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Jack Lang. L’engagement particulier de l’artiste, c’est descendre aux entrailles des choses…



Libération lance le débat : L’artiste doit-il être irrespectueux ? Seconde réponse

Peu avant que se déclenche l’Affaire "Piss Christ", le journal Libération avait lancé un débat intéressant que V&D se propose de relayer. Après Jean-Jacques Aillagon, voici la réponse de Jack Lang. Deux positions, deux approches deux formulations complémentaire. Lire le dossier de V&D sur Piss Christ et à vous la parole lecteur !

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Jack Lang : Respect-Irrespect-Création… L’affaire ne paraît pas si compliquée. Si l’on s’en tient aux extrêmes, il y aurait d’un côté la subtilité d’Aristote (l’esprit est insolence instruite), de l’autre Piero Manzoni, sa Merda d’artista, ses 90 boîtes d’excréments en conserve.

L’affaire n’est pas si compliquée ? Elle l’est ! Au-delà d’une simple histoire de « degrés » dans l’irrespect, de positionnement social, d’altérité, selon l’ouverture d’esprit, on choque ou l’on séduit. S’imposent la résonance individuelle, la restitution de ce que l’on a la volonté - ou non - d’aller découvrir en soi.

Dans son Lisez Flaubert, parfait parangon de la littérature irrespectueuse, Roger Vailland dit tout : « L’engagement particulier de l’artiste, c’est de descendre aux entrailles des choses… » Etre « irrespectueux » (peu importe les nuances sémantiques, l’évidente relativité du mot), apparaît comme attitude consubstantielle à la qualité d’artiste. Des concessions avec soi-même devant les risques de censure ? Un artiste qui recule ne trahit pas : il se trahit (Jean Cocteau).
Michel Tapié, parlant de l’enivrante anarchie de Dubuffet et de son credo (« Un art sage : quelle idée ! »), ne dit pas autre chose que Roger Vailland : « L’art n’est fait que d’ivresse et de folie. » Non plus que Friedrich Wilhelm Nietzche, pour qui l’art « fait penser à des états de vigueur animale ». Pour ne prendre que lui, l’art occidental est jalonné d’« irrespects » qui ont agi dès la première Renaissance sur le cours de l’Histoire comme autant d’annonces de possibles changements dans la société, quand ce ne fut pas carrément de coupures épistémologiques à venir.
Notre XXe siècle, les orages redoublant de violence, accéléra, intensifia le processus jusqu’à le faire sortir de ses gonds. On traita Vassily Kandinsky de « démence incurable ». Dada crachait sur l’humanité, Marcel Duchamp et sa Fontaine-urinoir procédaient au « nettoyage intellectuel » et Filippo Tommaso Marinetti vouait aux gémonies musées et bibliothèques. Aujourd’hui, les caricatures de Mahomet, ou Maurizio Cattelan (Hitler priant à genoux…), s’attaquent à d’autres pans d’un édifice qui n’aurait, d’ailleurs, d’autre tendance qu’à lui-même s’autodétruire.

Revenons aux paroles de Roger Vailland, à cette nécessité de descente « aux entrailles des choses » pour que l’artiste soit aussi exactement que possible lui-même. Paraphrasant un René Descartes inversé, le jusqu’au-boutiste de cette terrible logique sera Serge Gainsbourg : je suis un artiste, donc je me détruis. On se souviendra aussi du Jean-Paul Sartre déclarant que l’on n’avait jamais été aussi « libre » que sous l’occupation allemande, à Henri Matisse pour qui il n’y avait de création artistique que les difficultés s’opposant à elle.
Encore faut-il savoir s’imposer ces difficultés-là. Pour Pablo Picasso, elles résidaient dans sa propre capacité à demeurer l’artiste qu’il était enfant. Et d’ailleurs au final c’est bien ce qui importe : dans chaque enfant est un artiste. La jeunesse est forcément insolente, comment l’art ne le serait-il pas…

Reste que l’artiste n’est artiste qu’à la condition d’être double et de n’ignorer aucun phénomène de sa double nature (Charles Baudelaire). Il y a dans tout cela une part de mystère, de mystère immense, et sans doute définitif. Sigmund Freud lui-même avoua ici son impuissance, considérant que l’essence de la fonction artistique nous reste… inaccessible.

Jack Lang, député

Libération 13 avril 2011

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