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Iwajla Klinke. Hemeralopia



Exposition de photos à Saint-Merry en partenariat avec la galerie Anne De Villepoix. Entre ethnographie et spiritualité, une approche intense et belle de la question des identités.

Frau Heinrich, "Grammar of Grief" serie 2015

Étrange titre donné par l’artiste : héméralopie se dit de l’incapacité à voir nettement en pleine lumière, presque de la peur à s’y trouver ; un mot rare justifié par le cadre d’exposition et le sujet, la révélation des identités.

En effet, les photographies choisies par Iwajla Klinke, artiste allemande d’une quarantaine d’années, trouvent dans la crypte sombre de Saint-Merry [1] un milieu totalement différent de celui des galeries qui accroît la part de mystère et de rituel habituelle dans son œuvre.
Le fond systématiquement noir de ses prises de vue, en lumière naturelle et non au flash, provoque un surgissement des personnages qui sont traités avec une précision aussi picturale que celle des grands peintres flamands du siècle d’or, le XVIIe siècle, notamment un Van Dyck.

Iwajla Klinke développe plus qu’un style, car elle propose avant tout son regard sur les identités dont nous sommes empreints successivement. L’habit et la décoration des corps sont des moyens d’expression soit de tradition sociale, soit de rite communautaire et folklorique, et, chez cette artiste, relèvent parfois d’une invention ethnographique.

Ses voyages en Europe et dans le monde lui ont permis de choisir principalement comme modèles des enfants et des adolescents acceptant de se revêtir de costumes traditionnels rehaussés d’éléments naturels (animaux, végétaux), traduisant des rites de passage vers l’âge adulte ou d’appartenance à des milieux spécifiques.

Pour Saint-Merry, elle a élargi la gamme de ses modèles, du jeune Indien se maquillant en tigre à la veuve de la région de Hambourg qui change ses habits traditionnels en fonction de la durée du veuvage.

Iwajla Klinke n’est pas une documentariste ethnographe, mais une artiste qui, par son esthétique fascinante et très référencée, interroge en fait le visiteur sur la manière dont il exprime ou cache une de ses identités et comment celles-ci se succèdent ou se superposent dans sa propre vie.

Therian Infantes IV

Lors d’une exposition précédente en 2017, la galerie Anne de Villepoix, avec laquelle est organisée l’exposition de Saint-Merry en 2019, présentait « Infantes » de la manière suivante :
L’œuvre d’Iwajla Klinke, inspirée par l’art du portrait flamand et marquée par une certaine tradition du regard ethnographique, témoigne de pratiques folkloriques singulières qu’elle a documentées à travers une vaste entreprise photographique dans le monde entier. Saisissant ces scènes dans un langage plastique systématique - fond noir et lumière naturelle – elle construit un monde unifié, sans repères géographiques ou historiques, ce qui donne l’illusion d’un petit monde unique et utopique. Le plus souvent, ces fêtes ou réunions rassemblent des enfants et des adolescents qui se costument, se déguisent, se griment, passent d’une identité sexuelle à l’autre, créant ainsi des vertiges et des confusions.

On retrouve certaines photos de séries antérieures mais présentées dans un autre esprit.

The Bee King II, Canada 2013

Une des références de l’artiste est le « Journal intime. 1976-1991. Le Mausolée des amants » d’Hervé Guibert constitué de ses multiples photos légendées d’enfants et d’adolescents, mais aussi d’adultes (de Michel Foucault à Andreï Tarkovski...). Ce livre, dans lequel il aborde sur un ton personnel et authentique de nombreux aspects des identités humaines, témoigne de la sensibilité et de l’extraordinaire ouverture aux autres de ce météore de la culture.

Hemeralopia se révèle comme la poursuite du propre journal intime de Iwajla Klinke, sans texte, ouvert aux identités changeantes dans le monde entier. Cette démarche renvoie à des questions actuelles, captant ce qui se passe ailleurs. L’artiste ne se limite pas aux identités sexuelles, très souvent abordées dans l’art contemporain, mais porte aussi son regard sur les transformations des modèles de vieillissement, sur les sentiments de groupes de jeunes qui se sentent mi-humains, mi-dragons, des elfes ou des tigres ou encore affirment des liens avec les végétaux : ce sont les Thériens, ou les Otherkinds.

Ces certitudes vécues intimement s’expriment par les habits, par les dessins sur le corps, qu’ils soient normés par la tradition ou inventés avec l’artiste. La recherche que l’artiste fait sur les vêtements est au service d’une autre recherche sur l’intériorité des autres dont elle souhaite manifester les ressorts.

Rasmus, "The Blind Soccer" serie, Germany 2015

Par ces rituels réels ou imaginaires, par la posture de ses modèles, la rigueur et la permanence de ses principes de prise de vue dans le noir, Iwajla Klinke ne cesse de référencer ses œuvres à la question du sacré sur un mode intemporel, non rattaché à une religion particulière.
Ainsi la photo "Rasmus, le Footballeur aveugle", n’est pas dissociable de l’intérêt de l’artiste pour la Bible illustrée d’Utrecht (1430) où, lors du sacrifice d’Abrahham le fils, Isaac, est représenté les yeux bandés sur l’autel du sacrifice. C’est en pensant à cette représentation, que la photographe à fait une série sur ces footballeurs si particuliers : lorsqu’ils jouent, ces derniers se bandent les yeux, déjà aveugles, pour signifier leur égalité face à la lumière du jour.

Mexican Diaries II

Il n’y a pas chez elle la volonté encyclopédique du social que August Sandera pu mettre en œuvre dans ses portraits en noir et blanc au début du siècle dernier, bien qu’elle développe le même souci de la rigueur et de la constance. Elle n’opère pas non plus une classification des pratiques rituelles dans des corpus ethnographiques ou une documentation à la manière d’un Charles Freger qui montre comment les populations mettent en scène les démons en se déguisant.

Iwajla Klinke cherche à rendre visible ce qui n’est pas visible dans la pleine lumière de l’espace publique. Elle suggère plutôt par son titre, Hemeralopia, de familiariser sa rétine au secret des transformations des identités. Le sombre est partout mais il n’est pas tragique. Il est le propre de certains sujets comme l’aveugle footballeur. Il est volontaire comme chez la veuve de Hambourg. Il devient un attribut essentiel dans la décoration des jeunes garçons qui se transforment en tigres à l’occasion d’une journée de célébration de la nouvelle saison, qui se peignent le corps et performent dans les rues une sorte de danse urbaine ressemblant au breakdance new-yorkais des années 70, avec des figures acrobatiques au sol.
Avec Iwajla Klinke, la mutation étrange, les pratiques lointaines, le bizarre comme cet homme dont la barbe est formé d’abeilles deviennent respectables.

L’atmosphère intime et sombre de la crypte de Saint-Merry facilite l’accès à cette face cachée des sujets, quels que soient les âges ou les lieux de vie.

N’est-ce pas aussi la fonction des églises de permettre les introspections individuelles et l’examen des faces cachées et multiples de soi-même ?

Description de l’exposition d’iwajla Klinke à Saint-Merry. 2019

Jean Deuzèmes

Site de l’artiste : http://www.iwajlaklinke.com

Iwajla Klinke. Crypte de Saint-Merry

Vous désirez acquérir l’une ces photos :
Galerie Anne de Villepoix
18 rue du Moulin Joly, Paris 11,
contact@annedevillepoix
Une partie de cette somme sera donnée à Saint-Merry pour organiser les futures expositions et promouvoir de jeunes artistes.

The Therian Infantes VIII, 2017

Horaires d’ouverture :
Du mardi au samedi de 13 à 19h - nocturne mercredi et jeudi jusqu’à 22h.


[1La crypte, achevée dès 1515 sous la cinquième chapelle à gauche de la nef, abritait depuis 1884 la châsse, aujourd’hui disparue, contenant les reliques de saint Merri. De plan carré, les voûtes des quatre travées retombent sur un massif pilier central dont le chapiteau est orné de grappes et de raisins. Elle abrite également la dalle funéraire de Guillaume Le Sueur (mort en 1530) et de sa femme Radegonde Budé (morte en 1522).

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