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M. Kantor / J. Bosch. Le Jugement dernier



À Vienne sont exposés deux tableaux du Jugement dernier, l’un de Maxim Kantor, l’autre de Jérôme Bosch. Une remarquable confrontation de deux artistes majeurs, séparés par cinq siècles.

Bosch - Kantor

Face-à-face étonnant à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne qui possède un grand nombre de chefs-d’œuvre de la peinture, dont le triptyque de Jérôme Bosch (v. 1450/55 - 1516), « Le Jugement dernier » (v. 1482). Connu mondialement, il continue à intriguer de nombreux experts. C’est dans ce contexte que l’institution viennoise propose à des artistes internationalement reconnus de dialoguer avec ce grand tableau et d’apporter des éclairages au travers d’expositions temporaires, « Korrespondenzen ». En 2018, elle a proposé à Maxim Kantor de présenter sa propre interprétation de ce thème classique de la peinture.
Autour des trois panneaux situés au centre de la salle -le jardin d’Eden, le Jugement dernier et l’Enfer-, se trouvaient déjà quelques-uns des tableaux de Maxim Kantor que l’on a pu voir à Saint-Merry à l’occasion de l’exposition « De l’autre côté » (2017). - Lire Voir et Dire >>> -

L’exposition de Vienne constitue une nouvelle reconnaissance internationale de ce peintre contemporain. Elle confirme, si besoin était, la valeur de la donation de Merry Cathedral, un tableau majeur, par Maxim Kantor en 2015 à l’église Saint-Merry. - Lire Voir et Dire >>>-

On retrouve dans ce nouveau tableau de Maxim Kantor des références aux œuvres précédentes et tout l’esprit de ses tableaux : le caractère concret et symbolique à la fois, les personnages de sa famille qui lui permettent de développer une réflexion universelle ou de relire l’Histoire, l’actualité de sa pensée, les couleurs vives, ici le rouge dominant, son nouveau bestiaire. Mais, une fois de plus, l’artiste produit de la nouveauté dans une peinture intrigante et plus complexe qu’elle semble au premier regard ; la confrontation avec Bosch, artiste qu’il admire, montre que Maxim Kantor est ancré dans l’esprit de la Renaissance, mais qu’il l’actualise.
Le panneau central de Jérôme Bosch n’est pas un jugement dernier traditionnel, c’est un tableau moral qui traite de manière dramatique des châtiments qui attendent ceux qui succombent aux sept péchés capitaux. C’est ce thème que Maxim Kantor déplace avec ses sept personnages familiers.


Le tableau est situé dans une époque. La Cour de Bourgogne est culturellement le pendant de la Cour des Médicis. Les Ducs, dont les possessions sont éclatées (cinq sont bien connues : Dijon, Lille, Hesdin, et surtout Bruges et Bruxelles), essayent d’instaurer un empire, mais échouent avec la mort de Charles le Téméraire. De ces temps troublés et violents, Jérôme Bosch témoigne.

Le jugement sans fin selon Maxim Kantor

Lecteur insatiable notamment d’Histoire à laquelle il ne cesse de donner des interprétations, et dont il ne cesse de nourrir sa peinture, Kantor déclarait en 2017, à propos de son enfance : « L’histoire, qu’elle soit mondiale ou personnelle, était un sujet de conversation normal. C’est peut-être le seul sujet de nos conversations : nos expériences, notre histoire et notre devoir de sauver la face. »
Son père, Karl Kantor, historien de l’art et philosophe, dissident intellectuel, s’est assuré non seulement que son fils était au courant des œuvres de maîtres tels Jérôme Bosch ou Pieter Bruegel Ancien, il lui a également enseigné l’histoire de l’art à travers des interprétations de la Bible. Le travail de création de Kantor est pétri tout autant de l’humanisme de la Renaissance que des récits bibliques. Dans les années 2000, l’artiste s’est tourné vers un christianisme très ouvert, mais les racines juives de sa famille gardent toute leur importance.

Peint en 2017/18, son Jugement dernier est marqué, comme la plupart de ses œuvres, de cette combinaison d’histoire personnelle et générale, d’humanisme et de traditions chrétiennes, d’un regard inquiet sur le monde d’aujourd’hui et de la permanence de la lutte du bien contre le mal.

La position de Kantor relève d’une vision métaphysique à la traduction concrète.
« J’ai peint mon Jugement dernier comme un événement quotidien ordinaire, qui se produit chaque jour et à chaque heure ; le tribunal siège en jugement et les trompettes angéliques sonnent chaque jour au son du klaxon des voitures. Nous lisons le journal et bavardons avec nos voisins pendant que notre routine quotidienne suit son cours. Pourtant, dans la réalité intérieure, cette journée se déroule lors de la session finale du tribunal. Le Jugement dernier a lieu ici et maintenant, dans notre moi le plus profond.

[…] Cela se passe ici et maintenant dans nos âmes. Une fois, j’ai vu tout à coup, j’ai senti ou j’ai réalisé l’espace d’une pièce en flammes et je l’ai peinte en me rappelant le gothique flamboyant. Et j’ai donc compris que la construction du jugement était si importante qu’on pourrait la considérer sans fin et c’est une sorte de métaphore du jugement continu. J’ai peint une salle en feu et des gens dans le feu. Le plus tragique est de voir notre propre famille en feu, mais encore une fois : le jugement est une condition de tous les jours." (Extrait du catalogue)

JPEGLe rouge ardent de la pièce où sont rassemblés sept personnages silencieux évoque les paysages brûlants et les feux de l’enfer de l’œuvre de Jérôme Bosch (panneau de droite). Un lien formel entre les deux œuvres est constitué par les anges qui sonnent le jour du jugement sur leurs trompettes, ainsi que par les chimères et les monstres.

Mais ici les anges ne sont pas jeunes, ce sont des anciens, vêtus des habits rayés des camps. Ceux qui ont souffert ont la légitimé de juger ou d’appeler au jugement, selon l’artiste.

Ni Dieu, ni Christ ne sont présents dans son tableau, à la différence de Jérôme Bosch. Il n’y a que la mécanique de la balance du jugement et la reprise de la forme d’arc sur lequel repose le Christ de Jérôme Bosch.
Il l’a peint avec des couleurs chaudes : c’est l’arc d’alliance entre les hommes que l’on avait déjà vu dans un tableau de 2017 - Graal représentait une coupe d’où surgissait cet arc-. L’arc est la route de ses anges qui vaquent à leurs occupations tout en montant dans les cieux. Poésie et mysticisme se rencontrent.

Les personnages sont liés aux livres, la nourriture fondamentale et quotidienne au sens de Maxim Kantor. Ce sont les membres de sa famille auxquels il porte une affection profonde. Chacun est plongé dans sa propre méditation.
La mère de l’artiste a le regard perdu dans le lointain, rassemblant l’expérience passée de la famille, comme dans ses tableaux antérieurs. Le père regarde l’un des dessins de Kantor sur la tour de Babel, une méditation sur l’orgueil des hommes, mais il semble totalement insensible au dragon géant, l’incarnation du mal et de Satan.

Sa femme et ses deux fils sont traités dans la pureté de la couleur, alors que les quatre autres personnages accusent les traits de l’âge. Ils sont proches de l’innocence, mais ne peuvent échapper au mal. Le fils aîné, à l’imagination débordante dans les faits, joue avec une marionnette de dragon faite par son père, il côtoie le mal ; le fils cadet a dans sa main la pomme croquée, celle du paradis perdu, mais il grandit debout sur les livres. L’épouse du peintre est debout et protège son fils. Ses yeux sont aussi perdus dans son intériorité. Demeure le peintre aux prises avec ses démons dessinés et qui lui échappent, mais qu’il dénonce par sa peinture.

« Je suis un « réaliste » : je crois que les idées sont des composants de la réalité. Les mauvais esprits de mes peintures ne sont pas des images inventées, mais de véritables créatures que j’ai copiées dans la nature. Pendant longtemps, ils étaient simplement cachés et je ne pouvais pas les observer d’assez près, mais aujourd’hui ils sont sortis. C’est la même expérience que de se réveiller d’un cauchemar et de se rendre compte que ses monstres sont les objets de notre vie quotidienne. Le coq de ma peinture est un écrivain russe bien connu, la cochonne un critique d’art et même les expressions de leurs visages se retrouvent dans la gouvernance des banques et des partis. Et ces mêmes visages envoient nos enfants à la guerre.
Depuis ma tendre enfance, je pensais que chaque chose que je dessine ne représente pas seulement une situation de la vie quotidienne, mais une sphère de la vie idéale. Comme mon père pensait qu’une bonne idée est cachée dans les détails, tous les éléments d’un tableau ou d’un roman doivent être fondus en eux.
 »

La peinture de Kantor est aussi politique.
« Il y a des monstres chez Bosch. C’est ce qui se passe en Europe, où l’unification et l’harmonie se transforment de temps en temps en effondrement. Réapparaissent les monstres : au lieu d’une ambition politique claire, la cupidité prend le dessus et mène au chaos.
[…] L’image du jugement dernier mène à la pensée de la fin du monde comme au temps du stalinisme et du fascisme, alors qu’aujourd’hui le nationalisme et la mentalité impérialiste sont réapparus en Russie et dans le monde entier.
 »

Jean Deuzèmes

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Tel. : +43 (0)1 58816 2201

4 octobre 2018 - 20 janvier 2019

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