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Victorine Müller, Akos Czigany, Thomas Millet : Exposition d’été AIR



À Saint-Merry, du 10 juillet au 31 août 2012, une grande exposition thématique sur l’Air, un hymne à l’imagination des artistes

En juillet et août 2012, Air a succèdé à Eau (exposition d’été 2011 avec un aquarium dans le Claustra, trois pots verts et leur goutte à goutte, une grande photo bleue). Air, cet autre élément de la nature possède une force spirituelle, poétique ou artistique spécifique.

Avec quatre œuvres placées en différents endroits, cette exposition collective se présentait comme un hymne à l’imagination. Elle se proposait de révéler ce qui nous fait vivre et que nous ne voyons pas. À Saint-Merry, l’air était approché dans sa matérialité et son mystère.

Avec les soutiens de Prohelvetia, Institut Hongrois, Art culture et foi.

Une réalisation Voir et Dire

Dans le règne de l’imagination, l’air nous libère des rêveries substantielles, intimes, digestives. Il nous libère de notre attachement aux matières : il est donc la matière de notre liberté […]. L’air est cette substance infinie qu’on traverse d’un trait, dans une liberté offensive et triomphante, comme la foudre, comme l’aigle, comme la flèche, comme le regard impérieux et souverain.

Gaston Bachelard. L’Air et les Songes — Essai sur l’imagination du mouvement (1943)

Chim Air a été inspirée par les sculptures d’êtres fantastiques de la frise et les toits de Saint-Merry. Elle était donc liée à la vidéo de découverte du bestiaire de Saint-Merry, Best Air. Sans Gravité et Ciels étaient deux séries photographiques opposées esthétiquement presque terme à terme, mais abordaient des questions complémentaires.

Chim Air de l’artiste suisse Victorine Müller

Une grande chimère de 7m de hauteur gonflée à l’air en permanence, transparente et légèrement éclairée de couleur, est suspendue à la voûte de la nef. L’œuvre a été conçue spécialement pour Saint-Merry.

Cette sculpture dont la matière est l’air bénéficie du souffle d’une machine située au-dessus de la voûte. La lumière colorée en accentue l’étrangeté.

Une sculpture n’est pas sans rapport avec son environnement et se caractérise par le fait qu’un spectateur peut tourner autour. À Saint-Merry, le visiteur découvre simultanément deux œuvres : une contemporaine et une gothique car la transparence de Chim Air laisse voir les splendeurs de l’église au travers d’un filtre. Le lieu et la bête sont liés par le regard. Le volume doux et gonflé amplifie la vision de la nef.

L’air est plein de matière, de particules, de polluants, de pollens et porte les avions. Or cet air dont nous vivons ne se voit pas. Comment le donner à voir concrètement ? L’artiste a choisi, non pas de le teinter, mais de le matérialiser par l’enveloppe dans lequel il est enfermé, donc par ses limites. La chimère a une peau.

L’artiste donne souffle à ses créations, comme dans une sorte de Genèse. Ici, la chimère est très particulière car elle est double, un peu comme dans la Bible ("Homme et femme il les créa" Gn 1-27) : elle abrite en son sein une autre figure. Un enfant à naître ? L’œuvre se montre dans une grande douceur. L’artiste ne nous cache rien, ni de son imaginaire, ni de sa technique.

Il faut savoir que l’artiste est une performeuse ; elle conçoit des animaux (éléphants, poulpes, oiseaux, etc.) dans lesquels elle pénètre, comme dans un cheval de Troie et s’y tient, sous pression de l’air, durant trente minutes. À ces moments, on peut dire qu’elle fait l’expérience de Jonas. Dans Chim Air, la petite figure interne ne symboliserait-elle pas l’artiste elle-même ? Chim Air relèverait-elle de l’autoportrait ?

Cette chimère est un monstre certes gentil, une figure de l’hubris ou de l’excès, mais à l’échelle du lieu ; pourquoi donc une église comme lieu d’accueil ? Tout simplement parce que les églises romanes et gothiques sont pleines de monstres sur les chapiteaux, sur les frises, qui étaient souvent initialement peints, pour dire que Dieu est le maître de toute les créatures, même les plus imaginaires.

Chim AIR se révèle être une interprétation contemporaine du fantastique que les sculpteurs de pierre n’ont cessé de développer durant des siècles dans les églises, dont Saint-Merry.

Besti AIR

Une courte vidéo de 3’ a été spécialement réalisée pour le claustra et apparaît comme la réplique, au sens du théâtre, à Chim Air. Cette découverte du bestiaire de Saint-Merry réalisée par Yves Hufteau et 2M est donc à sa manière une modeste œuvre « collective » de création, issue du Cphb et de V&D, une sorte d’hommage de la communauté qui accueille l’artiste suisse…

Vous y verrez des œuvres habituellement difficiles à voir car elles sont sur les toits ou dans les hauteurs des frises, du XVIe et du XIXe. Quand vous vous tenez dans la nef, ou y priez, savez-vous qu’au dessus de vos têtes un babouin vous montre son derrière, un lapin ses grandes oreilles (un chaud lapin dirait-on) ? Il y a des vaches à queue de dragon, des dromadaires, etc. Tout est dans l’air. L’air est ici une direction, à l’opposé de la terre, comme l’imagination se distingue du corps. Le bestiaire de Saint-Merry est bien une extraordinaire enluminure de pierre.

Car ici tout est en pierre et non en plastique transparent.

Chim Air et Besti Air sont deux œuvres d’imagination pure (donc de culture) et se répondent  : sculpture gigantesque / vidéos de petits êtres ; souffle / pierre ; nef / claustra ; XVI/XXIe ; éphémère / permanence, etc. Les visiteurs se voient proposer ainsi une découverte d’un autre type de l’église et de l’imaginaire débridé des sculpteurs.

Ciels d’Akos Czigany

Huit grandes photos Noir&Blanc sont accrochées dans les chapelles. L’artiste est hongrois. Ces œuvres ont toutes été prises avec le même protocole : une caméra au centre des cours de Budapest est orientée vers un ciel sans nuage.

L’artiste pousse à l’extrême l’esthétique du contraste : noir et blanc, ombre et lumière, plein et vide, matériel et immatériel, en renvoyant à l’essence même de la technique photographique - celle du positif et du négatif.

L’air est invisible, comme le ciel. Mais les limites des murs intérieurs créent les limites de l’air, ainsi qu’une direction vers le ciel. Les photos sont accrochées à l’horizontal sur les murs de pierre des deux chapelles, mais elles disent le vertical de l’homme et de son regard.

L’homme a deux maisons : les immeubles, tous différents à Budapest, et le ciel. Ils sont liés par le regard. Entre les deux : l’air.

Dans les photos d’Akos, l’homme se singularise par son absence. Mais le visiteur, en revanche, est bien présent.

Il y a plusieurs murs, mais un seul ciel. L’œil traverse l’air pour accéder au ciel. La puissance du trou d’air attire l’œil inexorablement et invite à la méditation.

Comme l’ombre a besoin du soleil pour apparaître, l’air a besoin des murs pour exister. Et encore ! Car cet air est invisible, comme le ciel d’ailleurs, et pourtant mystérieusement présent…

Theaters (1975-2001) de Hiroshi SugimotoL’œuvre de Akos est aussi un hommage grandiose à un très grand photographe japonais Hirochi Sugimoto, qui choisit des cadrages d’une grande précision pour interroger la matière et perturber la perception du spectateur, et notamment les échelles. D’un petit objet il fait un monument et vice versa, les formes sont transformées par la lumière.

À l’instar de son maître japonais, Akos développe une approche métaphysique du monde matériel. Dans sa vision du patrimoine bâti de Budapest, l’air apparemment absent ordonne tout.

La série Ciels (Egek en hongrois) a valu à son auteur le prestigieux prix Lucien et Rodolf Hervé en 2010.

Sans gravité de Thomas Millet.

Une douzaine de photos grand format exposées dans la crypte. Cette œuvre a fait débat à Saint-Merry. V&D a défendu la force de ces photos et en a proposé plusieurs interprétations (Lire l’article). C’est une immense ode à la vie. L’homme saute en l’air, il échappe à sa situation de terrestre un instant, dans des natures extraordinaires. L’air le porte, il est sans gravité, dans tous les sens du mot, durant un temps très bref, celui d’un souffle. Puis la matérialité, la pesanteur humaine reprennent le dessus.

Les prises de photos sont aussi rigoureuses que celles d’Akos Czigany. Cependant, c’est une œuvre à l’opposé de celle du Hongrois : couleur et non N&B, un homme étonnamment présent et non le vide. Ici l’homme est au centre de la photo, donc de l’univers. Chez Akos, c’est l’univers, l’au-delà du ciel uniformément gris, qui est le centre.

Si la chimère de Victorine Müller est transparente, Thomas Millet, lui, est nu. Les deux sont tout aussi pudiques. En effet, les deux artistes se veulent vrais. En allant chercher des paysages incroyablement beaux, Thomas Millet développe une imagination aussi grande que celle de Victorine Müller.

De la même manière que les personnages de la frise de Saint-Merry (Moïse, saint Pierre et saint Merry bien sûr) photographiés dans Besti Air surgissent du végétal, le corps de Thomas Millet apparaît sur des fonds de nature (forêt, steppe, glacier, etc). Au XVIe comme au XXIe siècle, les artistes semblent dire que l’homme n’est pas dissociable de la terre qui l’a vu naître.

La crypte se révèle comme un merveilleux écrin pour ce type de photos et entretient la méditation. Le lieu suscite le silence. L’accrochage des photos de couleur figure une frise d’un nouveau type sur les murs de pierre beige.

Sans nul doute, les quatre œuvres sont très différentes.

Mais elles sont liées par un même sujet, l’Air, tandis que leur facture artistique les met en correspondance d’une étrange manière.

Le splendide cadre de l’église renforce la cohérence de l’exposition 2012.


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