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Chema Madoz. // Rencontres photographiques Arles 2014



Rencontres d’Arles 2014. Le grand photographe espagnol a exposé une large partie de ses œuvres des 30 dernières années. Un éblouissement surréaliste. Un jeu d’illusions, un nouveau monde d’objets.

Les rencontres d’Arles ont adopté un curieux nom : « Parades », à l’image de la fin des spectacles de cirque, car l’équipe de ce grand évènement de la photographie passe la main. On s’attendait certainement à mieux, mais on y découvrit des perles, comme cette exposition de Chema Madoz au Parc des Ateliers.

La vaste gamme de photos d’objets ou de situations présentée était autant de pièges visuels dans lequel le spectateur tombait : des métamorphoses d’objets, des associations ou des analogies formelles. Surpris, obligé de s’arrêter et de trouver ce qui intriguait jusqu’à résoudre l’énigme, chacun se trouvait entre poésie et prestidigitation.

Ainsi cette simple cuiller dont l’ombre portée est une fourchette. Rien n’a été truqué, pas de Photoshop. Mais Chema Madoz avait préparé la réalité à se faire photographier, sans doute l’ombre d’une fourchette préalablement pulvérisée à l’encre. Le résultat est dans la veine surréaliste, humoristique, légère. Le plus important étant le questionnement post-illusion.

Chema Madoz est né en 1958, vit et travaille à Madrid et, depuis trente ans, ses œuvres sont accrochées dans nombre de musées du monde. Son travail singulier est indépendant de toutes les écoles, ses photos en noir et blanc sont autonomes, classiques, sans aucun cartel, et posent une énigme. Le principe est souvent le même : des formats moyens, d’une précision extrême, très nuancés dans les tirages de gris, rassemblant deux éléments ou objets qui créent un dysfonctionnement du sens ordinaire ou renvoient à une expérience connue. Les humains ou animaux sont très rares, Chema Madoz vit dans un monde d’objets inanimés auxquels il donne pourtant vie et leur prête une parole silencieuse. Le spectateur se laisse prendre, résout l’énigme, balaye l’effet d’illusion et, un peu déçu par lui-même de s’être fait embarquer, passe à la suivante…

Ainsi dans la photo du verre d’eau renversé sur un abécédaire, les gouttes recouvrent certaines lettres et font effet de loupe. Mais un détail attire l’œil : les lettres grossies sont passées de l’état de minuscule à celui de majuscule. L’artiste a savamment construit son abécédaire pour obtenir cet effet. Dans une autre photo où des taches d’eau se trouvent disséminées sur une table : les formes sont des plus aléatoires mais cependant, au centre, il est une goutte qui prend les traits d’une pièce de puzzle, c’est une invitation à rassembler toutes les autres en un jeu visuel.

Pour décontenancer le spectateur, l’artiste utilise l’effet Koulechov : le regard est toujours prédéterminé à voir une réalité donnée et apprise. Or il suffit de troubler cette réalité naturelle, et d’en construire une autre, tout aussi rationnelle mais moins fréquente, pour que l’on soit troublé. Le fond de l’affaire est que le réel créé de l’illusion et que l’on peut s’y perdre !

L’image en noir et blanc renforce l’effet car les plans sont simplifiés, alors que la couleur apporte de la matière photographique.

Chema Madoz utilise aussi le phénomène des images bi-stables, bien connu des enfants où le lapin se transforme en oiseau dans une image, car l’œil ne voit pas deux objets simultanément lorsqu’ils sont entremêlés.
L’artiste vient troubler les chaînes de liens de causalité que le regard a appris à discerner. En associant deux images d’objets simultanément, relevant ou non du même registre, il crée un nouveau sens ou un sens impossible, comme cette échelle posée sur les marches d’un escalier : on ne peut monter ni sur l’une ni sur l’autre. Le dessinateur Plantu fait de même en faisant coexister deux situations afin de délivrer un message politique bien plus percutant qu’une longue analyse. Son dessin est une opinion et séduit le regard afin d’y faire adhérer le lecteur.

Chema Madoz ne délivre aucun message, il ouvre sur la poésie, sur l’association d’idées, les siennes et celles du spectateur. Son inspiration se construit subtilement sur bien des références : une lune projetée sur un voilage : c’est l’illusion créée par les films de Méliès ; la fourchette et la cuiller font penser à la photographie d’avant-garde des mêmes objets déformés ou avec leur ombre de André Kertesz . Un nuage qui tente de s’échapper d’une cage est un hymne à la liberté.

Rien n’est gratuit ou fortuit, il y a un sens inclus dans chaque photo, globalement son œuvre est conceptuelle. Ainsi cette valise posée sur des pieds et se transformant en table allie des contraires : la valise renvoie à la mobilité, la table à la stabilité.

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Les objets mutent en idées pures, invitent à regarder le monde autrement. Il n’est pas dans la logique de Magritte « Ceci n’est pas une pipe », alliant la question du langage à celle de la vue, car avec lui la pipe devient saxo ; deux plaisirs, la musique et fumer sont alors associés. En fait Chema Madoz nous éveille au conditionnement de notre regard sur le mode de la poésie. Il questionne aussi la photographie sur ce qu’est le réel. Ses talents de bricoleur inspiré produisent des mirages crédibles car existant réellement.

Avec lui, le vrai et le faux ne sont pas opposés, ils se combinent.
Il met le spectateur à l’épreuve du miroir de la réalité. Une de ses premières photos est d’ailleurs significative : une échelle est apposée sur un miroir. On ne voit plus le miroir mais l’au-delà de celui-ci. Est-ce une fenêtre dans un mur avec une échelle en deux morceaux, l’un dedans, l’autre dehors ? Ici le « truc » est simple mais il met en éveil. Pas besoin de cartel.

V&D

Pour aller plus loin, le site de l’artiste