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Grayson Perry. « Our Father » et « Our Mother »



À la Monnaie de Paris, deux sculptures fascinantes sur l’humanité et la condition de migrant ; au cœur d’une rétrospective décapante d’un artiste encore mal connu en France.

Avec « Vanité, Identité, Sexualité », la Monnaie de Paris continue ! Depuis 2017, la digne Institution située à côté de l’Académie française manifeste sa volonté de soutenir la parité dans l’art et développer la réflexion sur le genre, « Monnaie de Paris frappe la monnaie et les esprits » lit-on en dessous du logo.
Fin 2018, elle accueille Grayson Perry, un plasticien talentueux et original, immensément apprécié en Grande-Bretagne, so British par son humour ravageur et sa critique sociale salvatrice. Artiste ouvertement féministe et théoricien d’une nouvelle place et définition de l’homme, homme marié ayant une fille, Grayson Perry se travestit régulièrement. Il portait une extraordinaire robe rose lorsqu’il a obtenu le prix Turner en 2003, la reconnaissance majeure britannique. Son sens de la provocation est parfaitement d’actualité après la déferlante #metoo et le questionnement qui a suivi sur la masculinité. Il est nourri d’une grande culture et aborde des perspectives anthropologiques stimulantes.

« Our Father » et « Our Mother », deux petites sculptures en fonte peinte, sont un hymne à la capacité artisanale des artistes et une réflexion visuelle sur la part nomade de l’homme, ouvrant sur la question du réfugié aujourd’hui. Ces œuvres de 2007 et 2009 ont un caractère visionnaire par rapport aux migrations de 2015.

Voir et Dire a découvert ces œuvres au moment où Saint-Merry abordait la question des migrants, avec une exposition #marenostrum (lire V&D).

Cette mise en écho de deux approches aussi différentes, mais affirmant des considérations universelles, est possible grâce à l’excellent petit livret, distribué à l’occasion de l’expo de la Monnaie, faisant fonction de mini catalogue avec une sélection d’œuvres commentées par l’artiste.

Un artiste qui ne passe pas inaperçu, un artisan dans l’âme.

La culture de la provocation que l’on attribue volontiers à Grayson Perry traduit une boulimie d’observations et une volonté de faire bouger les lignes de réflexion sur tous les sujets de société et sur la place de l’artiste aujourd’hui. Familier des questions anthropologiques fortes, un peu comme Coluche en son temps, il joue avec les codes des médias et des évènements artistiques pour mieux se faire connaître et lancer ou entretenir le débat public notamment sur la nouvelle masculinité à promouvoir . Le succès aidant, il quitte désormais son pré carré britannique pour l’international. Il diffère de ses coreligionnaires qu’on a appelés les « Young British Artists » (https://www.tate.org.uk/art/art-terms/y/young-british-artists-ybas) il y a plusieurs décennies et qui introduisirent une dimension entrepreneuriale et avaient dynamité une culture classique ; au contraire, il y revient. Il n’est pas à la tête d’une entreprise de production artistique comme un Damien Hirst, il est un artisan solitaire dans l’élaboration de ses œuvres. Celles-ci ont toutes un sens et doivent enclencher des débats de société, un peu comme le duo Gilbert et Georges, encore que ces artistes se trouvent sur des lignes politiques différentes et demeurent toujours dans le même style, la grande photo vitrail.

JPEGGrayson Perry a débuté dans l’art par la poterie, un médium peu coûteux et banal, puis a changé ses supports, mais toujours en privilégiant les arts dits mineurs ou encore décoratifs : la gravure, la céramique, la poterie, la tapisserie, la broderie, la couture. Son approche est volontairement paradoxale : utiliser la tradition pour parler de manière grinçante en des termes actuels de questions universelles telles que l’identité, le genre, la classe, la religion, la sexualité.

Ses vases de céramique splendidement décorés auraient pu naguère choquer. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; ils correspondent à un esprit corrosif, caractéristique Outre Manche.

JPEGLe double féminin et la part de féminité, Claire, accompagnent l’artiste en permanence dans ses autoportraits, Alan Measles, l’ours en peluche de son enfance plutôt chaotique, est présent partout, il incarne histoire personnelle de l’artiste, il porte sa voix sur ce que celui-ci observe en politique, en société ou imagine ; il est la part d’enfance toujours active chez l’adulte.

La rétrospective de la Monnaie est structurée en dix séquences (Identité, Masculinité, (Nouvelle) masculinité, Société, Vanité, etc.). Deux petites salles, titrées Hospitalité, Antiquité, traitent des conséquences du Brexit et sont révélatrices de la posture d’artisan de cet artiste.

«  Les gens continuent d’aller au musée pour voir la pièce originale façonnée et manipulée par les artisans et s’émerveiller de leur habileté  » affirme Grayson Perry.

JPEGAinsi, à l’occasion d’une exposition en 2011 au British Museum, « The Tomb of the Unknown Craftsman », il avait mené de longues recherches sur les collections avant d’y mêler ses propres œuvres, en rendant un hommage aux artisans anonymes de l’Antiquité à nos jours. « 

Our Father » et « Our Mother » sont inspirées par des sculptures africaines et asiatiques ; elles représentent des pèlerins dans une quête vitale mais aussi spirituelle.
Elles sont à l’image des réfugiés recherchant une nouvelle terre et portant sur eux leur vie, leurs souvenirs, tout ce qui est fondamental pour eux y compris dans le prosaïque.

Perry a d’abord façonné ces personnages en terre cuite, à partir desquels il a réalisé un moule pour les transférer en un métal qui rouille, et non en bronze, matière privilégiée de la grande sculpture défiant le temps.
Puis il les a peints afin d’accentuer leur aspect frustre et rouillé et de leur donner une patine ancienne. Homme du décoratif, Grayson Perry aborde cet art qu’est la sculpture de manière décalée : une narration pétrie de l’histoire de sa famille, héroïque non par la forme mais par les sujets traités, immédiatement compréhensibles. Il défie à sa manière les grands artistes du marché qui privilégient le monumental, le surprenant, le clinquant (Damien Hirst, Jeff Koons par exemple).

Une grande leçon d’un artiste qui utilise la provocation ludique du travestissement et épouse la condition humaine de la manière la plus profonde et la plus dramatique.

« Our Mother » (2009)

«  Our Mother » représente chacun de nous sur le chemin de notre vie. Elle incarne le pèlerin universel en quête de signification, mais l’élément le plus important dans le cadre de cette exposition est son statut de réfugiée universelle. La question de l’immigration a attisé les passions tout au long du référendum sur l’U.E. Je voulais que « Our Mother » s’inscrive dans les œuvres qui participent au débat sur l’évènement politique qui a le plus marqué le Royaume-Uni en 2016. La figure porte quatre enfants à différents états de vie ou de mort. L’enfant mort m’a été inspiré par une photo d’un livre qui montre des femmes et des enfants lors d’une famine en Afrique. J’y ai ajouté des symboles de différentes cultures, par exemple un panier de fruits, un bidon pour transporter de l’eau, une chaussure de sport et une machine à coudre. Ses bagages symbolisent ceux que nous emportons tous avec nous, même si j’y ajoute un commentaire féministe en soulignant le fait que la femme porte plus de bagages que l’homme. J’ai tellement fignolé le personnage dans ses moindres détails que je me compare aux sculpteurs qui ont façonné les gargouilles des cathédrales : il y a un niveau de détails que personne ne pourra jamais voir ! C’est une perte en heures de main d’œuvre, mais je voulais que la sculpture laisse cette impression d’un travail de longue haleine. (Livret d’exposition)

« Our Father » (2007)

Je trouve l’idée du pèlerinage très intéressante. L’accomplissement physique d’un rituel importe beaucoup. Nous parlons souvent de religion en termes de spiritualité et d’idées, mais l’action concrète est probablement la chose la plus significative selon moi. « Our Father » incarne à mes yeux une sorte de pèlerin ou de saint, un homme cheminant dans la vie. C’est un homme à tout faire monumental, une figure de la masculinité, à l’instar des hommes de la génération de mon père qui a travaillé dans l’industrie et avait des aptitudes manuelles. Je l’ai fait en fonte, un matériau emblématique de cette industrie. Il transporte sur lui quantité de métaphores, comme une sorte de bagage culturel où l’on trouve tout, de l’iPod et de la frise hindoue aux crânes et aux icônes. Il tient dans sa main gauche une chaîne d’où pendent deux livres, une Bible et un autre ouvrage vaguement religieux. Il porte beaucoup de symboles religieux, tels le Christ et des crucifix, mais aussi des éléments décoratifs de style islamique. Il est au croisement de la relique sacrée et de la science-fiction, à la manière d’un personnage de Star Wars ou du voyageur cosmique érodé par le temps. J’aime le fait qu’il soit difficile à situer, proche de Monsieur tout le monde. Il a vaguement l’air asiatique et sourit à la façon du Dalaï-lama. Ses bottes pourraient aussi bien être scandinaves qu’hollandaises et son pantalon, médiéval. Il transporte de la dynamite et une bouteille d’Évian. Il a un ordinateur portable dans son sac à dos : que mijote-t-il ? Cela pourrait être quelqu’un de sombre, un terroriste par exemple, mais moi j’y vois un personnage positif. J’ai travaillé à cette pièce en modifiant pour la première fois ma façon de procéder habituelle. J’ai évité toute narration, en suivant seulement mon instinct. Cela m’a rappelé l’époque des maquettes Airfix que je fabriquais quand j’étais gamin, juste pour le plaisir. » (Livret d’exposition)

Jean Deuzèmes

Gayson Perry. Our Father and Our Mother. Monnaie de Paris 2018 from Voir & Dire on Vimeo.

Courte vidéo en anglais sur « Our mother »
https://vimeo.com/51632177

Un entretien en anglais (version sous-titrée à l’exposition), un artiste parfois hilare et toujours décapant.

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19 octobre-3 février 2019
Monnaie de Paris
11, quai de Conti, 75006 PARIS

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