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Daniel Dewar et Grégory Gicquel. Le Hall



Exposées au Centre Pompidou, les œuvres des jeunes lauréats du prix Marcel Duchamp 2012 plongent au cœur de la matière. Des pièces monumentales dans des matériaux traditionnels. Pop et spectaculaire. Jusqu’au 6 janvier 2014

Le prix Marcel Duchamp a été créé en 2000, par les collectionneurs de l’ADIAF, Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français ; il est organisé chaque année en partenariat avec le Centre Pompidou, le Musée national d’art moderne et la FIAC. Son ambition est de contribuer au rayonnement international de la scène française. Pour les lauréats, il est le premier pas d’une reconnaissance internationale. Au travers des œuvres des nominés, on peut aussi percevoir certaines nouvelles tendances de l’art contemporain en France.

En novembre 2012, les deux artistes plasticiens et sculpteurs, Daniel Dewar et Grégory Gicquel ,qui s’étaient rencontrés aux Beaux-Arts de Rennes en 1997, ont été récompensés pour une démarche très éloignée d’un art technologique et numérique qui tient le devant de la scène et des galeries.

Leur travail est fondé sur l’expérimentation de matériaux traditionnels propres à l’artisanat et à la sculpture. En affichant un intérêt pour le goût, la beauté, le décor, un certain exotisme et pour l’acte de produire, ils apparaissent à contre-courant. Mais en représentant des objets de consommation et des sujets du quotidien, en n’hésitant pas à travailler dans un style monumental, ils partagent,avec beaucoup d’artistes, une manière de créer dans un style pop revisité.

Pour l’espace 325, du Centre Pompidou, les artistes ont réalisé trois œuvres géantes, tenant compte de l’architecture du lieu, toute en longueur : « le Hall ». Il y a de la provocation facétieuse, jusque dans le titre, et l’interaction joyeuse des matériaux entre les pièces est un hymne au travail de la matière.

- Une immense tapisserie, dont les sujets sont un chien Welsh Corgi, une basket, une langouste, une robe de chambre au dessin géométrique qui ne constituent pas un récit plein de symboles, comme on a l’habitude de le voir dans la tapisserie classique. On est dans la banalité et la coprésence de nombreuses images que l’on trouve sur Internet, c’est arbitraire et un peu délirant, mais c’est évidemment en rapport avec l’enthousiasme qui porte Daniel Dewar et Grégory Gicquel. Le rapport à la matérialité est étonnant, puisque le pelage du chien est fait de laine Mérinos et se laisse voir à l’envers. L’œuvre a un aspect Janus, le fouillis des laines colorées et leur masse sont jubilatoires. Le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris en expose une autre qui, elle, va plus loin dans l’humour : un singe Gibbon se pendant dans une tapisserie, elle-même suspendue du plafond.

En montrant l’envers, les artistes révèlent en fait leur travail car ils ne délèguent jamais à des équipes spécialisées de fabrication. C’est donc un processus autant qu’un objet final qu’ils exposent.

- Deux grandes toiles de soie peintes sur des motifs décoratifs aquatiques lui font face sur la même longueur. La chatoyance de la soie fragile, une référence à un art considéré traditionnellement comme féminin, et l’anguille qui navigue au milieu de la végétation subaquatique s’opposent complètement à la densité de la laine, à la force qu’il a fallu déployer pour tisser et font appel à une autre dimension de la culture. L’échelle est celle de la fresque, et pour cause, puisque c’est le transfert des dessins préparatoires à une fresque de céramique pour le métro d’Amsterdam.

- Entre les deux, une très grande figure humaine sculptée en bois, socle compris, que l’on pourrait imaginer inspirée du réalisme socialiste. Mais immédiatement, on reconnaît la figure du body builder contemporain dont la sculpture dans ce matériau solide accentue la puissance des muscles et le sérieux de la pose. Le culte du corps s’est transformé et Daniel Dewar et Grégory Gicquel le traitent avec ironie. L’attention aux qualité des matériaux quels qu’ils soient permettent alors de comprendre pourquoi ils se nomment sculpteurs, même quand ils abordent les tissus.

Sans nul doute, dans cette revendication du "tout-fait-mains", il y a du subversif dans la manière de produire sur un tel mode expérimental. Les œuvres sont en décalage complet avec l’immatérialité des images d’aujourd’hui. Elles sont ironiques, sensuelles et chaleureuses. Elles n’hésitent pas à utiliser le pastiche pour provoquer.

Lors du concours de 2012, la fiche de présentation des deux artistes allait plus loin et notait :

Qu’est-ce qui rend les œuvres de Dewar et Gicquel si différentes, si attrayantes ? Leur démarche multiforme évolue à la lisière entre le sublime et le ridicule. Elle se nourrit d’hyperboles visuelles où tout est excessif et demeure en même temps dans le non-dit. Cela fait partie de la "simplicité expérimentale" revendiquée par les artistes […] Dewar et Gicquel adorent faire voler en éclats le répertoire usuel de la sculpture, ils manifestent une prédilection pour le kitsch et le grotesque à la limite du mauvais goût […]. Malgré son humour à froid, le duo reste éloigné des plaisanteries désinvoltes devenues monnaies courantes dans l’art contemporain. Zoé Gray

Entretien avec Stéphanie Hussonnois (Site du Centre Pompidou)

Comment et pourquoi invitez-vous le temps de la réalisation, de la fabrication, à prendre part à votre œuvre ?

Dewar et Gicquel - Lorsque nous avons commencé la sculpture, c’était simplement la manière la plus évidente de travailler car nous ne pouvions pas payer des gens pour faire les choses à notre place. Avec le temps nous avons compris que cette méthode nous donnait une forme d’autonomie et nous permettait d’improviser assez largement. Le temps de la réalisation ouvre le champ des possibilités et nous pouvons changer d’avis à mesure que l’oeuvre apparaît, dans une idée contreproductive. Mais le temps de réalisation est aussi celui de la performance et d’un rapport physique à un matériau. Ces choses sont souvent visibles au sein de l’oeuvre, sa construction retrace les nombreuses décisions et contradictions, et sa facture témoigne par empreinte de nos gestes.

Vous mettez des paradoxes en oeuvre : la répétition des gestes et de la méthode croise l’expérimentation, des images web banales sont le motif d’une tapisserie à la fabrication « épique ».

D ET G - Nous sommes intéressés par la beauté que peuvent produire ces rencontres. Les images que nous tissons proviennent de la culture. Elles paraissent peut être ordinaires, mais en elles sommeille un potentiel de puissance. Le tissage, la laine et ses couleurs incarnent les images qui deviennent des objets matériels, des sculptures qui révèlent la beauté cachée d’une chose aussi banale qu’une robe de chambre.

On parle de présence de la matière, de son importance dans votre œuvre. Que dire aussi de votre présence « à » la matière, à la façon de deux artisans ?

D ET G - Nous ne pratiquons pas l’artisanat mais bien la sculpture. Et la matière y est en effet très présente. Au travers de nos expériences nous recherchons les endroits où les qualités plastiques d’une forme deviennent originales grâce à la manière dont elles sont produites. Je crois que nous accordons de l’importance à la matière tout simplement parce que nous sommes entourés quotidiennement d’objets et de choses que nous devrons encore supporter pour le reste de notre temps.


lgré son humour à froid25 septembre 2013 - 6 janvier 2014

de 11h00 à 21h00 Espace 315 - Centre Pompidou, Paris

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