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Romain Bernini. Inconvenient Speech



La croyance, un délire ? Jusqu’au 2 octobre 2012, Galerie Saint-Séverin

Une chaise en déséquilibre sur laquelle repose un tableau de perroquet, le tout derrière une vitrine, face à une église.

Cette installation énigmatique qui attire le regard renvoie à nos souvenirs littéraires : le perroquet de Gustave Flaubert et sa nouvelle « Un cœur simple » (1877).

Le carton de présentation le confirme. Cette œuvre de commande questionne le rapport précaire de chacun aux croyances et à la foi. Il s’agit donc de la mise en scène par un plasticien d’une approche

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La réponse de l’artiste à cette commande est savante. Le perroquet fait partie des animaux des vanités (la parole facile de celui qui se répète), du débat antique sur la différence entre l’homme et l’animal mais il renvoie aussi aux nombreux ouvrages qui ont analysé la fascination de Gustave Flaubert pour ces oiseaux venus d’ailleurs.

Le thème est ici traité avec une certaine cocasserie, en écho au texte d’origine. Mais il laisse entier le mystère du délire mystique, la position de la chaise suggérant le déséquilibre possible de l’homme qui serait tenté de s’y poser. En filigrane, l’artiste aborde aussi la chute de l’homme.

« Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Evêque envièrent à Madame Aubain sa servante Félicité. » Ainsi débute la nouvelle de Gustave Flaubert, Un Cœur simple (1877). Mais c’est la toute fin de ce texte qui nous intéresse ici : la bonne Félicité, après une longue vie d’abnégation, meurt en confondant dans un délire extatique, une figure divine avec un perroquet empaillé, son seul compagnon : « Une vapeur d’azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements du cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête. »

Inconvenient Speech (discours inopportun) est une installation inédite de Romain Bernini, réalisée spécialement pour la galerie Saint-Séverin. A partir de la scène quasi-mystique relatée par Flaubert, l’artiste questionne le rapport à la foi et l’équilibre précaire des croyances de chacun, qu’elles soient d’ordre culturel ou social. C’est ainsi qu’il réalise un portrait de cacatoès plus grand que nature, évoquant le portrait de cour plutôt que la peinture animalière. Mais cet animal parlant, dont la voix relève plus de la logorrhée verbale que du discours construit (d’où cet « inconvenient speech »), est également présent en tant que vanité, nous mettant en garde contre la parole facile et inconsidérée (tout comme dans la Chambre du Perroquet au couvent de la Trinité des Monts, à Rome où l’artiste a vécu).

Le contraste est fort entre l’iconographie flamboyante du perroquet telle qu’évoquée dans le texte et ce tableau utilisant des couleurs sourdes, dans lequel la tête de l’animal apparait comme suspendue dans l’espace. Dans les tableaux de Romain Bernini, le sujet apparait souvent en lévitation, qu’il soit humain, animal ou végétal. Travaillant par grands aplats de couleurs entrecoupés de coulures, alternant tons sourds et vifs, le peintre offre au regard des scènes très ouvertes, multipliant les possibilités d’interprétation. Mais les personnages représentés sont souvent de dos, la tête en bas, parfois même absents, mettant à distance le contemplateur. Ses œuvres sont des territoires à part entière, dans lesquels le fonds reste suffisamment indéterminé pour que la figure puisse s’y mouvoir librement et intensément, dans une alliance de cultures et de références mêlées. La question de la chute, de l’histoire ou de son héroïne, est mise en avant par l’équilibre instable de la chaise installée sous le tableau, laissant en imaginer à la fois le tragique et le comique.

Daria de Beauvais, commissaire de l’exposition.


L’exposition est visible jour et nuit, 4 rue des Prêtres-Saint-Séverin, Paris 5e. M° Cluny-la Sorbonne, Saint-Michel.

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