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Daniel Buren. Excentrique(s) Travail "in situ"



Une transformation brillante du Grand Palais. Monument qui s’est terminée le 21 juin.

Monumenta est l’une des manifestations annuelles les plus fascinantes de Paris, la confrontation entre un artiste reconnu mondialement et un bâtiment. En 2012, avec Daniel Buren, le bâtiment s’est transformé en une nappe psychédélique ou pop, non pas faite de rayures, l’outil visuel bien connu chez ce maître de l’ in situ, mais de disques colorés. Cette approche savante qui relève du conceptuel et du minimaliste est avant tout un travail sur la couleur et joue avec la lumière si spécifique du bâtiment. Dans cette forêt de disques, mathématiquement construite, tout vibre mais ne suscite pas une très forte émotion.

V&D se propose d’explorer la démarche de Daniel Buren et d’en apprécier les résultats.


Le principe et le dispositif

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Depuis 2007, le Grand Palais propose à un artiste d’habiter 6 000 m2 de surface sous des verrières de verre culminant à 45m : un espace gigantesque auquel chacun répond de manière très spécifique par une œuvre qui ne peut en théorie qu’être éphémère, puisqu’elle spécialement réalisée pour le bâtiment et qu’il est unique.

Daniel Buren, dont la majeure partie de l’œuvre consiste à mettre en place des dispositifs visuels qui s’insèrent dans des environnements précis pour les révéler, ce qu’il appelle le In situ, a réalisé un plafond fait de disques industriels de quatre couleurs. Située sensiblement à 3 m de hauteur, cette nappe couvre la totalité du bâtiment sauf la partie centrale. Sous la grande verrière, elle-même colorée de portions bleues, on trouve au niveau du sol neuf miroirs ronds qui reflètent d’autres lumières et offrent une autre vision du bâtiment.

Ce plafond de disques tangents les uns les autres, est suspendu sur 1500 poteaux de 8,7cm, peints en noir et blanc, la fameuse signature de l’artiste avec ses raies de la largeur des bandes de coutils de matelas. Des micros y sont intégrés diffusent, dans différentes langues, des petits textes conçus par l’artiste et ils créent ainsi une sorte de forêt enchantée à parcourir de jour comme de nuit.

Les visiteurs habitent l’espace sous le plafond de plexiglas mais leur présence visuelle s’atténue grandement quand on monte l’escalier monumental ; le bâtiment retrouve alors son vide et apparaît comme doté d’un nouveau sol totalement pop.

Daniel Buren n’a pas d’atelier et s’adjoint d’autres professionnels, comme ici l’architecte Patrice Douchain avec lequel il a conçu ce tracé géométrique. L’analyse du bâtiment montrait que le cercle est partout, dans les structures métalliques de la voûte, les ferronneries, les escaliers, etc. Il a donc privilégié cette figure, comme réponse à l’appel du lieu.

Esquisse de travail. Des centres parfaitement réglés.Pour cela, il a utilisé une méthode d’optimisation de la Perse ancienne permettant d’inclure un maximum de cercle tangents dans un rectangle : il fallait 5 diamètres (de 7,5 à 2,5 m). Le tracé préparatoire est splendidement réglé et directement issu d’un ordre mathématique dont le visiteur ignore les fondements mais dont il ressent l’harmonie. Les quatre couleurs étaient les seules disponibles chez le fournisseur de plastique. Cela a semblé largement suffisant à Daniel Buren ; il les a distribuées de manière aléatoire pour créer des ambiances différentes.

Daniel Buren, volontiers critique à l’encontre des institutions, a aussi changé les conditions d’accès à son œuvre. On y entre désormais non par le grand hall grandiloquent, mais par l’entrée de pompier nord, en traversant un couloir noir qui devait préparer à la surprise. Mais le trajet est beaucoup trop court pour obtenir l’effet recherché. L’œuvre se voit presque de la rue.

Pourquoi l’œuvre résonne imparfaitement ? Réflexions et impressions d’un visiteur.

L’exposition est populaire, elle est immédiatement accessible et ludique. Le sol est transformé par ses couleurs multiples et ses ambiances changeantes. Les plastiques sont à la fois réfléchissants et translucides. En conséquence, la vision des autres visiteurs inversés et des voûtes métalliques produit des effets oniriques et amusants. On en voit de toutes les couleurs, pourrait-on dire. En plein soleil, le visiteur est plongé dans un univers pop éclatant, psychédélique ont prétendu certains. L’artiste souhaitait proposer une expérience basée sur la lumière et la couleur : pari réussi.

Vu du dessus, l’œuvre change complètement. Surgit cet autre volume qu’est le vide sous la voûte sans ces repères humains qui donnent l’échelle.

Cette œuvre relève du conceptuel, avec le systématisme des cercles, et du minimalisme. Ce sont des industriels ou des artisans autre que l’artiste qui l’ont réalisé. C’est surtout une œuvre virtuose de l’approche de l’ in situ selon Daniel Buren. En effet, contrairement à ce que disait Duchamp, pour qui tout objet peut être désigné comme objet d’art par l’artiste, Buren affirme que c’est l’espace qui est œuvre d’art, ses interventions artistiques de révélation n’étant « simplement » que des outils visuels, des instruments analogues à des lunettes, Ô combien malines. Ici les lunettes sont circulaires et soulignent les multiples formes circulaires de l’édifice. Bien vu, pourrait-on dire.

Que cette œuvre est intelligente et brillante ! Elle est dans la veine des précédents Buren et apporte aussi de nouveaux éléments.

Et pourtant elle laisse partiellement sur sa faim. En 5 minutes on a l’impression d’avoir fait le tour de l’œuvre. Il n’y a que trois lieux différents à voir : sous la nappe, en haut du grand escalier, et au centre.

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Cet endroit avait été conçu comme une sorte de montgolfière visuelle aspirant vers le haut. Mais cela fonctionne de manière insatisfaisante, car l’immensité de la voûte reprend le dessus et les miroirs au sol ont quelque chose d’anecdotique. On a beau marcher, rien de nouvellement significatif apparaît, uniquement un relatif plaisir à aller d’une zone à une autre. Les micros susurrent des nombres et des couleurs dans toutes les langues, cela fait petite musique. Rien à voir avec le choc des battements de cœur introduit sur un mode analogue par Boltanski, deux ans auparavant.

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Le bâtiment est démesuré, le nouveau dallage de plastique multicolore lui répond. Daniel Buren est ici dans le décoratif, même s’il en change les règles et les rehausse. L’esprit pop, critique, léger bien qu’ordonné, fait de plastique, tente de répondre à la dignité d’une architecture métallique grandiose et légère à la fois, avec ses verres translucides d’une qualité exceptionnelle. La confrontation par le biais du cercle, instrument de conception commun aux deux architectures, vire court.

La nappe miroir répond platement au galbe de la voûte, comme on dirait d’un mannequin anorexique face à la générosité des femmes de Renoir !

L’œuvre résonne mal car elle raisonne trop. L’éphémère de Buren « joue les gros bras » face à la permanence et à la sûreté de l’architecture. La géométrie est brillante, la démonstration est d’une rare élégance. Et après ?

Ces éléments colorés, ici circulaires, planant dans la voûte produisent un peu d’émotion. Et après ? Pense-t-on mieux la réalité ou produit-on du sens ?

Cela sonne creux quelque part. C’est en se remémorant les deux précédentes, et sans vouloir les comparer, que surgit le doute. Avec Boltanski, les questions de la mémoire et du pouvoir étaient exprimées par des vêtements, allongés comme des pierres tombales ou une montagne d’habits (Lire article V&D). Anish Kapoor, avec Léviathan, parlait de la révolte humaine mais aussi de la vie utérine(Lire article V&D).

Ces deux artistes avaient une toute autre approche que Daniel Buren. Ils se mesuraient bien au bâtiment, mais ils avaient leur projet propre. En amenant le visiteur à expérimenter ces questionnements avec tout son corps, ils le touchaient car la deuxième dimension de leur propos abordait la condition humaine et l’universel.

Avec Excentrique (s), Daniel Buren ne travaille qu’une dimension : l’architecture et la géométrie. Mais va-t-on se passionner pour un cercle aussi coloré soit-il ?

Le jeu des formes, même brillant, ne suffit pas au je du spectateur en attente de grandes émotions et de fenêtres ouvertes sur de nouveaux questionnements.

Jean Deuzèmes

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Conformément aux souhaits de Daniel Buren, les photos personnelles de cette exposition doivent être appelées « photo souvenir », car les photos sont différentes de l’œuvre, et c’est la multiplicité des points de vue qui permet d’approcher l’œuvre.

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