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Socratis Socratous. Galerie Saint-Séverin



Une sculpture unissant les évènements guerriers et violents qui secouent les pays des bords de la Méditerranée. Une œuvre forte et silencieuse comme un champ de bataille après des affrontements, un reliquaire actuel. -> 15-09

Cette sculpture privilégiant l’horizontalité est faite de matériaux trouvés dans les lieux où se sont déroulés des combats (balles, pièces perforées), des insurrections populaires (morceaux de mobiliers publics saccagés), des explosions ( matériaux fondus), que ce soit en Syrie, en Libye, à Athènes….

La commissaire de l’exposition, Sophie Duplaix, présente en ces termes la démarche de l’artiste :
« Installé à Athènes depuis le début des années 1990, mais d’origine chypriote, Socratis Socratous explore la question des ruines et de la mémoire dans les territoires divisés. Son pays natal, à nouveau accessible à partir des années 2000 de part et d’autre de l’ancienne frontière dite ‘ ligne verte ‘, a été une source majeure pour ses projets artistiques.
Dans la continuité de cette quête des bribes d’humanité enfouies dans les strates de l’histoire, Socratous expose ici les vestiges singuliers de conflits récents du Moyen-Orient, qui trouvent une seconde vie à Chypre dans le cadre de ventes aux enchères à des fins de récupération des métaux pour recyclage.
Au-delà d’un commentaire immédiat sur un commerce qu’on peut juger scandaleux à l’aune des drames sur lesquels il prend appui, Socratis Socratous s’intéresse également à la forme des vestiges, à partir desquels on pourrait dresser une typologie. Ainsi, selon la nature de l’élément percuté par la balle, l’impact du tir orientera la forme du résidu qui renferme le métal aujourd’hui convoité.
Le travail mental auquel nous sommes conviés malgré nous permet de saisir toute l’horreur d’un conflit, quel qu’il soit, arrachant brutalement des vies humaines à un quotidien parfois tourmenté, mais souvent ordinaire, aimé et assumé. C’est ainsi à une profonde méditation qu’invitent ces reliques du temps présent. »

À l’époque de l’économie circulaire tant vantée dans les politiques de transition énergétique, cette œuvre donne une étrange résonnance aux conflits en cours. L’artiste devient transformateur symbolique. Ce qui était instrument de mort ou reliquat d’affrontements et qui devait retourner dans le marché devient œuvre. Socratis Socratous a fait bifurquer les circuits de récupération. Cette composition expressionniste particulièrement forte fusionne les pièces par couleur et par forme ; elle crée un objet politique : la Méditerranée des secousses territoriales.

La nappe faite de métaux imbriqués n’est pas uniforme et leurs coloris esquissent une cartographie du réel d’un type nouveau, le gris des reliquats de panneaux d’espaces publics d’Athènes côtoie le noir d’une explosion à Chypre ou le cuivre noirci des balles de Syrie ; il n’y a pas de frontières à la violence.

Nulle trace humaine, mais pour exprimer la brutalité des groupes qui s’opposent, du matériau brut qui n’a plus sa figure habituelle.

La guerre est un sujet très souvent traité par les artistes. Or depuis la Première Guerre mondiale et la peinture des tranchées, l’aspect héroïque, qui était auparavant valorisé, a fait place à la dénonciation des conflits sous de multiples formes.
Plus récemment les artistes se sont ainsi engagés dans une réflexion critique sur la société du tout image en cherchant leur place dans la représentation de l’Histoire, guerre incluse. Des photographes se sont plus particulièrement emparés de cette thématique, sous la forme de fictions ayant la force émotive de la réalité [1], dans le but de questionner les informations visuelles données par les journalistes ou les metteurs en scène de film de guerre. Ils ont développé ce qu’on peut appeler une esthétique du vérisme documentaire (selon Catherine Grenier) dont l’efficacité sur les sensibilités est très grande, alors que tout est illusion. Leur but a une portée générale : se confronter à l’histoire, grande ou petite, et surtout à la représentation de la vérité.

Socratis Socratous, lui, n’est pas dans l’image mais dans le réel des balles et des effets des armes, et il le met en scène en pleine rue de Paris. Il ne pose pas la question de la vérité ou de l’authenticité du documentaire dans une société de l’image généralisée – ce n’est pas son propos – il recherche la forme matérielle adéquate pour dire l’horreur, non pour éveiller les consciences, pour évoquer, par matériaux interposés, les corps meurtris.

Jean Deuzèmes


Galerie Saint-Séverin jusqu’au 15 septembre.


[1Jeff Wall avec son fameux « Dead troop talk », 1992, qui est une mise en scène d’un champ de bataille, ou encore les faux reportages d’Éric Baudelaire sur Bagdad ; lire aussi un article de Voir et Dire sur l’œuvre " Guerre ici" du photographe Patrick Chauvel

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