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Thomas Millet. Sans gravité



Un livre et l’exposition d’été 2012 dans la crypte de Saint-Merrry. Le dossier du débat.

Thomas Millet est un jeune photographe qui, en toute liberté, construit une œuvre joyeuse et bien plus profonde qu’un premier regard pourrait laisser penser.

À l’occasion d’un tour du monde en 2009, il travaille sur la relation du corps avec la nature, sous la forme d’autoportrait. Il en a tiré un livre « Sans gravité ».

V&D et les Rendez-vous contemporains, après un premier avis favorable des instances du Cphb, lui ont proposé d’exposer ses photos à Saint-Merry dans le cadre de l’expo d’été 2012, "Air".

Cette œuvre originale et d’une grande qualité a fait l’objet de réticences et d’avis artistiquement divergents. Mais le principe de cette exposition a été maintenu. Elle se tient dans la crypte en juillet et août 2012.

Michel

Les éditions La Martinière présentent ainsi l’ouvrage paru en avril 2012 :

Ce livre réunit une série d’autoportraits réalisés à travers la planète, dans des paysages hors du commun, spectacles de la nature, au cœur d’un désert de sable, d’un champ de blé ou d’une forêt de béton. France, Brésil, Équateur, Bolivie, Nouvelle-Zélande, Vanuatu, Australie, Bali, Hong Kong, Thaïlande, Népal, Jordanie, Islande, Russie, États-Unis, Afrique du Sud… Sans trucage, ces clichés sont des instants fulgurants de liberté, de bonheur et aussi de solitude face à l’immensité. Une manière de partager la soudaine magie d’une ouverture au monde, d’un élan, d’un cri, mais aussi l’émotion du premier homme sur Terre… ou peut-être du dernier !

Analyse d’une photographie

Une photo vraie.

Cette photographie n’est pas en effet une composition Photoshop. Tout y est vrai et pris en un instant. C’est donc un extrait de performance, un arrêt sur image alors que, dans la réalité, un visiteur présent n’aurait perçu qu’un mouvement. L’artifice est là : l’événement a bien eu lieu, sans témoin visible et tout est tellement beau et contrasté que certains ne croiront pas cette photo. Voir et croire ne se lient pas nécessairement.

Une photo parmi de nombreuses autres, aussi belles, sur la terre.

Cette photo fait partie d’une série construite sur le même schéma : une homme seul et un paysage fabuleux en arrière-plan. « Sans gravité » a été élaboré comme un scénario précis, où le premier plan reste sensiblement le même et l’arrière plan change de « nature ».

Ce que l’on peut imaginer voir à Saint-Merry, c’est un projet d’artiste, allant dans le même sens que celui des conceptuels du paysage, tel Richard Long qui traversait des paysages et laissait une trace de son passage, avant de le photographier. C’est la multiplication de ces photos qui donne sens à l’œuvre : parcourir la terre avec un regard affectueux, y apposer une signature douce dans de multiples situations. Thomas Millet fait de même avec ses dizaines d’images : il nous montre la terre, son caractère encore sauvage, il en fait la célébration, mais, lui, la signe par sa présence nue. Cette terre est belle, comme son corps est beau.

L’homme et le paysage.

Par leur grand format, les photos donnent aux paysages une monumentalité imposante. Les éléments - l’air, la montagne, l’eau, la forêt – y sont palpables et présents. Et pourtant, ils ne sont que l’arrière-plan. Car c’est l’homme qui est là, petit mais bien réel. Il est vertical, il est au centre de la photo. L’homme et le paysage nous font face. Ils ne sont pas en compétition. La terre et les éléments sont une sorte d’écrin pour l’homme. C’est bien lui le sujet. Une thématique de l’Humanisme, comme pour « La naissance de Vénus » ?

En 2010, Saint-Merry avait accueilli deux grandes photos de Wangfei Qu où la nature était aussi grandiose, silencieuse, éternelle. Mais l’homme était minuscule et toujours décentré. Cette représentation était ancrée dans la tradition la plus ancienne des peintres chinois qui construisaient leurs paysages sur le vide et s’interrogeaient sur la place de l’homme dans le cosmos. Avec Thomas Millet, on est dans la tradition occidentale, sans nul doute. L’homme est le centre.
Enfin, même si par profession, Thomas Millet participe à des expéditions scientifiques, ses images n’ont rien à voir avec les approches documentaires ou la publicité, alors qu’elles en ont la netteté ou le caractère suggestif. Elles sont vraies par nature.

L’autoportrait, le saut, l’air et le ciel.

Le thème du saut de l’homme est utilisé de manières diverses en autoportrait par les plus grands artistes, de Yves Klein et sa plongée dans le ciel bleu, au défi à la gravité de Sam Taylor Wood, en passant par l’hymne à la danse de Sylvie Guilhem. Chacun, sans trucage de photo, prend ses risques et exprime une visée spécifique.

Thomas Millet, lui, a la tentation du ciel, tel un nouvel Icare. Son corps n’exprime pas un effort, alors que le saut nécessite une énergie incroyable. C’est de joie dont il parle, car pour reprendre le titre de son livre, il est « Sans gravité ». Il s’agit d’une pulsion de vie, quelque chose de très originaire, ancré dans quelque trace de l’animal en nous, l’homme oiseau ou antilope des traditions africaines. On rêve de sauter pareillement ! Comme en regardant les ballets de Pina Bausch lors de la dernière exposition de Beaubourg « Danser sa vie ».

Par ses bras en croix, il évoque un autre Ciel.

La nudité et la croix.

Nos églises sont pleines de ces figures de la nudité, à commencer par les anges, les putti ; la sculpture est un médium commun mais pas la photo. Les artistes utilisaient les figures du Christ, juste voilé avec un périzonium, ce tissu spécifique autour des reins, des anges et de ses saints, comme saint Sébastien tant de fois peints, pour faire du nu sans inquiétude de la censure et parfois avec l’appui de leurs protecteurs ecclésiastiques. À chaque époque, son type de nu ; celui du XVIIe est différent de celui du XIXe. Avec Thomas Millet, le nu est pudique. Il désigne un artiste qui se met à nu. Ce n’est pas le sexe visible, bien petit à l’échelle du paysage, qui compte mais la nudité de l’artiste qui pousse jusqu’au bout son autoportrait.

Provocation ?

Non. il s’agit bien plus de l’affirmation de l’extrême fragilité de l’homme dans son désir d’échapper à la pesanteur et de se rapprocher du ciel.

Catherine Grenier et Jérôme Alexandre, dans leurs ouvrages sur l’art contemporain et le christianisme, ont débusqué et analysé les représentations du Christ et montré que la question d’un Dieu incarné taraude bien des artistes. Ils la traitent chacun de manière personnelle.
Du scandale de la Croix certains sont passés à la croix de scandale, comme Paul Fryer avec Pieta, exposée en 2009 dans la cathédrale de Gap : un Christ de taille humaine, en cire et cheveux assis sur une chaise électrique.

Lors de ses autoportraits avec barbe, l’artiste avait 33 ans. Il s’associe visuellement au signe chrétien. Mais Thomas Millet ne propose pas la figure christique de la souffrance, car son attitude, même bras écartés, est faite de liberté, de joie, et d’une pulsion de vie qui se communique.

Une photographie choquante ? Non certainement pas. C’est un hymne à la vie.

Mais c’est une œuvre qui, pouvant saisir un spectateur, l’interroge sur sa sensibilité et va au fond de sa propre vérité, donc de sa nudité intérieure.

Exposer plusieurs photos de Thomas Millet à Saint-Merry a du sens. Cette œuvre a indéniablement de la valeur esthétique dans le champ de la photographie contemporaine au même titre que « Cabanes » de Nicolas Henry, les deux artistes étant très proches dans la posture artistique et l’amitié.

Le titre de cette exposition est très bien choisi, car, immédiatement accessible, il joue sur plusieurs registres de sens. Sans nul doute, ces photos trouveraient toute leur place dans l’expo collective d’été 2012 à Saint-Merry : "Air".

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En septembre, Saint-Merry accueillera une exposition d’Anne Fanskie, qui témoigne de ses séances de dialyse à l’hôpital trois fois par semaine.

Deux points communs avec l’exposition de Thomas Millet : il s’agit de la figure de l’Homme, il s’agit de recherche de vérité de la part d’artistes. Un corps en joie, d’un côté, et un corps en souffrance, de l’autre, mais dits avec pudeur et respect.

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