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Emmanuelle Lainé. Palais de Tokyo



Un trompe-l’œil étonnant bouleverse le genre artistique. Il tient de la sculpture, de la photographie et il réactualise la Vanité. Une œuvre virtuose.

Ce n’est pas le titre de l’œuvre « Where the rubber of our selves meets the road of the wider world » [1] qui permet d’en éclairer le sens ! En revanche, cette expression en dit long sur le désir de l’artiste de troubler le spectateur.

Cette installation présentée dans le vaste sous-sol du Palais de Tokyo, conçue in situ, bien réelle et non virtuelle, relève des invitations faites à de jeunes artistes d’intervenir temporairement sur le bâtiment, dans des formes qui vont au-delà du Street Art. L’institution les appelle « Anémochories », en référence à cette dispersion par le vent des fleurs, de pissenlit par exemple.

L’installation d’Emmanuelle Lainé est légère et belle, étrange et attirante, et condense plusieurs veines artistiques.

Emmanuelle Lainé (née en 1973) vient de la sculpture. Elle est invitée par de nombreuses institutions à utiliser les ressources immobilières et mobilières locales pour créer ou aménager des espaces fonctionnant comme des interfaces entre le public et un lieu spécifique.
Sa « méthode des lieux », selon ses propres termes, est une mise en scène théâtrale, en abyme, fondée sur un principe qu’elle décline diversement.

Elle introduit et dispose des objets banals dans l’espace alloué. Puis elle fait photographier à la chambre, extrêmement précisément, cette installation première ; elle va tirer le cliché à l’échelle 1 sur papier puis coller cette image comme un papier peint, en jouant avec les murs. Ensuite elle construit une deuxième installation en réintroduisant dans l’espace ainsi décoré des éléments réels qui ont servi à la photo initiale. En disposant autrement les objets multipliés, ici sans miroir, elle va troubler profondément le regard de celui qui passe d’une réalité (en 3D) à sa représentation (sur la base du 2D) étroitement imbriquée, qui n’est plus totalement identique, et coexiste avec les objets de départ.
Le spectateur est obligé de faire un travail de décodage. Après s’être senti interpelé par l’étrangeté émanant de l’œuvre puis après avoir tenté de la comprendre, il entre dans le temps du plaisir du regard et de la réflexion sur le sens.

Emmanuelle Lainé. Palais de Tokyo 2017 from Voir & Dire on Vimeo.

Dans le cadre du Palais de Tokyo, l’artiste a introduit dans le sous-sol du musée —qui, ici, comporte des colonnes, des marches, des escaliers, une alcôve— deux types d’espaces de travail : un bureau en Open space et un atelier industriel. Elle a fait venir, uniquement pour le temps de la photo et de la composition initiale, une énorme machine de rectification de moule. Le résultat est devenu quasi surréaliste, possédant une certaine poésie à la manière d’un Lautréamont : « comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » [2].

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Vue depuis le couloir de sortie

Pour le Palais de Tokyo, l’artiste est montée en complexité et a construit son œuvre sur trois plans successifs, sur lesquels est collé le papier peint, en accrochant aux murs des objets réels, en réinversant physiquement les marches prises en photo. Elle a en outre adopté un système d’éclairage par le plafond qui ne génère aucune ombre et accentue l’étrangeté de l’ensemble. Le dernier plan comprend des fenêtres dans lesquelles s’inscrivent parfois les visages de visiteurs passant derrière l’œuvre par le couloir de sortie. L’installation devient scène théâtrale ; elle n’est pas faite pour être vue mais visitée.
Le spectateur fait alors partie de ce trompe-l’œil d’un nouveau type et peut découvrir tous les stratagèmes de l’artiste.

Cette installation est en fait une vraie Vanité dont les symboles sont réactualisés : la reproduction d’un œil vitreux, une plante esseulée, de vieux ordinateurs, des enceintes ou des sacoches abandonnées, deux bureaux nus et un fauteuil rouge qui attend le visiteur éventuel, des tableaux d’informations vides contribuent à créer une ambiance pré-déménagement ou de la fin du travail traditionnel, etc. Une ère se termine ; celle du travailleur contemporain.

On connaissait les anamorphoses du photographe Georges Rousse ou du plasticien Felice Varini qui invitaient à trouver le point où voir une œuvre dans sa totalité cohérente.
Emmanuelle Lainé va plus loin dans ce genre.
Certes on découvre, avec de l’amusement, le point d’anamorphose où l’objectif photographique a été placé initialement, mais en multipliant ses murs de papiers peints et en truffant l’installation d’objets identiques, l’artiste fait éclater la problématique. Si l’anamorphose relève de l’approche de la perspective par les artistes de la Renaissance, la « méthode des lieux » d’Emmanuelle Lainé s’inscrit bien plus dans le cubisme, une réalité éclatée et vue sous plusieurs angles à la fois.

Par les hasards de la programmation du Palais de Tokyo se trouvent, en face de l’œuvre, trois lieux d’expérimentation de la réalité virtuelle au travers de lunettes 3D. L’espace y est matériellement vide, le visiteur voit, se déplace et expérimente autre chose dans l’immatériel alors que dans l’œuvre d’ Emmanuelle Lainé il est dans l’œuvre et confronté à un réel matériel.

Le trompe-l’œil a une longue histoire, il a été décliné de multiples façons. Ainsi Saint-Merry, possède un immense trompe-l’œil de Charles Coypel sur les disciples d’Emmaüs , où le sujet religieux est traité sur un mode théâtral, avec rideau, les lanterneaux de la chapelle et les chapiteaux étant dupliqués dans le tableau lui-même. Peint cent ans plus tard que les premières Vanités, ce tableau du Rococo français renvoie à une tout autre symbolique.

Les disciples d’Emmaüs, Charles Coypel (1749)

Jean Deuzèmes

Site de l’artiste : http://emmanuellelaine.free.fr/

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Exposition visible jusqu’au 17 septembre 2017


[1Où le caoutchouc de nous-mêmes rencontre la route d’un monde plus large

[2Chant VI in « Les Chants de Maldoror »

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