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Paul McCarthy. L’Amérique héroïque



Les relations entre art et politique aux États-Unis abordées de manière subtile par le provocateur phare californien, Paul McCarthy.

Les relations entre l’art et le politique prennent de multiples formes et constituent le fonds de commerce de bien des expositions nationales et internationales. « Rouge », par exemple, l’exposition du Grand Palais sur la transformation des rapports entre artistes et pouvoir de 1917 à 1954 en Union soviétique tente de montrer les césures brutales des approches artistiques sous l’emprise du politique.

Aujourd’hui, les jugements, qui émergent par médias interposés, sur les œuvres contemporaines ouvrent des débats sur les artistes eux-mêmes, sur leurs valeurs et leur propre idéologie. À l’heure où une sculpture de Jeff Koons atteignant des sommets dans une vente aux enchères américaine évoque un parallélisme entre la domination mondiale de l’économie de ce pays et celle de ses artistes, entre la proximité d’arrogance de ce représentant du Pop art et celui du 45e président des USA, Guy Gilsoul nous fait découvrir deux œuvres particulières de Paul McCarthy. Elles se distinguent par une approche plus subtile et cultivée que ce à quoi nous a habitué cet artiste rebelle et critiqué de toutes parts.
Jean Deuzèmes

« Le fond du réalisme, expliquait Gustave Courbet lors d’une conférence à Anvers, c’est l’émancipation de la raison de l’individu et finalement de la démocratie. » Mais comment affronter les pouvoirs qui nous gouvernent dans un monde de plus en plus menacé à la fois par les populismes et par l’indifférence qu’induit l’excès d’images catastrophes ? Courbet n’était pas seul à dénoncer son temps, mais, contrairement aux constats naturalistes de tant d’autres (de Stevens à Pelez), il l’affrontait avec vigueur, sans concession (« un plat d’épinard » diront ses détracteurs) et visait là où cela fait mal.

Peut-on en dire autant lorsque le Chinois Ai Wei Wei se photographie dans la pose du petit Irakien retrouvé mort sur une plage de Turquie ? L’artiste suisse Christophe Bückel désigne-t-il les coupables lorsqu’il expose, à l’entrée de la Biennale de Venise, le bateau dans lequel périrent en 2015 un millier de migrants venus de Libye ? Vous avez dit « populisme ? » La littéralité en art a fait son temps. Exposer comme dans le pavillon mexicain un mur surmonté de fils barbelés est risible. Les exemples sont nombreux. Qui ose attaquer frontalement un chef d’État ? Faut-il pour être entré dans la catégorie des artistes « irrécupérables » ? Faut-il avoir la rage au ventre et une violence à la hauteur du défi pour trouver la manière d’exprimer sa critique face à un homme qui aurait, par exemple, la personnalité du Président Trump ?

Nous avons trouvé dans une galerie bruxelloise une œuvre de ce type. Certes, elle est entourée par d’autres, écœurantes et attendues quand on connaît le sens de la provoc et la manière de son auteur, mais l’environnement titré « Oval Office » mérite l’attention. Oui, à 75 ans, Paul McCarthy, le scandaleux sculpteur californien, surenchérit.

L’œuvre se décline en deux pièces distantes l’une de l’autre de quelques mètres. La première, dans un style réaliste et sans commentaire, mais tout d’or recouvert, reproduit le portrait grandeur nature de l’enfant du couple présidentiel assis, costume cravate, sur un lion peluche comme l’avait livré une photographie célèbre prise par la Belge Régine Mahau en 2010
JPEG(14 avril 2010. Au dernier étage de la tour Trump. Donald, sa dernière femme, Melania, et le petit Barron monté sur son lion pour une élégante photo de famille. Source Paris Match). Le silence est pesant, corseté par la surface brillante, les formes adoucies et la frontalité de la pose.

La seconde, sur le mode spectaculaire, est toute en cris, dégoulinades, hennissements, enchevêtrements, déséquilibres et anéantissement du héros amorphe, le cow-boy désarçonné. Hors échelle, hors d’atteinte, triomphante autant que vacillante, la sculpture échevelée et bavante de Mc Carthy est en réalité inspirée par le célébrissime « dompteur de broncho », une pièce en bronze réalisée en 1895 par Fréderic Remington. Symbole du pouvoir conquérant, façon cow-boy, l’œuvre qui depuis le Président Roosevelt (que l’artiste avait accompagné lors de la guerre hispano-américaine) n’a jamais quitté le salon ovale de la Maison-Blanche et, depuis, porte toujours en elle l’idéal US.
Elle devient ici l’expression paroxystique d’une animalité déchaînée qui, tout en reprenant l’essentiel de la composition ancienne, enfouit la présence humaine dans un ruissellement de matières fondues.

Or l’œuvre de Remington est aussi très populaire, à la fois par la force de ses 300 exemplaires d’origine répartis aux quatre coins des États-Unis, mais aussi par la multiplication des modèles réduits qui s’achètent aujourd’hui encore pour moins de 30 dollars !
À l’heure du cow-boy président et de son fils cavalier promus à d’autres safaris dorés, l’œuvre trouve le moyen de s’inscrire dans le fondement même du réalisme politique qui se nourrit d’abord de « tensions ». Il est en outre grinçant de se rappeler, en écho aux rapports entre l’Amérique de Trump et la Russie, que l’œuvre de Remington trouva son origine dans un voyage de l’artiste dans la Russie de 1892 où, en pleine époque de paupérisation des masses, il découvrit le travail d’un animalier spécialisé dans la représentation hollywoodienne des chevaux, un certain Evgeni Lanceray.

Guy Gilsoul


Bruxelles, Galerie Hufkens. 107 rue Saint-Georges. Du ma au sa de 11h à 18h. Jusqu’au 25 mai. www.xavierhufkens.com

Légende : Paul McCarthy, « Oval Office ». Photo crédit Allard Bovenberg. Courtesy The Artist and Xavier Hufkens, Brussels.

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