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Face à "Personnes". Elles prennent la plume…



"PERSONNES ou l’humanité détruite, quand elle est soumise à la perversité."

Passé le guichet des entrées, un haut mur barre la vue, mur de petites cases fait de boîtes rouillées, alignées et superposées (ce sont des boîtes à gâteaux !) ce qui m’évoquera un columbarium. Dépassant ce mur, le visiteur, projeté dans une horizontale d’allées est saisi comme s’il entrait dans un camp d’extermination. L’étendue, découpée en rectangles, est recouverte de vêtements-cadavres, disposés avec soin. La lumière froide des néons glace la vision et paralyse les pas. L’ordre impeccable d’une technique sans merci étend une terre de sans-noms.

Avancer, il le faut, on le doit à tous ceux qui sont représentés là, effacés du monde des humains, sans reste. ( Les "sous-humains " rayés de la carte, selon la volonté des nazis)

Secouée, bouleversée, vers qui se tourner ? Il n’y a pas de "qui". Il y a un "quoi" : un bruit industriel d’une pelleteuse-extracteuse au mouvement lent, réglé minutieusement, vient, au hasard, soulever, arracher dans un immense tas entremêlé, quelques vêtements. Ils vêtirent des personnes, enfournées nues. Vêtements, simulant ceux qui sont devenus déchets des camps. Puis le bras de l’engin lâche tout au hasard à nouveau. Inlassablement.

Figure du destin, du doigt de Dieu disent certains commentaires. Pas sûr. Tout fut rationnellement pensé.

Retour dans les allées. Longeant le champ de vêtements des anonymes, un cœur se fait entendre, puissant, dominant le paysage triste. Au croisement des alignements rangés au cordeau, des battements de cœur plus faibles, venus de la foule des absents, jouent la partition des écrasés de l’histoire. La négation de l’humain n’aurait pas le dernier mot. Reconstruire sur des champs de ruines, c’est peut-être ce que propose toute oeuvre d’art.

Au retour vers le mur, qui attire comme un lieu de recueillement possible, les numéros inscrits sur chaque boîte réifient encore plus ceux à qui a été niée la qualité d’humain.

Derrière l’œuvre, il y a un vivant qui raconte par une fiction, un évènement qui a eu lieu, représentant avec force ce qui fut nié et se perpétue sous d’autres formes sans que nous l’entendions parfois. Parmi les innombrables veilleurs de l’humain, la part sacrée de chaque homme est rappelée aussi par des créateurs.

Dans l’église de Saint Merry, Hugo Bonamin, le peintre en résidence en est un.

Marie-Thérèse Joudiou


« Ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu »

Par un matin de la semaine dernière, froid et gris, il n’y a pas de file d’attente au Grand Palais, pour l’exposition de Ch. Boltanski.
La porte franchie, le ton est vite donné, je me trouve face à un mur rouillé qui m’évoque aussitôt un columbarium. Sur chaque petite porte, seulement des chiffres, c’est l’anonymat le plus complet. Voilà comment finissent des boites de biscuits, qui ont subi un certain traitement pour rouiller ; mais le pire est devant moi, au détour du mur. Dans l’espace immense, le sol est jonché de vêtements. Je sors de mon sac, papier et crayon, car je veux noter spontanément au fur et à mesure de mes allers et venues, mes premières émotions.
Comment ne pas évoquer aussitôt les camps d’extermination, avec les vêtements étalés, par milliers, en parterres minutieusement rangés (le programme d’extermination avait été pensé dans les moindres détails !), entourés de fils de fer que soutiennent des piquets métalliques. Je m’approche, j’ai envie de m’incliner et de me recueillir.
Mais où sont-ils ? (Je me répèterai souvent cette question) oui, où sont les femmes, les enfants et les hommes qui habitaient ces vêtements, aujourd’hui inanimés ? Qui peut me donner une réponse et pourquoi ça ?
Habits témoins d’une horreur qui a eu lieu au sein de notre humanité.

En approchant des piquets, j’écoute… J’entends des battements de cœur, beaucoup de battements de cœur, qui s’étalent au-dessus des vêtements. Une vie quelque part qui bat, inlassablement répétitive. Où sont-ils ?
Ce sont leurs seuls appels : Appels au secours ? Appels angoissés ? Appels pour qu’on n’oublie pas. Et aussi, appels à l’espérance, car il ne faut pas s’arrêter là devant ces vêtements vidés, malgré eux. Ces cœurs qui battent pour l’éternité sont de ma chair, sont mes frères. Ils ne s’arrêteront jamais car la vie est plus forte que la mort.
Cela éveille en moi d’autres résonances : croire que la vie a un sens et témoigner malgré tout de l’Amour.
Je poursuis mon chemin. Un temps, je suis dans la confiance ; un autre temps, je suis dans la révolte : absurdité de la vie, un gâchis, mais pourquoi …
Et Dieu alors… son silence, je pense à Job.

En levant la tête, je vois une énorme pince rouge, mue par une grue. Une pince, c’est fait pour prendre, déchirer, arracher… Attraper quoi ?
Au-dessus d’une montagne de loques, par un mouvement répétitif, idiot, absurde, la pince prend, rejette, et ainsi de suite, au hasard, sans tenir compte de chaque vêtement,
devenu une chose informe. Des choses sur laquelle plane le bruit impersonnel de la ferraille.
Non, ce ne peut être la main de Dieu.
Et si ce spectacle macabre, était le fait de l’homme, un jour de folie, comme cela peut lui arriver de temps en temps ?
Car je sais que l’homme est tout à fait capable de manipuler son frère, de le détruire et de déshumaniser ce qu’il a de plus noble en lui.
Ces cœurs-messages n’arrêteront pas de battre, c’est un peu comme » L’œil, dans la tombe qui regardait Caïn « .

A la sortie du Grand Palais : des cris. Des groupes scolaires de jeunes adolescents, accompagnés par leurs maîtres, hurlent, manière de décompenser ?
Pendant leur visite guidée je les avais aperçus très calmes…
Je quitte une exposition qui ne m’a pas laissée indifférente.

Jacqueline Casaubon, 16 février 2010

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