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Stephen Sack. Passions



Des photographies étonnantes qui pleurent ou saignent, entre réalisme et abstraction. Une approche alchimique d’un objet symbolique très connu, le crucifix. Exposition à Saint-Merry en novembre 2013.

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"Au commencement, il y avait un crucifix d’ivoire du XVIIIe, encadré. Le temps passant, le velours devint jaune-gris ; le cadre se cassa et le crucifix fut perdu…Ce qui resta fut une trace bleue sur le tissu à l’endroit où la lumière avait été arrêtée par le crucifix.

J’ai photographié avec soin ce qu’il restait et imaginé une série de photos en constante métamorphose. À la fin, j’ai inventé une technique d’impression utilisant la photographie de ce tissu comme la base d’un document original.

Cela consiste à altérer radicalement les paramètres individuels de chacune des sept encres de l’imprimante couleur de telle manière à ce que, durant le processus d’impression, les encres puissent couler librement mais de manière contrôlée sur la surface du papier.

Toutes ces photos proviennent d’une seule photographie de ce tissu."

Stephen Sack

L’œuvre du photographe américain Stephen Sack, vivant et travaillant à Bruxelles, surprend par son originalité ; elle happe le regard et sucite des interrogations multiples sur la technique, sur la démarche intérieure de l’artiste, sur le sens de cet ensemble artistique. Construite autour d’un objet banalisé, mais symboliquement fort, cette série touche à une multitude de dimensions et demeure une œuvre totalement ouverte.

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Une quête et des gestes en atelier. Stephen Sack aime chiner, notamment des objets à caractère religieux. Il aime ces traces du passé, ces choses matérielles oubliées ou mises de côté, sans avenir ; il en fait l’objet de méditations personnelles secrètes et le début de cheminements artistiques. Mais il est plus qu’un chineur, il est un découvreur dans le champ de la photographie, un expérimentateur, un artisan qui joue sur le temps : cette série est le résultat de deux ans de travail et certains des tirages ont pris huit heures de machine . Il faut être passionné pour réaliser un pareil ensemble ! Tout se passe dans son atelier, comme un peintre classique. Il n’est donc pas neutre que les photos aux coloris intacts soient, pour le public, tirées sur toile, en semi-mat, sans brillant factice.

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Le photographe comme alchimiste. En transformant une image initiale globalement pauvre, un bout de tissu dénaturé par l’exposition au jour et par les ans, en des images à la riche coloration, l’artiste est dans le registre de la transmutation, dans le passage d’une empreinte à une image, d’un matériau à un autre. En partant du tissu et des traces du crucifix, il crée des images oniriques qui tiennent autant du minéral que du végétal ou de l’aquatique. Mais ici pas de théorie ésotérique, seulement une pratique dont les résultats sont tirés sur toile. Les photographies originales, celles qui subsistent des essais successifs, celles où l’on voit distinctement pleurer l’encre sur les bords, sont restées dans le secret de l’atelier…

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La perte et l’image. Quand on examine le petit tissu original, on imagine aisément la taille du crucifix manquant, une quinzaine de cm. Mais avec l’augmentation des dimensions des toiles, au-delà de un mètre, les repères se perdent, l’œil s’égare. Le choix des couleurs joue son rôle tout autant que le travail d’agrandissement. En passant de la trace, de l’ombre du crucifix perdu aux gouttes d’encre sur un détail, c’est-à-dire du réalisme à l’abstraction, le regard a l’impression de naviguer entre l’infiniment grand d’une galaxie colorée et l’infiniment petit des molécules. Le spectateur passe d’un univers à un autre et recherche des références dans sa propre culture pour donner son propre sens à l’œuvre, car celle-ci est fondamentalement intrigante. Dans cette expérience de la perte, voire du vide de la forme, le spectateur en appelle à trouver, à passer d’un monde du matériel à celui du symbolique et du spirituel.

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« Au commencement » et la suite. Cette œuvre a une genèse, l’artiste décrit lui-même sa propre recherche à partir d’un velours devenu bicolore comme une genèse aboutissant à un espace autre fait de formes et de couleurs. A cette occasion, il utilise les premiers mots de la Bible et de l’Évangile de Jean, il ne cache donc ni le registre, ni la posture d’où il parle. Il crée. Mais y-a-il un ordre, linéaire ou rationnel, après la photo du tissu ? Cette œuvre est-elle au service d’un discours ? « Passions » interroge la notion même de série en photographie, tant la diversité des éléments est grande et tant ces exercices de photos de photos, ou de choix des références de couleurs, déstabilisent toute analyse chronologique. Il y nécessairement de multiples ordres, celui du calendrier de la production de chaque photo, probablement perdu, celui proposé par l’artiste lors des accrochages dans chaque lieu, celui que va choisir le spectateur précipité dans la perte ! Mais, l’important est plutôt ailleurs : il y a une filiation de l’ensemble à partir d’un œuvre mère (ou père !) : un tissu ou plutôt l’absence d’un objet signifiée par ce tissu. Dans cette dialectique absence/présence, on est ici, à nouveau, aux confins d’une interprétation spirituelle.

À l’inverse, quand on prend une photo spécifique parmi les plus abstraites ou parmi celles faites de jeu d’ombre, on peut se demander d’où vient cette photo. Le spectateur est alors dans le questionnement sur les images acheiropoïètes, nom technique utilisé pour affirmer qu’elles ne ont pas faites de main d’homme, ainsi le voile de Véronique, central dans la mythologie de la peinture, ou encore du suaire de Turin.

Une lecture spirituelle de l’œuvre.

Alain Arnould OP, Aumônier des artistes de Bruxelles

« Le parcours que [Stephen Sack] présente à la cathédrale [de Bruxelles] ce printemps [2012] montre une figure du Christ immédiatement reconnaissable ou un Christ qui se perd de manière quasi abstraite dans ce qui l’entoure. Chacune des photos décline une multitude de métaphores. Métaphore de la kénose du Christ [1]qui se perd dans la mort pour le salut du monde. Métaphore évoquant la diversité d’empreintes que ce corps crucifié et absent laisse dans le monde et sa matière. Métaphore de la lumière divine traversant les gouttes de sang et de sueur pour transformer la mort. Métaphore aussi, et paradoxe, de l’éphémère de l’objet que l’expression artistique ressuscite.

Le titre de Passions que Sack donne à son travail fait évidemment allusion aux souffrances de celui dont l’image est imprimée dans chacune des photographies. Mais il est aussi révélateur de l’attitude de l’artiste qui se donne corps et âme dans son travail de création. Car Sack est un passionné qui crée avec un soin infini chaque image qu’il montre. Les couleurs sont méticuleusement et judicieusement sélectionnées. Dans Passions, les arts de la peinture, de la photographie et du vitrail ne font plus qu’un. Les voûtes de la cathédrale qui accueillent cette exposition complètent cette union artistique, alors que la lumière des vitraux rejoint celle qui émane de ces images du crucifié. Sack nous donne des corps de gloire qui ne laisseront les spectateurs indifférents ni par leur beauté ni par leur message. »

Toutes les lectures de « Passions » sont des interprétations, des notations qui partent de la matérialité de photos puissantes, puis ouvrent ensuite sur les champs du symbolique et du spirituel, avant de retourner, toujours par les mots, vers un surcroît de regard sur la réalité.

Ainsi, par l’usage du vert et du bleu, certaines photos de type voute céleste ne pourraient-elles pas susciter des réflexions sur notre rapport à la nature, à l’univers ? Et d’autres, par les gouttes (larmes ?) rouges associées à cette ombre du crucifix n’ouvrent-elles pas à des questions sur la violence ?

Site de l’artiste


Exposition photographique en l’église Saint-Merry.
Du 16 novembre au 16 décembre 2013.

Manifestation parallèle du mois de la photographie à Paris.

Entrée libre tous les après midi, 76 rue le Verrerie, 75004 Paris, Métro : Hôtel-de-ville
PS :

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[1du grec kenosis : vide, dépouillé
Terme technique du langage théologique ayant pour origine le verbe grec kénoô, utilisé par Saint Paul (Ph 2, 6-7) pour signifier le dépouillement du Christ dans son humanité Dans la théologie catholique, la Kénose désigne donc le fait pour le Fils, tout en demeurant Dieu, d’avoir abandonné en son Incarnation tous les attributs de Dieu qui l’auraient empêché de vivre la condition ordinaire des hommes.

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