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Vohou Vohou. Saint-Merry



Quatre artistes, trois générations d’un mouvement de plasticiens de Côte-d’Ivoire, issu des 70’s, toujours libre et créatif, injustement méconnu. Une exposition 2015 à Saint-Merry

Saint-Merry a monté une exposition "Figures du Christ" du 14 au 28 septembre 2015 qui était centré sur le mouvement Vohou Vohou. Ce fut une découverte. Youssouf Bath (65 ans), Kra N’Guessan(60 ans), Claudie Dimbeng (46 ans), Désiré Amani (32 ans) sont des noms peu connus en France. Ces artistes ont en commun leur origine, la Côte-d’Ivoire, et leur appartenance à un mouvement de « révolte culturelle » des 70’s : la revendication d’une esthétique « négro-africaine » qui entend affirmer sa pertinence face aux effets de mode dans l’art occidental.

Cette exposition a lieu dans le cadre d’une semaine de workshop, Cultures ivoiriennes, sur la musique et le film documentaire ivoirien organisé par le jeune collectif « Souffle collectif ». L’objectif est large : explorer comment les artistes de ce pays appréhendent la confrontation entre modernité et tradition. Voir et Dire a tenu à investir le champ des arts visuels et à faire découvrir des artistes originaux.

Il y a 25 ans, la grande exposition « Magiciens de la terre » opéra une ouverture importante dans l’art contemporain limité presque exclusivement à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Le groupe de commissaires sillonna tous les continents, dont l’Afrique et donc la Côte-d’Ivoire. Il ne retint que les noms de deux inconnus d’alors, mais aucun du groupe Vohou Vohou, qui pourtant existait et dont les œuvres correspondaient aux critères de Jean-Hubert Martin,

« incarner une dimension spirituelle, [ou présenter]des objets issus de pratiques rituelles dont les auteurs ont su intégrer les codes traditionnels tout en donnant à ces objets une dimension personnelle. [1] »

Pourquoi ? Probablement un grand malentendu et un jugement hâtif.

Vohou un mouvement toujours bien présent

Vohou Vohou, est une expression d’autodérision donnée par les artistes eux-mêmes ; elle signifie bruit de feuille dans un dialecte local, c’est-à-dire « n’importe quoi placé n’importe où, pêle-mêle ». En effet, des jeunes artistes de l’École des Beaux-Arts d’Abidjan avaient l’habitude de récupérer des matériaux naturels ou des objets utilitaires mis au rebut pour en faire les bases de leurs œuvres. Comme ils étaient originaires de villages ruraux où l’animisme et le rapport à la nature étaient particulièrement forts et permanents, ils fabriquaient leurs couleurs à partir de la terre ou de pigments naturels de fruits et végétaux, utilisaient les écorces et tissus destinés au quotidien comme supports ou matériaux bruts et surtout intégraient les symboles d’une spiritualité ancestrale faite de vénération ou de crainte vis-à-vis des esprits.

Durant leur séjour aux Beaux-Arts de Paris après 1968, certains d’entre eux firent partie de l’atelier de Jacques YanKel et y furent admonestés par ce peintre contestataire qui connaissait très bien l’Afrique de l’Ouest : ne pas imiter ce que l’on voyait dans les galeries et revenir aux sources de l’art « nègre », débarrassé de l’emprise coloniale ou néo-coloniale.
Le mouvement se constitua par agrégation et reconnaissance mutuelle, puis par formulation progressive :

« Le Vohou est une révolte culturelle. Il est composé de peintres ivoiriens pragmatiques sans col Mao, qui, épris de liberté et ayant localisé l’effet perturbateur du colonialisme dans leur création, proposent une thérapeutique née de la rencontre entre la société traditionnelle africaine et le monde moderne ». (Yacouba Touré, 1989, à lire dans le portfolio)

Avec leurs pratiques très libres d’assemblage de multiples objets ou matériaux, ces jeunes plasticiens se développaient parallèlement, mais apparemment sans lien, avec ce qui se passait en France : les nouveaux réalistes [2] .

À la différence de cette avant-garde, le Vohou ne s’est pas dissout, au contraire il se perpétue en accueillant de nouvelles générations qui fonctionnent sur le mode de la diaspora artistique, exposant ou non en groupe, chacun déclinant sa conception mais gardant les deux composantes essentielles : intégrer une spiritualité ancestrale ou une tradition culturelle d’Afrique de l’Ouest, pratiquer librement l’assemblage, qu’il soit fait de matériaux ou de thématiques. Ce n’est pas une avant-garde revendiquant la rupture, mais un mouvement incluant les éléments d’une tradition. Ce n’est pas la Côte-d’Ivoire qui les ancre strictement, même si les artistes y gardent bien des liens familiaux, mais un esprit partagé [3]. « Il est l’expression d’un état d’esprit qui traduit la liberté de concevoir une œuvre d’art en fonction des contraintes de son environnement tout en mettant en avant sa culture d’origine [4]. »

Les Vohou Vohou sont désormais multiples par les voies qu’ils explorent chacun à sa façon, ils affichent une solidarité, quoique relative pour certains, non détruite par le marché de l’art qui a tendance à ériger des figures emblématiques et concurrentes.

L’exposition 2014 de Saint-Merry n’évoque qu’une faible part de ce mouvement, qui lui-même ne représente pas tout l’art de la Côte-d’Ivoire. Mais la richesse est déjà très grande et intègre bien souvent les dimensions animistes pouvant être mêlées à une autre culture matinée de christianisme, par les titres ou les sujets. Il s’agit moins de syncrétisme que de références ou citations, où la recherche visuelle d’harmonie prime. Les artistes n’ont pas emprunté l’habitude des « Sans titre » ou « Untitled » des artistes occidentaux, laissant dans l’ambiguïté le spectateur, mais au contraire, ils affirment un sens, le leur, en souhaitant qu’il soit largement partagé.

Youssouf BATH

(1949 – un des fondateurs, vit et travaille à Dabou, près d’Abidjan)
Cette grande figure demeure très proche des environnements d’où est issu le mouvement et a gardé un style et les matériaux de sa jeunesse : les écorces d’arbres (les tapas). Il emprunte la technique de la peinture traditionnelle que l’on retrouve sur les cases africaines avec des formes très stylisées, les thèmes sont tirés des mythologies africaines avec des formes géométriques et des couleurs faites à partir de jus d’écorces et de feuille, d’où le caractère ocre permanent dans ses œuvres. Sa technique du trait ne supporte aucun remord. « La couleur noire est dominante parce que c’est pendant la nuit que les sages prennent les grandes décisions en Afrique. »
Les deux œuvres - l’une avec deux personnages « La solitude », l’autre, « La porteuse » - sont construites avec des formes géométriques (triangle, cercle, oblique, lignes brisées) qui mises ensemble donnent une forme harmonieuse et constituent autant de saynètes étranges ou drôles, ou encore de symboles anthropomorphiques.

« Le graphisme prend le pas sur la matière et la structure sur l’informel. Je veux donc une écriture automatique, un acte libéré de tout académisme, la tradition ne doit pas ignorer le modernisme, ces deux techniques doivent se compléter pour produire des œuvres dynamiques et harmonieuses. L’animisme fait partie de notre culture, toutes les œuvres produites retournent dans la nature et s’intègrent définitivement. »

La constance qu’il manifeste depuis des décennies pourrait évoquer Morandi, dans une sorte de mystique de l’art et de la tradition africaine.

Kra N’GUESSAN

(1954, co-fondateur, vit et travaille en Seine-et-Marne)

C’est l’intellectuel du groupe, une sorte de garant. Il est professeur d’anthropologie et a soutenu une thèse en Arts Plastiques et en Sciences de l’Art [5]. Chrétien, engagé et regardant le monde, habitant la France mais profondément ancré dans la tradition plastique africaine et dans les choix du mouvement Vohou, il multiplie les références aux diverses pratiques religieuses africaines, notamment à la crainte du mauvais œil. Mais ce n’est pas pour autant un artiste syncrétiste : il assemble. Les titres qu’il choisit expriment ses choix multiples et la mise en résonnance des espaces culturels qu’il fréquente : l’art, la société africaine, le christianisme, l’animisme. Certains titres peuvent être ambivalents, mais l’art demeure sa préoccupation majeure. Chez lui l’œuvre porte du sacré et la présence des masques en est le marquage.
Ses œuvres initiales gardaient les traces de son village, Daoukro, et trouvaient leur inspiration dans le quotidien du village ou les proverbes. Celles réalisées après la guerre du Golfe ont pris une dimension plus spirituelle, plus ouverte sur les évolutions tragiques du monde.

Les œuvres présentées à Saint-Merry témoignent d’une grande diversité et de la maîtrise des techniques.

Peintures
« La croix en Noir et Blanc et en couleur », un grand Christ de 2m de haut exprime sa conception de l’assemblage : une natte en support, un collage de titres du journal La Croix en fond et le Christ a des traits africains : la question raciale est ainsi abordée et questionnée, comme le titre l’indique. Cette œuvre s’inscrit dans un mouvement personnel de révolte, issu de la guerre d’Irak en 92 et qui a abouti chez lui à la production de Christs souvent très originaux.
• De « Sarajevo à Kigali même barbarie » est une vaste fresque sur les guerres récentes, mais l’expression est ouvertement africaine et sa densité exprime une réflexion profonde, un cri rageur contre la violence.

Sculptures
Les trois grandes statues sont de dimensions imposantes et leur titre relève d’un registre du domaine du sacré explicite. Elles sont peintes en totalité, recto verso, non plus en tons sourds mais éclatants, et faites de matériaux de récupération, dans la tradition du Vohou. La présence de figures masques, de chaînes évoquent l’Afrique, l’esclavage, les yeux font référence au rejet du mauvais œil, etc.

« Anamnèse » ( 221cm) est une très curieuse statue, dont l’artiste a écrit l’histoire. Si, dans ce titre, on peut y voir une référence catholique (l’acclamation après la consécration), c’est plus prosaïquement le mystère de la création artistique qui est signifié puisque le matériau de base n’est autre qu’un emballage de polystyrène dont la forme a évoqué un fétiche du Mukanda, (fétiche du bois sacré) chez l’artiste.
« Sur la première face (face A, ci-dessous) de mon objet, dans la partie supérieure, j’ai incorporé deux masques en pâte à papier. Le plus grand, en haut, est presque abstrait, tandis que l’autre se caractérise par ses cheveux en forme de feuilles sèches. Ces deux masques aux visages sans vie renvoient à l’idée de l’absence, l’idée du vide, dans le sens de la mort. La deuxième face (face B, ci-dessous) apparaît plus mouvementée : trois masques, en pâte à papier et en carton, semblent se disputer la primauté. C’est le monde des vivants, la société traditionnelle aussi bien que moderne où certains commandent et d’autres subissent toujours la loi des plus forts. »
« Sacrifice rituel » (229 cm) a un titre aussi troublant, significatif de la posture de l’artiste. En 1988, il avait fait une très grande statue pour une exposition à Bordeaux (« Bordeaux porte de l’Afrique ») à partir de matériaux venant de la restauration du grand théâtre de la ville. Or il s’est avéré que cette œuvre était intransportable et l’artiste a dû la couper en trois ; ceci constitua « un sacrifice » à ses yeux. « Je me suis senti mieux après l’avoir faite ». Tout le vocabulaire africain de l’artiste se trouve affirmé dans cette statue, rien de chrétien, sauf un détail qui lui a peut-être échappé, le sommet est une croix orthodoxe ! De la même manière les masques de « Anamnèse » avaient repris l’organisation classique de la figuration de la Trinité.
« Objet de culte » (176 cm) utilise les mêmes composants que les précédentes sculptures, non sans un certain humour, il présente son grand masque comme dans les galeries des Arts Premiers sur un socle : un tabouret peint.

Sa référence aux rites dans les titres est significatif, car en Afrique le statut d’artiste n’existait pas, on parlait de devin, de féticheur, de marabout, c’est-à-dire de ces hommes qui voient plus loin que la plupart des hommes. À ce titre Picasso, Cézanne auraient pu être désignés ainsi. « L’artiste en produisant, se sent dans le bois sacré de l’art » affirme Kra.

Ses mots sont bien ambivalents et perméables dans un espace du spirituel formalisé par l’art. La cohérence n’a rien de théologique, mais elle est esthétique, libre et authentique.

Claudie Titty DIMBENG

(1968 – l’avant-dernière génération du Vohou Vohou, vit et travaille à Paris et ailleurs)

Cette artiste dont la lignée familiale traverse toute l’Afrique de l’Ouest a adopté la fusion des genres, en reprenant les techniques du sfumato de la Renaissance et l’esprit de l’abstraction. Des teintes sourdes elle a évolué vers des tonalités claires quasi impressionnistes sur de grandes toiles. L’élégance et certains thèmes (enfantement, gynécée, etc.) laissent poindre une approche plus spécifiquement féminine.
Elle est à l’origine du « Mixed art relief » qui consiste à travailler la texture et la matière préalable du tableau en y incluant des fragments de tapas, de raphia et des poids Akan [6] fréquemment utilisés en Afrique de l’Ouest pour peser l’or. Ces poids ont aussi une signification symbolique forte avec des motifs ornementaux végétaux, animaux, et même des svastikas. Littéralement, ces splendides toiles sont à mesurer aux poids qu’elles intègrent !
Tous ces objets que l’artiste a choisis sont bien dans l’esprit Vohou.
C’est au fur et à mesure de la préparation qu’apparaissent des formes d’oiseau, des arbres, les jacarandas ou flamboyants bleus. La fusion des genres artistiques passe par la fusion des sujets (homme/arbres/ animaux) et n’est pas éloignée de l’animisme et de cette proximité entre les esprits, la nature et les hommes. Les œuvres sont à la fois réalisées instinctivement et portées par une culture transverse à l’Afrique, ne se laissant pas réduire seulement au Vohou ; la symbolique nouvelle qu’elle promeut est centrale dans son œuvre mais très différente de celle de Youssouf Bath, plus fidèle à l’expression traditionnelle.
Site de l’artiste

Désiré Amani

( 1982- la dernière génération du Vohou Vohou, vit et travaille entre Strasbourg et Stockholm)
Ce très jeune artiste qui suit comme tous les autres des études artistiques semble le plus sensible aux formes contemporaines de mixité des arts, entreprenant et s’engageant dans le champ international. Sculpteur, performeur, peintre, il interprète le Vohou avec une certaine véhémence et beaucoup de conviction. Il n’hésite pas à afficher de façon lyrique une spiritualité très syncrétique.

« Donne-moi une raison de rester » est un triptyque significatif avec ses traits noirs sur fond jaune éclatant, très africains, à la fois étranges et familiers par une connivence avec de la BD ou du street art. On est loin des teintes sourdes des précurseurs, mais les saynètes à la Youssouf Bath s’y trouvent et l’esprit maintient une grande part de mystère que les explications de l’artiste lèvent peu.
« Cette toile triptyque retrace dans son éloquence spirituelle, graphique à la fois chromatique, notre motricité sur la terre de nos ancêtres . »
Ce triptyque se transforme en installation avec à ses pieds du sable blanc et des œufs. Le sens se précise car c’est de la fécondité dont l’artiste parle ; sa peinture est un témoignage à la femme à son rôle, à son image dans la société africaine. Symbolique tout part d’elle. Installée dans une église cette œuvre peut être vue comme retransposé du monde de la réprésentation artistique liée à la vénération de Marie.

« Homme Canette » est à la fois une performance et une sculpture. L’artiste a imaginé un être venu d’une autre planète sur Terre pour la libérer de ses déchets. Il est revêtu d’une multitude de canettes de soda et devient une sorte de bibendum de la société de consommation à la marche bruyante. Cette performance drôle peut être interprétée de manière les plus diverses, mais tire sa source du rituel des masques de réjouissance des sociétés africaines. L’objet est la fois une référence aux mécanismes de purification d’un autre continent et un miroir de la société occidentale où l’obésité ainsi que les déchets produits sont périodiquement dénoncés comme signes de dérèglement ; il exprime peut-être des aspirations à revenir à un état précédent. Avec cette accumulation d’objets, à la Vohou, l’artiste réactive la fonction de sorcier mais sur le registre de la dérision envers la société, de la bouffonnerie.

En face de son triptyque, l’artiste avait installé une œuvre subtile faite de minuscules tableaux rouges qui alignés l’un en dessous de l’autre traçait une incision dans le pilier : " La langue de la parole"

Lire une interprétation plus poussée de ces 3 œuvres de Désiré Amani sur Cphb

Site de l’artiste

Jean Deuzèmes


Entrée libre tous les après-midi du 14 au 28 septembre 2014
76 rue de la Verrerie, Paris 04
Métro Hôtel-de-Ville

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[1Livret de l’exposition du Centre Pompidou relatif à l’exposition éponyme du 2 juillet au 8 septembre 2014

[2Ce courant d’avant-garde français de la même époque auquel on avait rattaché Arman, avec ses accumulations, Daniel Spoerri, avec ses fameuses sculptures faites des restes de repas entre amis, Martial Raysse, qui considérait les Prisunic comme les musées de l’époque du fait des matériaux de plastique servant à ses sculptures, ou encore Yves Klein et Jean Tinguely, s’en distinguait sur deux points : une contexte urbain et le caractère Pop très critique et politique à l’égard de la société de consommation.

[3En février 2014, Vohou a organisé une exposition significative à l’Unesco, « Art pour la paix »

[4« 100% Afrique ». Revue en ligne

[5« Le statut de l’élément matériel et formel dans les rites religieux et artistiques en Afrique subsaharienne à partir d’une pratique personnelle » UFR 04 Arts Plastiques et Sciences de l’Art, Université de Paris1 Panthéon Sorbonne décembre 2003.

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