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Bruno Perramant. Les Aveugles



Exposition d’un polyptyque dans la sacristie du Collège des Bernardins jusqu’au 20 janvier. Une œuvre étrange, virtuose et savante, métamorphosant une forme picturale fréquente dans les églises.

courtesy_galerie_in_situ_fabienne_leclerc_paris_-_photo_marc_domageL’aveugle est un thème récurrent de la peinture et de la photographie, nourri des textes majeurs de la tradition philosophique et religieuse. Il est utilisé pour dénoncer les cécités sociales, les enfermements éthiques ou les hypocrisies religieuses, l’œuvre emblématique étant le tableau très expressif de Pieter Breughel.Aux Bernardins, l’œuvre de Bruno Perramant aveugle par son étrangeté, on n’y voit rien au sens de l’interprétation immédiate. Et pourtant c’est de la peinture, qui plus est figurative ! L’artiste est l’un des grands représentants de ce médium sur la scène artistique française et européenne.

L’œuvre est un mélange de questions et de dénonciations se donnant à voir. Le titre déroute le spectateur, comme au temps de Magritte. La forme déroute autant, avec ses multiples tableaux pourtant savamment positionnés. Sommes-nous aveugles à cette expression dans la peinture contemporaine, incapables de voir l’évidence ou décontenancés ? Quelle relation l’artiste veut-il nouer avec le spectateur

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Aveugles est un terme qui tombe en désuétude, au profit de désignations plus administratives et moins stigmatisées : non-voyants ou malvoyants dont on peut mesurer l’acuité visuelle. Et pourtant que d’œuvres portant ce titre ont été produites soit pour guérir (les masques africains) soit pour réfléchir de manière allégorique à des questions les plus variées ! Dans son fameux tableau datant de 1568, l’humaniste Pieter Breughel illustrait la parabole du Christ mettant en garde contre les Pharisiens (Mathieu 15) et lui donnait ou une forte charge visuelle.

Aux Bernardins, tout est plus complexe, il faut chercher d’autres repères pour avancer.

L’œuvre polyptyque de Bruno Perramant est fondamentalement énigmatique, avec ses multiples tableaux de tailles différentes disposés sur deux murs. Or, à l’ évidence, tout est organisé selon un ordre visuel très fort et la question du regard est partout présente dans ce nuage de cadres peints.

Heureusement le texte internet de présentation rassure

Cette œuvre reprend la structure classique des polyptyques ou retables de la peinture occidentale - sol, monde et ciel. Elle évoque la cécité, l’aveuglement, la difficulté à percevoir mais aussi une lumière particulière dont le voyant est privé, une déficience sensitive qui, si l’on admet que le réel est une construction sociale, conduit à percevoir et à penser autrement.

À la recherche de repères

Sur le mur de gauche, « Mezzo 1 2 3 », un triptyque étrange car les trois grands tableaux sont superposés et ne respectent pas la forme traditionnelle. En effet, l’architecture du lieu ne permettant pas de les placer à l’horizontal, la verticalité introduit un sens nouveau. En bas, une forêt hostile, au travers de laquelle passe cependant la lumière ; c’est la traduction visuelle des premiers vers de la Divine Comédie. Au milieu, la forêt a mué et de grands cercles de lumière laissent apparaître un arbre aux baies rouges, l’arbre du paradis. Au-dessus, enfin, les sabots d’un cheval et un homme à terre, la référence au terrassement de saint Paul ébloui par la lumière divine est explicite.

Sur le mur de droite, des tableaux de tailles variables sont structurés par niveaux : tout d’abord, le sol, avec des draps ou des linceuls. Au milieu, une grande variété de formes et de sujets : les humains ont leur tête recouverte de tissu ou de masque d’un tissu ou d’un masque, tandis que brûlent des maisons et que s’immolent des hommes, c’est le monde tel qu’on ne veut pas le voir. Deux ampoules modernes sont éteintes : l’artiste revisite les Vanités du XVIIe. Enfin, en haut, des figures métaphoriques du ciel, un tableau où un soleil éblouissant fait disparaître le paysage. Au sommet, la chouette trône, le savoir et la sagesse dominent, une porte et un oiseau en forme de poignée, le chardonneret, figure symbolique ancienne annonciatrice de la mort du Christ.

Au centre du mur, un tableau imposant, « Les Aveugles », représentant des hommes la tête recouverte de leur veste pour éviter la pluie, un souvenir visuel de l’artiste lors d’un voyage au Pakistan. Ce tableau a été conçu en écho à celui de Breughel. Et on aperçoit ici et là des livres non lisibles, des mots qui questionnent le visiteur : « Quoi, Quand çà ? », un peu à la manière de Boltanski dans « Après ». Bruno Perramant qui entend entrer en relation avec le visiteur commence par le dérouter…

De part et d’autre, comme des crochets d’une phrase, deux splendides tableaux sont placés à hauteur de regard ; de facture classique, ils semblent commenter l’ensemble.

À gauche, L’Enlèvement, est une référence au Vol des sorcières de Goya dont ont été supprimées les trois sorcières et la femme enlevée dans le ciel noir. Seul reste un homme voilé qui fuit le regard des sorcières absentes. L’homme voilé fuit, son illusion n’est pas visible, mais elle est aussi lourde de conséquences que le réel.

Le second tableau, Le Voyeur, représente un homme les yeux happés dans un vortex. Son identité disparaît quand il se met à voir. Il nous regarde mais nous ne le voyons pas.

La complexité de cet ensemble est ainsi nourrie de multiples références savantes, qu’un visiteur ne peut saisir complètement. Même s’il n’en saisit que quelques-unes, il est déjà dans le monde de Bruno Perramant…

Lever le voile

Dans ces tableaux, tout est question de regard, mais la vision est souvent entravée. L’homme vit à côté des évènements du monde, mais il ne les voit pas. Alors que Peter Breughel réalisait une sorte de sermon, l’artiste contemporain, lui, utilise son système visuel pour interroger le comportement de l’homme.

L’angoisse perle de tableau en tableau, sous l’œil d’un chien impavide et d’un idéogramme chinois désignant la fin du monde. Les vanités transpirent sur un mode contemporain. Mais cette œuvre est aussi pleine de signes d’espérance : la lumière tient une large place.

Cette peinture s’appuie sur de nombreux souvenirs personnels et les voyages de l’artiste ainsi que sur une expérience marquante, car il a perdu temporairement la vue avant de la recouvrer à nouveau. Si ces tableaux puisent aussi leurs sources dans ses méditations sur les œuvres visuelles ou textuelles du passé, elles sont aussi proches de l’histoire du cinéma. Plus encore, c’est l’ensemble fragmenté, dispersé qui est construit visuellement aussi fortement qu’un script de film :

« Le polyptyque est composé en trois niveaux : sol, monde, ciel. Les connexions se font de bas en haut, de gauche à droite, en profondeur et inversement dans tous les sens. […] Les tableaux se superposent comme des couches de sens. »

Son projet n’est pas de désorienter le spectateur, mais de faire circuler son regard d’un endroit à l’autre, d’une association à l’autre.

Dans le monde de la peinture contemporaine, l’œil est la canne de l’aveugle que nous sommes. On avance à tâtons dans un réel produit par l’artiste, qui est aussi un monde imaginaire. Ici la réalité se déploie sur le mode paradoxal de la déconstruction et de la perte des références habituelles.

Mais le propos n’est pas qu’artistique, les références à la conversion de saint Paul et au monde mêlent en filigrane le social et religieux, à la fois comme des questions et des réponses.

Le voir et l’être…

C’est dans une bande vidéo que le propos de l’artiste se précise. Pour lui, rassembler tout dans un seul tableau comme à la Renaissance est désormais impossible, l’omniprésence des écrans dans le monde transforme photos, peintures et même textes en images qui s’impriment dans le cerveau avant que d’autres s’y substituent. Dans ces conditions, la peinture figurative qu’il défend ne relève pas de la peinture narrative. L’artiste n’appartient pas non plus à la génération du pop art sarcastique et manipulateur. Même si les nombreux tableaux de Bruno Perramant évoquent la violence dans l’histoire, sous des formes très imagées, l’artiste n’est pas un sadique ! Il n’agresse pas le regard, il le sollicite tout en le laissant libre.

Voir, selon Bruno Perramant, ne peut se faire, non plus, avec des écouteurs comme dans les musées où l’on regarderait désormais par les oreilles. S’il a peint l’ensemble en onze ans, il demande implicitement au spectateur de prendre du temps pour voir ses tableaux et apprécier une lumière d’un autre type. Aux Bernardins, le spectateur est placé, sans le savoir, dans un processus de don/contre-don de temps passé ; il se voit proposer d’entrer dans l’œuvre sans l’auteur, à tâtons.

En termes imagés, ce polyptyque ressemble à un château mental aux multiples pièces que l’artiste a peint réellement à l’aveugle, sans lier chacune à celle qui précédait. Le visiteur peut ne visiter qu’une pièce ou trouver un couloir qui lui convient.

Les Aveugles sont ainsi une proposition d’expérience à la fois intellectuelle et émotionnelle. C’est aussi cela le monde de la peinture contemporaine : une posture et des formes peintes.

Ici l’étrangeté n’est pas synonyme d’absurde ; la question de la cécité est au centre de la plupart des tableaux, mais selon des constructions infiniment plus complexes qu’auparavant. Les enjeux intellectuels se sont déplacés : face au déluge des images virtuelles, la peinture doit inventer d’autres mondes pour dire des choses qui ont des parentés avec celles des grands artistes du XVIe. Avec cette grande œuvre Bruno Perramant semble construire un humanisme dans les termes du XXIe.

Collège des Bernardins
20 rue de Poissy - 75005 Paris
jusqu’au 20 janvier 2013
10h à 18h en semaine 
de 14h à 18h le dimanche et jours fériés


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