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Jacques Villeglé. L’empire des signes…



Une simple phrase dessinée dans un curieux alphabet, concret et symbolique : « Le but de l’art est de figurer le sens caché des choses et non point leur apparence… » Splendide de la part d’un grand artiste de 88 ans ! Jusqu’au 30-11. Saint-Séverin

« Nouvelle saison » à Saint-Séverin : la Galerie a changé de commissaire - Sophie Duplaix, conservatrice en chef au Centre Pompidou -, donc d’inspiration et de courant de la création. On assiste à un retour aux artistes déjà consacrés de l’art contemporain mais aussi à une orientation nettement plus spirituelle. Autre innovation, le commentaire de l’œuvre est par ailleurs laissée à une spécialiste de l’art religieux. Le virage, peut-être un recentrage, est important pour cet espace de l’art ! La première démonstration avec un artiste internationalement reconnu, Jacques Villeglé, est convaincante.

Le Centre Pompidou avait déjà organisé une vaste rétrospective de l’œuvre de Jacques Villeglé, en 2008, où il avait été possible de découvrir d’autres approches que les fameux papiers lacérés de la période des « Nouveaux réalistes » : l’écriture et les abécédaires, des créations typographiques libres, ouvertement politiques, radicales.

Pour la Galerie Saint-Séverin, l’artiste, étonnant de créativité pour 88 ans, propose une phrase d’Aristote et citée par Jean Bazaine qui a réalisé les vitraux du chœur de l’église Saint-Séverin :

« Le but de l’art est de figurer le sens caché des choses et non point leur apparence : car dans cette vérité profonde est leur vraie réalité qui n’apparaît pas dans leur contour extérieur. »

L’approche est à la fois originale tout en se situant dans l’histoire de l’art, de la pensée et de la politique par plusieurs voies, avec une touche de provocation de la part d’un artiste épris de liberté, puisque le titre fait référence à « l’Empire des sens » ce film qui avait tant provoqué la polémique en 1976.

Comme le présente Sylvie Bethmont-Gallerand, professeur à l’École cathédrale de Paris et commentatrice invitée

« Créer un alphabet n’est pas anodin, puisqu’il s’agit de communiquer avec le plus grand nombre et donc d’en obtenir une forme de reconnaissance et d’acquiescement pour que la lecture, puis le dialogue soient possibles. Ainsi se créent toutes les civilisations de l’écriture et du signe. Cette idée d’alphabet a patiemment germé dans le cours du travail de Jacques Villeglé, jusqu’en 1969, après l’efflorescence au printemps 68 des slogans peints sur les murs du Quartier-Latin de Paris, dont Saint-Séverin fait partie. »

Et c’est bien là où git l’innovation : mêler le grand et bel art, classique, avec l’amusement à découvrir des symboles faisant fonction de lettres, immédiatement reconnaissables et permettant d’accéder à du sens immédiatement, mais permettant de faire d’autres découvertes : le religieux et le politique d’aujourd’hui. Une croix de Lorraine, la croix de David, le Yin et le Yang, le Tau grec, etc.

Et la commentatrice de poursuivre

« Dans son désir de dialogue avec le monde contemporain, Jacques Villeglé utilise des signes typologiques simples, modifiés par l’usage, en particulier celui des graffiti. Comme il le note : - les graffiti caviardent la typologie murale. Les A sont encerclés, les O coupés en quatre, les S, le I striés, les V étoilés… - [2]. Cependant cet alphabet n’emprunte pas seulement à ces « caviardages » de graffeurs et à leur message socio-politique.

Le texte d’Aristote est ici transcrit au moyen de signes plastiques (des dessins schématiques) entremêlés avec des signes graphiques (une typographie). Au centre de la composition, un O fait yin et yang et rappelle la bipartition et l’ambivalence qui font qu’un signe devient symbole.
Il invite le spectateur à confronter les lettres ici en tension : les signes pacifistes et religieux - où le signe de la croix domine en nombre, y compris la croix de Lorraine (« I strié ») - avec des symboles usés par les dictatures du XXe siècle comme la faucille et le marteau du G.
Dans le A se cache une étoile de David à six branches, (ou plutôt le « bouclier de David » selon son nom hébreu). Il côtoie le F travesti en svastika l’ambivalente. Signe de vie - c’est l’un des signes universels les plus anciens - mais aussi de mort quand elle est faite croix gammée. Parfois, je suis heurté par mes choix », dit lui-même Jacques Villeglé [3], mais en bon sismographe il ne fait qu’enregistrer la violence du monde. »

Lire la suite de ce commentaire très documenté de Sylvie Bethmont-Gallerand,