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Ulla Von Brandenburg. Le milieu est bleu



Étrange exposition pour temps de confinement au Palais de Tokyo. Une œuvre doublement prémonitoire dont le visiteur quête le sens tout en errant dans la beauté formelle.

L’étrangeté a élu domicile au Palais de Tokyo, jusqu’au 17 mai 2020 (en théorie). Alors que l’institution accueille ce qu’il y a de plus hype dans l’art, Ulla Von Brandenburg perturbe les codes de la ville et du musée en y faisant entrer la terre, le foin et la mer. L’artiste allemande née en 1974, connue internationalement, formée aux tissus et à la scénographie, transporte le visiteur dans un univers décalé, puisant dans les grandes utopies du XIXe de la fraternité par l’art. L’exposition est bien immersive, mais sans appel à la plus haute technologie, avec des moyens un peu surannés : des tentures de couleur délavée que l’on traverse, des objets étranges en osier, des personnages vivants, des fantômes-poupées, des vidéos et une seule toile : un ours. Tout est fait pour que le spectateur se pose une question « Où est-on ? ».

Cette exposition conçue il y a trois ans est doublement prémonitoire par son objet à l’heure du confinement, d’une part, et par la conclusion de son film, d’autre part.

La nominée au prix Marcel Duchamp 2016livre ici une œuvre beaucoup plus aboutie que les précédentes, mais tout aussi désarçonnante par son onirisme d’un autre temps. On glisse facilement dans la beauté des couleurs, d’un médium à un autre, d’une tente cabane à une autre dans une sorte de labyrinthe. L’ivresse visuelle est marquée par la surprise et l’interrogation. Que veut-elle dire ?

Pour trouver une réponse, on peut errer avec les autres visiteurs et, le samedi, côtoyer de curieux personnages habillés de vêtements de bure colorés. On découvre, Ô surprise, que ce sont les acteurs non professionnels du film situé en fin d’exposition. On se croirait presque dans le film de Woody Allen, La Rose pourpre du Caire, lorsque l’acteur du film en noir et blanc sort de l’écran et rejoint le monde réel en couleur.

On peut aussi choisir le flyer comme guide, très utile parfois :

RIDEAUX

L’exposition s’ouvre dès le hall d’entrée sur une vaste installation de rideaux peints que les visiteurs sont invités à traverser. Percés d’un grand cercle, ils rappellent tout autant le diaphragme d’un appareil photographique qu’une série de seuils à franchir. Comme une ouverture fantasmée vers l’exposition dévoilant déjà l’envers du décor, cette installation offre une première immersion dans la couleur.

CABANES

La traversée se poursuit autour de cinq cabanes à la géométrie incertaine. Réalisées avec des tissus colorés provenant de pièces antérieures de l’artiste, elles renvoient chacune à une fonction ou à une temporalité : action, figure, rituel, nuit et habitat. Tous les samedis, cinq performeuses et performeurs construisent et déconstruisent ces espaces en manipulant les œuvres-accessoires qui y sont présentées : des morceaux de craie surdimensionnés, des cordes, des bols, des cannes à pêche, des kilts, des rubans... Le déplacement hebdomadaire de ces objets crée des combinaisons singulières, des récits sans cesse renouvelés. L’exposition affirme sa capacité à se transformer.

THÉÂTRE DU PEUPLE

Nous retrouvons ce même groupe de performeuses et performeurs et leurs actions ritualisées dans le film dans la pièce suivante. Tourné en pellicule couleur, il nous transpose dans un nouveau décor : le Théâtre du Peuple de Bussang, un théâtre érigé à flanc de montagne dans les Vosges à la fin du XIXe siècle. C’est dans ce lieu ouvert sur la forêt et chargé d’un idéal humaniste qu’Ulla von Brandenburg place l’action de son conte. Elle y filme une « micro-société, comme s’il s’agissait de la dernière de son espèce », son fonctionnement, sa capacité à évoluer et à s’ouvrir sur l’extérieur. C’est une variation sur la perte, le don, la transmission, l’abandon et la fuite tout autant qu’une chorégraphie sans autre objet qu’elle-même. Ulla von Brandenburg cherche ainsi à abolir la distinction entre le public et le privé, le professionnalisme et l’amateurisme, la sédentarité et le nomadisme.

LABYRINTHE

La dernière partie de l’exposition nous projette dans une dimension onirique. Des pans de tissus bleu délavé, eux aussi recyclés, accueillent cinq projections de films tournés sous l’eau. Des objets (un miroir, un escarpin, une robe...) apparaissent et disparaissent comme à la suite d’un naufrage. En contrepoint au monde terrestre et rural du début de l’exposition, ces visions subaquatiques évoquent alors tout à la fois un au-delà, une disparition de l’humain et une plongée dans son inconscient.

Comme dans un roman à clef, les éléments trouvent leur place à la fin, au moment de franchir la porte.

Le rapport au musée et les toiles

Le tissu me permet de camoufler, de cacher, d’habiller le cube blanc du musée et par là de changer les systèmes de valeurs et les cadres de pensée. J’utilise des tissus pour créer des espaces dans lesquels on peut prétendre se trouver ailleurs, tomber pour ainsi dire dans d’autres mondes. Dans un espace où sont suspendus des rideaux, la séparation entre intérieur et extérieur, ou entre différents mondes, devient floue. Et ce flou amène à se demander où l’on est.

Le rituel et la microsociété

Le chemin de l’exposition est marqué par la présence de poupées grossièrement cousues, des sortes de doudous pour adulte, affalées. Elles attirent l’attention. Le reste d’un cataclysme ? L’artiste n’a pas voulu décrire un milieu survivaliste, mais une petite société qui tente de se débrouiller, de survivre dans la ville : ce sont les acteurs qui performent le samedi. Les doudous pourraient être la trace de leur passage.
Les acteurs, eux, accomplissent des actes du quotidien à l’aide d’objets qu’ils ont fabriqués. Ils inventent des rituels perçus comme la possibilité d’explorer les relations entre l’individu et le groupe, de créer ou non du commun.
L’immersif selon Ulla von Brandenburg présente ainsi deux visages pour le visiteur : passif et silencieux (de tente en tente) et actif (avec les performeurs). Tout concourt à l’étrangeté.


Le film, le théâtre

Le film a comme cadre un théâtre utopique conçu en plein milieu rural, donc à l’opposé du Palais de Tokyo. Il s’y déroule un véritable opéra dans un allemand très pur qui favorise l’attention par sa musicalité, même si l’on n’y comprend rien à moins d’être un germanophone cultivé. Les acteurs y accomplissent en vase clos des rites jusqu’aux dernières minutes où la porte de fond de scène s’ouvre sur la nature, la forêt. Le groupe redécouvre un autre milieu où il peut revivre. On se retrouve dans un tableau-conte symboliste, à la Puvis de Chavanne ! Ulla Von Brandenburg se livre à une ethnologie fantasmagorique et cela avant d’opérer une tentative de représenter l’inconscient avec ses films en bleu. Est-on au XXIe ou à la fin du XIXe ?

Une exposition doublement prémonitoire.

Le confinement de facto : Les acteurs de son film sont en vase clos, ils se donnent des règles de vie en commun, un rituel. L’un d’eux vient même à s’effondrer, porté par certains dans une cage d’osier auquel on peut donner le nom d’hôpital.
La fin du confinement : en happy end, le théâtre s’ouvre vers la forêt, une farandole douce et lente s’organise dans la nature, qui est redécouverte. En mai 2020 ?

Jean Deuzèmes

Film de l’exposition de Ulla von Brandenburg.
La séquence de sortie de l’univers clos débute à 17’

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