 20 mai. Du mercredi au dimanche, de 11h à 18h. www.lamaisonrouge.org

Visite guidée tous les samedi et dimanche à 16h

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