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« Chemins de croix au féminin »



Qu’y a-t-il derrière ce titre d’une exposition récente dans la cathédrale de Bruxelles ? Ce type d’installation artistique ayant une fonction de dévotion pourrait-il entrer dans le champ du débat actuel sur le genre ?

Deux ensembles de peintures et dessins contemporains ont été exposés, en mars-avril 2014, sous le titre « Chemins de croix au féminin » dans la cathédrale de Bruxelles. Alors que le chemin de croix, expression de la dévotion à la souffrance du Christ, a été mis en images de manière extrêmement diverse selon les époques et les cultures, assisterait-on ici à une mise en écho des débats sur le genre ?

Ces deux splendides chemins de croix, fort différents de facture et de contexte, ont été conçus par deux artistes décédées : Akarova (Marguerite Acarin)-1904/1999 et Odile Piron -1958/2011. Dans le contexte catholique français, où la question du genre est un objet de polémique au moins autant politique qu’anthropologique, un tel titre aurait peut-être posé problème. Quoique…

Arakova est une artiste belge issue du théâtre et de la danse, qui s’est mise à la peinture et à la sculpture à la fin des années 30. Elle a dessiné son chemin de croix pour un couple de médecins, heureux et généreux, qui a consacré sa vie commune au service des pauvres, handicapés et malheureux. Ils ont perdu leur fils unique, François, mort d’une overdose à 18 ans. Arakova, mise en relation avec ces parents dans l’extrême peine, les a écoutés, accompagnés et a réalisé pour eux 12 œuvres, de moyen format, en compassion du malheur devant le fils mort, ce qui a contribué à leur redonner le courage de continuer à vivre, de poursuivre leur tâche sociale et de renaître au bonheur.

Chacune des œuvres est nommée par un titre et accompagnée d’un poème de type psalmique, faisant écho à ce qu’elle avait entendu du drame du couple. Ainsi : « I. L’incarnation du fils de Dieu. Chemin de chair » ou « IX. Pieta, Marie, Mère de toutes les douleurs. Chemin de la femme espérance ». Les dessins et peinture collent, par leur graphisme et couleur, au tragique de la passion du Christ, une mort de fils, mais se libèrent de la norme des chemins de croix, car leur objet est de faire surgir l’espérance, d’où des thèmes tels que le phénix ou saint François. Dans chaque œuvre se trouvent présents un ou plusieurs corps, des visages, des gestes de pietà, etc.

Odile Piron est, elle aussi, une artiste belge, connue pour ses multiples séries à forte consonance religieuse, largement fondées sur une méditation des textes bibliques, faisant l’objet de commandes privées : deux chemins de croix, un panneau monumental sur le rosaire, des illustrations de l’Évangile, un décor de théâtre pour le combat de Jacob, etc. Les 14 stations, que complète un quinzième panneau sur la résurrection, ont été réalisées après qu’elle ait écouté les méditations de Jean-Paul II au Colisée en 2002. Ces œuvres sont également accompagnées de poèmes, attestant l’origine méditative du travail. Le style de ces petits formats est à l’opposé des œuvres d’Arakova : abstrait, minimaliste, simplement coloré. L’artiste limite ses moyens d’expression tout en affirmant formellement un essentiel, qu’elle traduit par des mots, des nombres, des traits, etc. Ce style épuré a un effet magnétique sur le spectateur.

Mais en quoi ces œuvres relèvent-elles du féminin ? Un artiste homme n’aurait-il pas été capable de faire de même ? Il y a sans nul doute ici des formes dessinées et des expressions de sensibilité que l’on qualifie traditionnellement de féminines. On trouve aussi des éléments de réponse dans les symboles figurés et surtout dans le style des poèmes.

Chez Akarova, les visages, hormis ceux du Christ et des donataires, sont ceux de femmes ; la compassion pour le fils mort est quasi expressionniste et mêle de manière synthétique la passion du Christ à bien d’autres sources. La force d’amour excède le tableau. Le visage de Marie est abordé sur un mode peu traditionnel. La charge du dessin focalise l’attention sur de multiples détails, peut-être des supports offerts à la méditation du couple de médecins. Chez cette femme et artiste, la force de vie prime sur la mort.

Chez Odile Piron, la tonalité sourde des couleurs est une ouverture sur l’intimité. Le blanc est permanent, il ouvre sur autre chose. La forme rémanente oblongue est celle d’un visage, signe de plénitude. Mais les traits verticaux créent d’autres symboliques, dont une, évidente, le grain de blé. Ce sont donc des tableaux où la fécondité est omniprésente. Avec quatorze œuvres où sont explicitement inclus les références aux chemins de croix traditionnels – « femme », « Jean, Marie » – l’ensemble porte l’expression du féminin.

Le tableau « Résurrection » est une merveille d’épuration : un simple contour de visage, un plein qui n’a pas d’époque ; une invitation, peut-être, pour le croyant d’aujourd’hui à y mettre son propre visage ressuscité.

L’une et l’autre œuvre ne cachent pas une certaine théologie, leur vision d’un Dieu de tendresse, au cœur de la souffrance, passant par la force de la compassion humaine, la proximité ou la simplicité méditative à transmettre.

S’il fallait revenir au titre de l’expo, il ne s’agit pas de chemins de croix féministes, ni de l’affirmation du genre des artistes, mais plutôt implicitement une sorte de rappel de toute une théologie qui donne à Dieu et au drame de la passion du Christ une autre tonalité que celle du supplice viril et de l’image tutélaire et patriarcale du Dieu père.

Loin d’être avant-gardiste cette exposition sobrement accrochée qui fait la part belle à une peinture marquée d’une sensibilité catholique explicite, voire connue, est intéressante dans la mesure où elle ouvre sur de multiples formes de méditation possibles. Elle est fondamentalement vraie, c’est cela qui compte.

Le titre « au féminin » n’est alors qu’un « surlignage politiquement correct », un clin d’œil malicieux du commissaire d’exposition : ce sont des femmes qui sont à l’origine de ces œuvres. En aucun cas, l’exposition se situe sur le registre d’une revendication d’une nouvelle place de la femme dans l’Église et encore moins dans les débats sur le genre.


Sur le même site, l’histoire du chemin de croix photographique de Saint-Merry réalisé par Jean-Pierre Porcher en 2010. Une œuvre permanente à Saint-Merry

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