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Marcel Storr (1911-1976). Bâtisseur visionnaire. Carré Beaudouin



Une découverte éblouissante d’un inconnu de l’art brut et de ses mégalopoles colorées.

Évènement rare : la révélation d’un inconnu de l’art, décédé il y a 35 ans, un artiste français illettré, sourd, sans aucune référence culturelle apparente, qui propose des villes proliférantes sorties de son imagination, de véritables scènes de science fiction. Marcel Storr avait comme ambition d’être balayeur à Paris, mais une partie de sa vie résidait secrètement dans le dessin et l’encre de couleur sur des cartons d’emballage : le jardin privé d’un autodidacte. Cette exposition, qui s’est terminée le 30 mars 2012, a permis de questionner l’acte de création, sans trouver de réponse, mais aussi de découvrir un splendide bâtiment de la Ville de Paris, à Ménilmontant.


L’exposition

Cette exposition très aérée se compose de quatre parties thématiques et chronologiques. Des dessins de façades d’église, sagement dessinées (1930-1950), des cathédrales imaginaires débordantes aux tours saturées de détails architecturaux ainsi que de grands polyptyques (1950-1965), enfin des mégalopoles fantastiques colorées (1965-1975). Les formats sont généralement petits (70- 80) de la taille des faces de carton d’emballage, parfois plus grands afin de réaliser des polyptyques de 2 ou 3 m de haut, parfois encore des feuilles Canson.

En tout plus de soixante-dix œuvres, tout ce qui est connu de cet inconnu et qui a été donné par l’artiste à un couple, Liliane et Bertrand Kempf, auquel il avait confié ses cartons pour les protéger.

Ces dessins au crayon, ou aquarellés à l’encre de couleur, recouverts d’un vernis jauni, le seul dont l’homme disposait pour protéger ses œuvres, montrent la progression d’un style et sa cohérence.

On pourrait gloser sur ce style qui a certains traits à la fois de l’art brut et de l’art populaire, tenter de le classer, mais c’est surtout l’homme et le peu qu’il a dit de lui qu’il faut associer à la démarche et à ce résultat magnifique.

L’homme

Lire la présentation qui en est faite sobrement dans l’expo nous renvoie à une sorte de roman populaire tragique du XIXe, une sorte de malédiction d’artiste.

Enfant abandonné, placé par l’Assistance publique dans des fermes où il était battu, Marcel Storr, devenu sourd, condamné à l’illettrisme, a toujours aimé dessiner. Plongeur dans un lycée, employé d’une compagnie de nettoyage, journalier aux Halles, il devient « cantonnier d’empierrement saisonnier » de la Ville de Paris en 1964. C’est de son lieu de travail, Bagatelle, qu’il voit les tours de la Défense monter dans le ciel. En 1972, à la mort de sa femme épileptique, il déménage de Paris à Saint-Denis. Il perd peu à peu ses repères, vit dans l’angoisse de persécution et trouve chez un couple, Liliane et Bernard Kempf, un appui, un lieu d’écoute de sa plainte permanente, Liliane était enseignante et responsable de parents d’élève dans l’école où travaillait la femme de Marcel, comme gardienne d’école, dont elle avait recueilli les confidences. Celui-ci va leur confier ses dessins pour les mettre en lieu sûr. À partir de 1974, Marcel est suivi en hôpital psychiatrique, part à la retraite en 1976 et meurt d’un cancer la même année. Son dernier dessin de mégalopole date de 1975.

Comment en est-il arrivé à une telle œuvre, dont il avait conscience tout en ayant aucune référence - « Qu’est-ce que c’est que Picasso ? Il ne sait pas dessiner Picasso ! » - et qu’il n’a jamais eu l’idée de montrer en public ? D’où tirait-il une telle inspiration ? « J’ai travaillé chez un homme riche, qui avait deux fils, l’un, Pierre, dur, l’autre, André, gentil, qui était architecte. » dira-t-il à l’hôpital. Serait-ce une identification à celui-ci ?

Les tours et les mégalopoles ? Serait-ce des images vues dans L’Illustration, où l’on trouvait des reportages sr Angkor, New-York, la Sagrada Familia, Notre Dame de Paris ? Viendraient-elles de cette seule source de culture qu’était pour lui la télévision, cette lucarne sur le monde ? Serait-ce cette vision de la modernité laissée par la construction des tours de la Défense ? Serait-ce aussi une angoisse dans le climat de guerre froide « Quand Paris sera détruit par la bombe atomique, le président des États-Unis viendra me voir et on pourra tout reconstruire avec mes dessins » ? La grande tour centrale représentait un abri anti atomique, dira-t-il à un médecin.

Ces églises, ces cathédrales, ces villes, il en était l’architecte, le maçon, l’urbaniste, le paysagiste, tout à la fois. Il était aussi l’occupant des lieux. Il construisait symboliquement le cadre de protection de l’homme. Il se construisait lui-même. La question de la signature de ses tableaux est significative. Il ne signait pas, mais recopiait une date et son nom.

Ce n’est qu’à l’avant-dernier carton, qu’il signe réellement : par son prénom. L’obsession et le dessin délirant ne sont pas dissociables de ces couleurs qui disent beaucoup sur son sens de la vie : il a manqué de tout, mais n’avait besoin de rien, ses mots étaient ses œuvres, alors qu’il était dans son monde, le sien, celui qui ne pouvait pas lui être retiré. Il dessinait pour lui, avec la une vision d’un univers supérieur auquel il contribuait et accédait durant le temps de la création. Après les églises, ces valeurs protectrices, rassurantes tournées vers le passé et dessinées en crayon de couleur avec application dans la symétrie, il a orienté son désir, avec une imagination de plus en plus hardie, vers l’avenir, vers la ville, dont il était l’auteur et le seul témoin.

Des architectures proliférantes

Si les premiers dessins d’église représentent de sages façades, à la facture maladroite, le goût de la symétrie et des détails minutieux est évident ; ceux d’après-guerre s’affinent et s’enhardissent avec des amoncellements de tours pour monter toujours plus haut. Quand les dessins n’ont pas été achevés, on voit alors apparaître des sortes de squelettes de bâtiments minutieusement ciselés, ou des tours ressemblant à des sortes d’horloge comtoise. Marcel Storr aime inventer des détails, il leur donne vie et le caractère invraisemblable des bâtiments suffoque plus qu’il n’incite à l’amusement.

Un summum est atteint, pourrait-on dire, avec ses sept grands cartons de 1 m sur 0, 8 qui forment les pièces de triptyques de gigantesques édifices publics qui nous mettent dans la même situation d’écrasement qu’avec les tours staliniennes de Moscou. Sa manière de créer la perspective traduit sans nul doute quelque chose de très profond, une recherche de l’élévation de l’esprit. Le ciel prend de l’ampleur avec des nuages sortis de tableaux impressionnistes tandis qu’en bas de minuscules voitures circulent apparemment lentement ; sur les trottoirs, des hommes de la taille des fourmis. Il y a de l’Auguste Perret, l’architecte des tours d’Amiens et de l’église Saint Joseph du Havre, avec les pavés de verre. Ses dessins précèdent aussi les bandes dessinées du Schuiten d’Urbicande ou des Cités obscures. Des bâtiments démesurés soulignant la force du génie humain qui les a conçus, des machines à vivre idéales, issues des utopies du mouvement moderne.

Avec la série des métropoles, Marcel Storr s’émancipe de son obsession religieuse et du caractère statique et quasi réaliste des églises pour des villes entières où les bâtiments très colorés sont interconnectés par des passerelles invraisemblables et des ponts tandis que des dômes surgissent au milieu de ces forêts de tours. Tous les styles sont mêlés, du plus ancien au futuriste. La passion du détail change d’objet : des jardins suspendus, des voitures incroyables, des zoos à étage, des cités lacustres, car les lacs se multiplient (effet du lac de Bagatelle ?). Les arbres sur les passerelles ne sont autres que les lampadaires. Marcel pense à tout ! Et les hommes sont réduits à de simples traits de plume. Une sorte de Piranèse inversé qui s’intéresse aux sur-sols et non aux caves.

Jamais d’avion mais, sur le tard, apparaissent des oiseaux dans ses ciels pommelés. Il est le maître de tout et choisit les êtres ou objets, dans la profusion. Marcel Storr semble un dieu de la réjouissance urbaine, non dionysiaque mais auteur des grands ordonnancements. Il créé un monde parallèle de la culture populaire et post-moderne. C’est un représentant spécifique de ce courant protéiforme appelé art brut, sans qu’il revendique la moindre position dans le monde de l’art qu’il ignore.

Un tableau non terminé nous apprend comment il procédait : après avoir fait un dessin au crayon dans la diagonale, et sans attendre que tout le tableau soit dessiné, il commençait à colorier par le bas. Le procédé de colorisation suit donc le mouvement de la montée du regard et de l’esprit.

S’il fallait trouver des analogies, on pourrait les rechercher peut-être dans les réalisations des tours de Watts, à Los Angeles, ou dans les dessins du mexicain Martin Ramirez, lui aussi aliéné et découvert tardivement, ou encore dans les architectures d’Achilles Rizzoli.

Mais l’essentiel est ailleurs. Marcel Storrétait un dessinateur visionnaire, autodidacte obsessionnel, tout entier dans un monde qui lui était propre et inconnu de ses contemporains. Son œuvre pose la question de la création et de sa part d’inconnu et d’inouï chez un homme dont la vie matérielle a été si ingrate.

C’est une chance rare que Liliane et Bernard Kempf aient saisi la qualité de son art, se soient engagés à protéger une telle œuvre et à la montrer.


Pavillon Carré de Baudouin 
121 rue de Ménilmontant 
75020 Paris 
Tél : 01 58 53 55 40 



Accès : Métro Gambetta (L3) 
Bus lignes 96 et 26 
arrêt Pyrénées ou Ménilmontant

Horaires d’ouverture : 
du mardi au samedi 
de 11h à 18h. 


Fermé le dimanche et les jours fériés. 

Entrée libre.

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