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Gérard Garouste. Contes ineffables



« Comme dans un rêve ». Une exposition apparemment joviale d’un des maîtres de la peinture explorant les mythes, mêlant le Talmud et Tintin, Cervantès et La Fontaine. En fait, une pensée en images subliminales qui traque le sens et propose une interprétation critique du monde. À voir absolument Galerie Templon.

L’autoportrait de l’artiste dans une case redessinée des « Cigares du Pharaon » ou l’illustration déformée du « Lièvre et la tortue » ne signifient pas que la Galerie Templon cède à une mode post postmoderne. On accède à cette exposition « comme dans un rêve », pour reprendre un commentaire de Gérard Garouste, et le regard glissant d’œuvre en œuvre saisit bien l’inspiration flottante qui est à l’origine. Mais l’usage des personnages de fables et contes relève de la méthode, car l’essentiel se trouve dans les questions sous-jacentes : Qu’est-ce qu’interpréter ? Pourquoi et comment le faire dans le champ des arts visuels ? En quoi une telle question a à voir avec notre époque moderne arcboutée sur ses certitudes techniques ?

Entrer dans une exposition Garouste est, dans un premier temps, rassurant : c’est de la peinture ou de la sculpture. La référence classique semble à portée de main. Mais, dès que l’on s’arrête, on devient perplexe. Non pas déstabilisé, mais interrogatif. Rien n’est gratuit, c’est évident, les cartels disent des choses, mais seulement quelques-unes, sur la toile ou l’objet,. On est capable de distinguer un grand nombre d’éléments, de reconstituer des bouts d’histoire. La cohérence de la construction est à portée de main, mais le sens échappe à celui qui ne s’arrête pas, qui ne travaille pas en lui-même, qui ne se risque pas à l’épreuve de l’œuvre en face-à-face.

Ce risque là est celui de la joie à trouver un nouveau sens, en partant d’un grand texte (la Bible, Cervantès, Rabelais, Dante, La Fontaine et même Hergé). Cette attitude est à la base de la pensée talmudique, celle qui désormais traverse la vie de Gérard Garouste, d’exposition en exposition.

Le titre s’ajuste assez bien à ces œuvres, puisque que celles-ci font référence à des contes, que l’artiste exprime par autre chose que le langage habituel. On saisit, on comprend, mais nombre d’éléments demeurent des énigmes visuelles indéchiffrables tout en accrochant pourtant le regard et l’intellect. Qui plus est, ce titre, « Contes ineffables », se présente aussi comme un jeu subtil puisque le « fables » du dernier mot est le symétrique visuel de « contes »…

Gérard Garouste : une pensée en mouvement, un style à contre-courant

L’artiste est unanimement reconnu mais il divise, la revue Beaux-Arts (N°355) ayant même publié un article sur le mode « pour/contre ». Plus précisément, Gérard Garouste cherche à déchirer notre pensée hypermoderne dominée par la technologie jusque dans la perfection de notre art ; l’artiste veut revenir à l’universel. Non pas revenir à une pensée pré- ou anti-moderne, même s’il conteste la place idéologique prise par Marcel Duchamp et le modernisme de ses contempteurs, mais donner à l’art l’occasion de faire son travail : revenir sur le passé et les artistes qui nourrissent notre culture afin d’être dans le présent, avec un œil acéré, et de préparer une manière de voir l’avenir.

Dans l’exposition Templon, très attendue après celle sur le Faust de Goethe il y a trois ans, il va même jusqu’à pourfendre. En effet, « Contes ineffables » est une suite d’images, faites de tendresse et de grotesque, qui flottent, comme dans une séance de psychanalyse, et dévoilent tout à la fois notre inconscient collectif et celui de l’artiste. Qu’elles soient anciennes ou contemporaines, ces images relèvent d’un subliminal pour partie accessible par tout un chacun. Elles sont virtuoses et rebondissent d’un mythe à l’autre, d’un détail de ciel à un autre, en passant par des plumages d’oiseau.

« Il n’y a pas d’œil naïf ou de pure visibilité, pas plus de la part de l’artiste que de celle du spectateur. C’est vrai depuis toujours, ça l’est encore plus à l’époque actuelle où notre regard est très informé. Un tableau est une croûte opaque qui renferme du sens. L’œuvre est tout ce qui vit et se développe sous la surface. Ses significations dépendent d’un lieu, d’un temps et d’une technique donnés : un contexte qui détermine une foule d’associations d’idées aléatoires et arbitraires qui flottent autour de l’image.

[…] Je trouve que l’art d’aujourd’hui, engagé dans la recherche de la perfection technique, a perdu son humanité, sa part de mysticisme et sa charge d’émotions. » (Gérard Garouste dans le catalogue de l’exposition)

Gérard Garouste est à contre-courant, ses propos sont décapants et stimulants. C’est un traqueur de sens en alerte. En multipliant les références, il s’inscrit contre un monde contemporain où la vision du court terme va de pair avec l’oubli et la perte de la transmission. L’exploration des mythes le fonde car, comme ces derniers sont intemporels et universels, ils entretiennent les intuitions essentielles de l’artiste et éveillent celles du spectateur.

Son style est connu : une peinture à l’huile, des touches franches, des tons souvent terreux chez un coloriste qui utilise parfois les codes de la peinture romantique ou l’esprit d’un Rembrandt. Il serait vain de l’enfermer dans la peinture figurative, cependant la sienne porte des traces de maniérisme, où les corps sont déformés, allongés et où les mains, plus que les visages, jouent un rôle fondamental et expriment sa propre tension psychologique interne. Il tord les grands mythes et les tisse avec sa propre histoire. En fait, Gérard Garouste développe une pensée critique et ne s’épargne pas lui-même, il ne cache pas non plus sa bipolarité [1] .

On le dit héritier de Marc Chagall, lui qui n’a pas créé d’école, car il mêle le symbolique, les références au sacré et la liberté d’évocation.

Son rapport au judaïsme est aussi bien connu depuis son autobiographie « L’intranquille » (2009). L’histoire de son père, tyrannique et « salaud », qui ne cachait pas avoir fait sa fortune sur la spoliation des biens juifs a fait de lui un marrane inversé : élevé dans le catholicisme il s’est pris d’une passion pour les textes bibliques. Ses contacts avec des artistes et religieux juifs l’ont attiré dans l’étude de la Thora et du Talmud, le rabbin Marc-Alain Ouaknine au brillant ouvrage « Lire aux éclats » étant devenu un ami et maître. Il n’a cessé de dénoncer le christianisme, comme spoliateur spirituel des textes biblique. Il est devenu un pourchasseur de l’antisémitisme. De cette culture, de sa vivacité d’associations libres et peintes, l’exposition est remplie. Dans ces tableaux, tout compte. La pensée est constante, cohérente et éclatée dans les détails.

Ce qui relie toutes ces peintures est une fièvre d’interprétation, de distanciation critique.

La dénonciation de l’iconographie chrétienne.
Dans son tableau précédemment exposé « Isaïe d’Issenheim » (2007), Gérard Garouste dénonçait avec colère ce qu’il appelle le scandale d’une éducation qui l’aurait dupée. Il s’y représentait en camisole de fou, bâillonné dans une église, face à un Isaïe, provenant du fameux retable de Grünewald, peint dans une arcade avec des pieds en racines. L’objet du message était double : le christianisme assumait une dette en héritage, mais aussi la niait en se l’appropriant.
Avec les « Racines de la crèche », il récidive. L’artiste se place dans une pièce de théâtre déguisé en toréador, celui qui pourfend, ses pieds sont en racines et derrière lui une scène de zoophilie sur un bœuf, revêtu en carreaux noirs et blancs, représentation fréquente chez l’artiste (opposition binaire noir/blanc ; référence à la question du choix ; arlequin marquant des siècles de peinture ?). Expression violente et grotesque de ce qu’il pense de cette religion.

Le nid d’oiseau et le Talmud.
Ce détail énigmatique qui circule d’un tableau à un autre est un guide dans le cheminement de sa pensée. Son origine se trouve dans le verset du Deutéronome (22 versets 6 et 7) : « Si par hasard en chemin tu rencontres un nid d’oiseaux, tu chasses la mère, tu prends les enfants, la vie sera meilleure pour toi et tes jours seront prolongés » selon la traduction retenue par le peintre [2]. Cette phrase a donné lieu à des commentaires très complexes dans le Talmud de Babylone, traité Houlin (folio139b), selon que le nid se trouve au bord d’une route, sur un arbre, sur le toit d’une maison, sur la mer, en l’air... En discutant de la place d’un nid d’oiseau et du renvoi de la mère, les commentateurs soulevaient alors des questions incidentes qui devenaient fondamentales.

En multipliant les positions du nid dans ses tableaux, Gérard Garouste se fait visuellement cocasse et imaginatif pour traiter de questions de sens, ce qui est dans la logique même du Talmud. « Le Rabbin et le nid d’oiseau » est un vibrant hommage à Marc-Alain Ouaknin, jusque dans les gestes de la main très mobile, caractéristique des commentateurs. Avec « Le Centaure et le nid d’oiseau », il s’amuse à construire une situation saugrenue, mélangeant tous les registres de sa vie : le centaure, hybride de l’homme et du cheval, alliance de la force fougueuse et du rationnel, est un thème auquel beaucoup d’artistes, comme lui, sont sensibles ; un pot, celui du Lotus Bleu, de Hergé, d’où émerge le chien de l’artiste qui ici a les traits de Milou ; au-dessus, le nid d’oiseau. Une création de pure jouissance visuelle, dans laquelle s’articulent différents éléments mythologiques et des morceaux de sa vie, comme dans un rêve. Ici les logiques phonétiques de l’exercice biblique sont remplacées par la liberté des articulations visuelles.

Un autre tableau avec son crâne utilise, lui, les codes des vanités

Tintin entre la traque et l’affection pour la mémoire d’enfance.
Les tableaux repris des BD de Hergé où l’artiste se représente en Tintin montrent l’affection qu’il a depuis son enfance pour cette littérature, des fables modernes dessinées : les « Cigares du Pharaon » sont bien innocents, à côté de la « Huitième boule de cristal ».

Dans l’épisode des « Sept boules de cristal », le capitaine Haddock qui croit avoir compris un tour de magie (le miracle de la transformation de l’eau en vin…) veut revoir le spectacle du magicien. Mais, il se prend les pieds dans les décors. Le rideau dans lequel il titube porte une étoile de David sur laquelle se superpose l’image d’un vampire. Pour un enfant, ce signe est maléfique. Derrière le divertissement de la lecture, un signe antisémite que Gérard Garouste relève. Dans son tableau, il y a bien le rideau (encore un…) et l’étoile, un Haddock à la tête d’animal (le centaure inversé). Mais le plus important est ailleurs, tout aussi énigmatique et violent que la crèche : la momie pisse sur la huitième boule de cristal. La dénonciation d’Hergé va de pair avec la tintinophilie de l’artiste.

La sculpture et le Talmud
Si la peinture de Gérard Garouste est nourrie de la méthode talmudique appliquée à la pensée visuelle et, somme toute, analogique à la pratique de la parole en situation psychanalytique, il en va aussi de ses bronzes, notamment de deux dont le sujet est l’histoire de Jonas. Tout aussi déformées que ses corps, ces petites sculptures aux multiples détails font émerger des excroissances ou associent des morceaux de matière qui laissent passer la lumière : tout y est symboliquement fort.
Elles ont été conçues avec Marc-Alain Ouaknine. L’une, Jonas, est belle et mystérieuse, on y distingue la carcasse d’un bateau qui pourrait être celle de la baleine. L’autre, Iona, est la transcription phonétique de l’hébreu. Or Iona signifie colombe, oiseau (loin de son nid…) qui dans le texte biblique tient un rameau d’olivier annonçant la fin du déluge et la proximité d’un morceau de terre ferme. Dans la sculpture, baleine et colombe ne font qu’un. Une hybridation d’un autre type que le centaure, lui-même figure bipolaire…

Cette exposition à la Galerie Templon aurait pu s’intituler « Ineffables interprétations ».

Jean Deuzèmes

PS : V&D vous recommande de lire l’excellent catalogue, où des reproductions de grande qualité accompagnent un très beau dialogue avec l’artiste.


[1Il y a deux sortes d’individus dans la vie, les Classiques et les Indiens. Le Classique est un homme pétri par la norme, il n’inventera jamais rien, ne fera qu’obéir et suivre le mouvement en rêvant d’ascension sociale. C’est mon père. L’Indien est un intuitif, un insoumis, un créatif. C’est Casso, le bonheur loin des apparences. Mais l’extrême Indien court vers la folie. Je le sais pour avoir croisé quelques Apaches dans les hôpitaux psychiatriques. Ma voie était quelque part entre ces deux hommes, ces pôles contraires de mon enfance. Vaste espace où j’avançais, égaré. (« L’intranquille »)

[2Il existe de très nombreuses traductions (interprétations) :
-  dans la TOB « S’il se trouve devant toi sur ton chemin, n’importe où sur un arbre ou par terre, un nid avec des oisillons ou des œufs, tu ne prendras pas la mère avec les petits ; tu devras laisser aller la mère, et ce sont les petits que tu prendras pour toi. Ainsi, tu seras heureux et tu prolongeras tes jours. »
-  ou la Bible dite du Rabbinat : « Si tu rencontres en ton chemin un nid d’oiseaux sur quelque arbre ou à terre, de jeunes oiseaux ou des œufs sur lesquels soit posée la mère, tu ne prendras pas la mère avec sa couvée : tu es tenu de laisser envoler la mère, sauf à t’emparer des petits ; de la sorte, tu seras heureux et tu verras se prolonger tes jours. » (Traduction Jacques Kohn)
-  On pourra lire aussi une intéressante interprétation de ces versets dans la tradition protestante, le Pasteur Woody de l’oratoire du Louvre.