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Gerhard Richter. Panorama



La grande exposition du centre Pompidou, à voir avant le 24 septembre

Si vous n’avez pas encore vu cette rétrospective en 150 œuvres, courez-y ! Elle parcourt le monde... Elle offre une vision cohérente d’un des grands maîtres de notre époque qui ne cesse de déplacer tous les courants de la peinture. Gerhard Richter se situe du côté de la peinture dite classique. Mais il traverse toutes les catégorisations dans lesquelles on a cherché à le plier, c’est une sorte de résistant. Coloriste exceptionnel, il confronte son approche à tous les autres médiums des arts visuels pour dire que la peinture est toujours bien vivante et n’a pas de limites. Il interroge tous les systèmes de représentations. Tout en étant profondément ancré dans le monde, c’est un semeur de doutes sur la nature et le statut de l’image.


Né en 1932 à Dresde, formé à la rigueur est allemande, il s’installe à Düsseldorf en 1961 où il découvre l’abstraction américaine et le pop art. Il y enseigne à la suite de Joseph Beuys. Alors que ce dernier construit toute son œuvre à partir de son histoire personnelle et se pense comme chamane devant réconcilier l’homme et la nature au travers d’un vaste mouvement social, Richter questionne l’histoire de l’Allemagne, la société, la famille, les paysages, la peinture, ses écoles et ses techniques.

C’est un anti-Duchamp, un anti installation, comme Ema (Nu dans un escalier)-1966 en fait la déclaration implicite. Pas de conceptualisme, pas d’objet déclaré œuvre par autorité de l’artiste, mais une peinture d’atelier grand format dans le sillage des maîtres des XVIIe ou XVIIIe. Dans cette œuvre, il aborde un sujet trivial et privé, sa femme nue, que l’on pourrait qualifier de réaliste mais dont le flou pictural est le trait immédiatement marquant. Ce n’est pas une photographie floue, un hyperréalisme raté, mais au contraire le résultat d’une technique de peinture d’une grande virtuosité qu’il a très tôt mise au point : une photo, un système de quadrillage pour reporter le sujet sur une toile, les pinceaux et des palettes de fer ou de bois pour étirer la couleur, rendre flou le sujet. L’ensemble est homogène, tous les éléments s’interpénètrent, tous les éléments sont d’égale importance : la marche d’escalier, la peau, les traits du visage. Le doute et le malaise visuel saisissent le spectateur. Que regarde-t-on ? Qu’est-ce qui est d’importance lorsque l’on regarde ?

Avec cette technique où le degré de netteté varie, Richter propose des formes sibyllines, presque abstraites, et n’est pas sans rappeler le basculement de Kandinsky, en 1906, des paysages urbains à l’abstraction. Car c’est aussi un paysagiste du trouble et non de l’héroïsme, comme Turner, ou de l’harmonie, comme Poussin. Coloriste hors normes, Richter propose d’immenses tableaux de 2,60 X 4 m où il étale, superpose et tire ses couleurs avec une imagination sans limites plongeant le visiteur dans un plaisir visuel du même registre que celui des nymphéas. Il y a bien une ré-exploration des maîtres antérieurs avec ouverture à d’autres dimensions contemporaines.

Artiste allemand, il n’a pas hésité à visiter l’histoire de son pays sur les tons du gris-noir, et notamment lors de la mort en prison de la bande à Baader dans une grande série « 18 octobre 1977 », où la couleur et les formes à peine perceptibles des corps disent tout du caractère lugubre de l’événement. Sa peinture de Stukas en descente de bombardement créa par ailleurs de nombreux remous. Si la frontière entre peinture et photographie est très poreuse dans son œuvre immense, ici le style est celui de la peinture immuable comme si la mémoire de la deuxième guerre devait demeurer vive.

Il explore tous les genres, jusqu’à ces étranges très grands formats homogènement gris, signes d’une période dépressive ou encore la question de l’aléatoire dans une société qui norme tout d’une manière industrielle. Son tableau « 1024 couleurs » de 2,54 X 4,78 m présente un désordre de couleurs émaillées sur toile, de petits rectangles tous différents provenant des nuanciers industriels. Et pourtant quelle harmonie ! Car tout est puissamment ordonné : une « spontanéité calculée » comme il le dit lui-même.

Même si l’une des ses grandes œuvres, les vitraux de la cathédrale de Cologne, ville dans laquelle il travaille, est absente, l’exposition couvre sa vie et rend bien compte de sa puissance créatrice. Or elle est étrange, car non séquencée par périodes : il travaille sur des séries reprises de nombreuses années plus tard. Toute son œuvre avance ainsi frontalement, tel un glacier, en s’enrichissant et en questionnant le regard par le moyen de la peinture, dans une tradition réinterprétée. Dans un musée, on sait presque toujours que l’on est devant un Richter !

Le tableau énigmatique et central est bien sûr Betty (1988) : sa fille, née après la guerre, ne regarde pas son père en face, mais elle se retourne et regarde l’un des tableaux gris, de son époque dépressive. Sa chevelure blonde est floue, son survêtement est rouge et net. La question du regard est forte, alors que l’on n’en voit aucun. Deux générations sont face à face, la plus jeune semble se détourner de celle du père.


Voir en ligne : Vidéo du centre Pompidou

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