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Entretien avec Anna Simone Wallinger, photographe



Respecter le réfugié, saisir les « limbes » d’un centre de détention, utiliser la rigueur de la prise de vue.

Dans cet entretien, Anne Simone Wallinger parle de la manière dont elle a préparé les prises de vue de l’univers quotidien d’un centre de rétention de Berlin.
Avec rigueur dans sa méthode, avec respect et notamment après discussion avec tous, elle a saisi ces hommes et femmes en attente, dans un grand vide absurde et usant.
La photo peut sembler objective, elle met à la bonne distance cette misère de l’enfermement et son incertitude.

Lire la présentation, par l’artiste elle-même, de CONTAINER, son œuvre photographique présentée à Saint-Merry en mars-avril 2011

Dans quelles conditions as-tu été amenée à choisir le thème des centres de rétention ?

Ce quartier de conteneurs n’est pas un centre de détention. Il fonctionne comme un point central de rassemblement où les réfugiés et demandeurs d’asile vivent, jusqu’à ce que leur demande d’asile soit traitée. En cas d’acceptation de leur dossier, les gens sont libres et ils peuvent alors quitter ce lieu quand ils le veulent. Mais la plupart d’entre eux ne le peuvent pas matériellement, parce qu’ils ne reçoivent pas d’argent pour quitter cette zone industrielle par les transports en commun !

Beaucoup n’ont tout simplement plus d’énergie après le traumatisme qu’ils ont vécu dans leur pays d’origine ; c’est dangereux pour eux de découvrir Berlin sans aucun soutien.
C’est en eux que se trouve la prison, ce qui est une situation plus abstraite : attendre de savoir, s’ils doivent retourner dans leur pays d’origine ou s’ils peuvent rester, est en effet profondément déstabilisant.
Ils n’ont pas vraiment la possibilité de suivre des cours de langue, ils ne sont pas autorisés à travailler, ils ne sont même pas autorisés à faire eux-mêmes leur repas.

Lorsque je faisais mes études de sciences de l’éducation, je soutenais des refugiés avec l’appui d’une ONG ; je les aidais dans leur vie quotidienne ou je discutais avec l’Administration des étrangers. Cela m’a donné beaucoup de force et de motivation pour entamer un projet photographique comme « Container ».

Comment as-tu travaillé avec toutes ces personnes ? Ont-elles vu ton œuvre ? Si oui, comment l’ont-elles reçue ?

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J’ai passé un temps assez long au centre, quelques mois. Tout d’abord, j’ai essayé d’apprendre à connaître l’institution, ainsi que les gens qui gèrent le centre afin d’être autorisée à faire ce projet et d’être libre dans l’utilisation de mon appareil photo.
Ensuite, j’ai pris contact avec les différentes personnes qui se trouvaient ici, d’abord sans apporter mon appareil photo. J’ai beaucoup parlé avec elles, je les ai écoutées. Ce fut un temps pour crier des frustrations et un temps pour se taire.
Au début ce furent les interprètes ou certains réfugiés qui m’ont soutenue.
Ensuite, les personnes comprirent ma demande et m’ont accordé de plus en plus leur confiance. Elles se sont mises en scène en face de mon appareil photo afin de raconter leur histoire.

Je suis revenue ensuite leur montrer mes photos et nous en avons discuté.
La première exposition de mon travail à Berlin s’est déroulée plus d’un an après la réalisation du projet. Il n’y avait aucune probabilité que les gens la voient avant, lors de l’une des expositions qui s’est tenue dans d’autres villes allemandes ou européennes, parce qu’ils auraient dû voyager pour cela. Après trois mois, un grand nombre de personnes ont été renvoyées chez elles ou ont dû se déplacer vers des centres d’asile d’autres villes allemandes. J’ai malheureusement perdu contact avec la plupart d’entre elles.

Comment as-tu travaillé avec ceux qui administraient ce centre ? Quelles ont été leurs réactions à cette œuvre ?

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Tout d’abord, ils étaient plutôt réticents, parce que, à cette époque, beaucoup d’ONG à Berlin ont lancé des campagnes contre l’institution, exigeant de meilleures conditions de vie dans le centre et même sa fermeture. Ainsi l’image dans les médias de l’institution qui gère le centre était très négative. Finalement, comme ils ont vu que je mettais l’accent sur les réfugiés et les demandeurs d’asile eux-mêmes et que je n’avais pas l’intention de faire un banal reportage, ils ont accepté mon projet.

Certes, les conditions de vie se sont beaucoup améliorées, mais la localisation du centre dans une zone industrielle éloignée est tout simplement mauvaise et la situation générale des personnes dans ces « limbes » est inhumaine. Néanmoins, la plupart des travailleurs sociaux font un excellent travail, quoique difficile. Par ailleurs, sur le plan politique, un changement est en train de s’opérer.

Par la rigueur de ton style, on pourrait te situer dans la suite du mouvement de l’objectivité photographique qui a vu le jour à Düsseldorf, il y a quarante ans. Reconnais-tu cette filiation ? Comment as-tu été amenée à choisir cette approche ?

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Je me demande si mon approche relève de la tradition issue de "l’École de Düsseldorf".
Je me sens plus en phase avec la génération qui a suivi. Je joue avec les codes de la photographie objective et je les questionne. Il y a du formel dans mon style car je pose ma caméra toujours dans la même position.
D’une part, cela sécurise mes interlocuteurs : les personnes doivent connaître exactement quel angle je choisis pour mettre en scène et prendre une image. D’autre part, ce formalisme est accentué par le mode d’exposition de l’œuvre et qui créé une atmosphère particulière : un caroussel qui tourne dans une salle, conçue comme une petite boîte, un conteneur. Par rapport à la photographie journalistique commune qui est plus dynamique que silencieuse, ces images peuvent apparaître plutôt fades.

Tout cet univers quotidien des conteneurs est très structuré (même type de chambre, plateaux – repas de collectivité, etc.) et fait de routine ; mais il est usant et absurde pour des personnes en situation de vide, qui n’ont rien à faire alors qu’elles ont un désir de stabilité ou d’une maison.

Les gens montrent leur situation avec des détails très intimes, si vous regardez d’un peu plus près. Cette mise en scène est un aspect très subjectif de mon travail du point de vue des protagonistes. J’ai pris les photos, uniquement lorsque les personnes m’ont donné leur accord. C’était le seul moyen de rendre compte de leur misère.

Cette œuvre parcourt l’Europe et toi le monde ! En dehors de Container, sur quoi travailles-tu ?

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Je reviens tout juste du Nord-Thaïlande et de Birmanie après avoir réalisé un nouveau projet avec et sur des enfants en orphelinat. À cet endroit précis, alors que je venais de terminer, il s’est produit un tremblement de terre, le jour de mon départ.
Les médias en ont peu rendu compte, car il y a malheureusement beaucoup de choses qui surviennent en ce moment dans le monde. Je me sens décalée et presque honteuse d’avoir ramené de chez eux quelques photos, en reprenant ma vie habituelle et sans monter dans le premier vol pour retourner les aider.

L’acte responsable que je peux faire maintenant c’est de présenter mon nouveau travail et d’attirer l’attention du public envers une situation comme celle-ci. J’espère qu’il sera publié ou exposé prochainement.

Voir l’ensemble des photos de l’exposition sur le site des lauréats de la jeune photographie allemande et contacter l’artiste (Kontakt)

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