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James Nachtwey. Memoria



La photographie de guerre et de calamité peut-elle être belle ? À la MEP, la grande rétrospective de l’un des héritiers de Robert Capa relance le débat <27 -07-18.

James Nachtwey à Gaza en 2000

Il est rare de visiter une exposition de photographie à la MEP dans un tel silence, aux côtés de visiteurs aux traits pareillement tendus. S’y déroulerait-il quelque chose de grave, voire de tragique ? Cette rétrospective de James Nachtwey, l’un des plus grands photographes de guerre et de documentaires sociaux qui, durant quarante ans, a sillonné le monde en étant présent au moment décisif des évènements, a valeur de testament d’un homme engagé.
Américain né en 1948, il semble avoir bénéficié d’un maximum de conditions favorables dans le long exercice de ce métier dangereux ; autodidacte, il possède en outre des talents indéniables : ses cadrages sont excellents, les contrastes sont justes, le visiteur, dans chaque cliché, est au cœur du réel.

Irak 2003

Et pourtant avec leur grand format et leur couleur, ces photos dérangent, beaucoup plus que celles de Don McCullin [1], la plupart en N&B et de petites tailles.
Le malaise vient avant tout du transfert de clichés destinés aux médias papier, de grands formats présentés dans un musée avec sa mise en scène, mais sans légende, hormis le remarquable petit dépliant distribué au visiteur faisant le lien entre le numéro du cliché, un titre, une date et un lieu.
Il y a un risque de dérive : rendre la violence acceptable voire inviter à la contempler, à y trouver une beauté trouble. En écoutant ou en regardant James Nachtwey, il n’y a pourtant pas de doute possible : ce travail n’est pas celui d’un pervers, mais de quelqu’un qui croit que l’information donnée à tous va pouvoir transformer l’opinion publique et peser dans les décisions politiques, à l’opposé d’un Don McCullin qui pense que la photo n’a pas d’effet. « I have been a witness, and these pictures are my testimony. The events I have recorded should not be forgotten and must not be repeated [2]. »
Le titre de l’exposition — Memoria— reflète bien le sens de la vie de cet homme et d’une activité à risque.

Dossier spécial de V&D sur cette question.
Jean Deuzèmes

L’exposition en dix-sept sections de 200 photos illustre l’intense implication du photographe dans les affres du monde car ce sont la douleur et la souffrance qui l’ont toujours motivé et le taraudent : le Salvador, les Territoires palestiniens, l’Indonésie, le Japon, la Roumanie, la Somalie, le Soudan, le Rwanda, l’Irak, l’Afghanistan, le Népal, les États-Unis, et récemment les réfugiés. Il veut redonner de la dignité à ceux qui sont blessés, ses photos parlent pour eux, comme il l’exprime dans cette vidéo d’Arte.

Pourquoi devient-on photographe de guerre ?

James Nachtwey est reconnu par tous ses pairs, ces photojournalistes qui respectent l’éthique de leur activité et constituent une sorte de confrérie. Guillaume Erner, journaliste-radio en parle de façon percutante dans une chronique de France Culture [3].

Malade. Port-au-Prince, 2010

Puisque nous sommes à la radio, parlons de James Nachtwey…
Peut-être que son nom ne vous dit-il rien : James Nachtwey, l’un des plus grands photojournalistes au monde – bon ça, à la limite –, mais surtout celui qui a façonné votre vision de l’actualité, que vous vous souveniez de son nom ou pas.
Ce survivant du génocide rwandais, marqué à coup de machette, pris de profil, c’est lui. Ces images du fond de la misère humaine, pendant la famine au Darfour, c’est encore lui. La catastrophe qu’a constituée l’agent orange, ce défoliant utilisé par l’armée américaine au Vietnam, c’est encore lui.
James Nachtwey fait partie du petit nombre de photojournalistes qui ont fait l’histoire contemporaine parce qu’ils ont documenté le tragique de l’époque : « time is out of joint », comme le disait Shakespeare.
Si vous avez la possibilité de visiter à Paris la grande rétrospective consacrée à James Nachtwey, à la Maison Européenne de la Photographie, faites-le. Faites-le aussi parce qu’il y a quelque chose de mystérieux chez ces hommes qui, à la manière de Capa, Gerda Taro [ la compagne de ce dernier], Chim, Don Mc Cullin, James Nachtwey ont donné un visage à cette histoire que les hommes font sans savoir qu’ils la font.
Une interrogation existentielle, sur ce qui peut bien pousser les hommes à agir comme ils l’ont fait au Rwanda, au Vietnam, dans les Balkans, mais aussi une question – souvent posée par Nachtwey – pourquoi faire ce fucking job ? Pourquoi le faire au risque d’être blessé, voire d’y laisser sa peau comme Capa, Taro ou Chim ?
À la radio on peut faire du son au loin, en photo au contraire, si la photo est mauvaise, comme le disait Capa, c’est qu’on l’a prise de trop loin. Il y a bien sûr du narcissisme chez ces têtes brûlées, mais il y a aussi une manière d’échapper à la dépression, de résister aux malheurs du monde en les documentant. Comme si la pièce était plus facile à supporter parce qu’on en est d’abord le spectateur.

Dans la guerre et les autres tragédies

Kaboul, 1996

James Nachtwey n’est pas un photographe d’armée, à la manière d’un David Douglas Duncan , récemment décédé à 102 ans, soucieux de rendre la dureté des combats et la solidarité des soldats, même s’il aborde ce milieu. Il est photographe documentaire indépendant et ses photos sont une réflexion sur la guerre, la mort, la violence, quel que soit le bord. Il a une approche morale et pleine de compassion envers ceux de tous âges qu’il rencontre. Il saisit des scènes, des environnements et des hommes, et associe le temps du malheur à un autre, tel ce tireur d’élite, dans la bataille de Mostar en Bosnie, qui vise à travers la fenêtre d’une chambre traditionnellement espace de paix, d’amour et de vie. Ou telle cette femme voilée, seule dans la rue commerçante d’un quartier complètement détruit qui évoque un fantôme, revenant sur un lieu qui était habituellement très animé.

Mostar 1993

Ce qui crée la puissance des clichés —outre ici le format démesuré par rapport à sa finalité première— est le cadrage parfait, adopté le plus souvent par instinct, le choix du juste moment, la netteté de tous les plans, la mise en valeur d’un geste, d’une attitude humaine qui, bien qu’étant un détail, centre toute la photo. Ses images révèlent une humanité mutilée par la violence, dévastée par les maladies et la faim, une humanité qui semble se fourvoyer ou dérailler.

« J’ai été un témoin. Un témoin de ces gens à qui l’on a tout pris – leur maison, leur famille, leurs bras et leurs jambes, et jusqu’au discernement. Et pourtant, une chose ne leur a jamais été soustraite, la dignité, cet élément irréductible de l’être humain. Ces images en sont le témoignage. » (Dialogue avec Hilary Roberts, conservatrice à l’Imperial War Museum

.

Roumanie, 1990

James Nachtwey n’est pas qu’un photographe de guerre. Après la chute du mur de Berlin, il est parti en Roumanie sans mission et a découvert les orphelinats, véritables camps de rétention, un « goulag pour enfants ». Ce travail a élargi son appréhension du monde et l’a amené à photographier les injustices, les problèmes sociaux ou environnementaux (notamment la pollution au charbon, les maladies), la plupart du temps à partir de personnes en situation.
Sa compassion est illimitée dans les sujets, mais limitée dans le temps, car s’il entre en contact avec son sujet, lui fait comprendre ce qu’il veut faire, il ne garde aucun contact avec ceux qu’il a photographiés, il passe à autre chose.

La presse et la valeur des photos

Comme il le dit à Hilary Roberts,

« [son] travail est prévu pour être publié dans les médias au moment où les évènements représentés sur les photos ont lieu, afin que le public puisse les intégrer à son discours quotidien. Mais l’un des usages secondaires que l’on peut faire de ces clichés consiste à les observer en dehors de ce contexte. Aussi vrai qu’une photographie s’attache à un moment unique, elle brille égaleme nt par son intemporalité. Prises en dehors du cadre des actualités, les images se regardent de manière différente. »

Sacrifice. Installation. Irak, 2006

La beauté des clichés ainsi que l’originalité du montage contribuent à la sidération du visiteur, comme ces photos N&B de salles d’opération américaines en Afghanistan : l’accrochage en un mur de visages et de gestes exprime de manière saisissante à la fois les situations d’urgences, mais aussi le nombre des personnes blessées. Il y a de l’effet cinématographique.
Certaines photos ont une valeur iconique comme celle qu’il a faite d’un Hutu sortant d’un centre de détention et montrant son visage de profil, dont les cicatrices expriment l’atrocité du génocide.

Hutu. Rwanda, 1994

D’où la nécessité d’une réflexion éthique sur le journalisme que James Nachtwey pose avec force :

« Le journalisme repose sur l’intégrité. Les organes de presse ou les individus qui propagent délibérément des informations de mauvaise façon, voire mentent ouvertement, jettent sur l’ensemble de la profession un opprobre tout à fait injustifié. Les plus grands journaux et magazines, les plus grandes chaînes de télévision et stations de radio, respectent un code d’éthique et des normes. On peut vraiment se fier à ces organes, dont la réputation n’est plus à faire. Si les politiciens accusent ces derniers de propager de fausses informations, c’est probablement parce que la vérité ne soutient pas leur objectif. Je pense que nous devons accorder du mérite à ceux qui sont capables de tirer leur épingle du jeu par eux-mêmes. »

La photo tiraillée entre authenticité et représentation

Entre l’art, la politique, le documentaire, les limites sont parfois poreuses.

New York, 2001

Ce type d’exposition fascine, mais peut aussi inspirer la méfiance après le scandale, en 2016, des photos retouchées de Steve Mc Curry, ce photojournaliste internationalement reconnu s’est vu remettre en cause par des blogueurs pour ses recadrages, ses suppressions de personnages qui ne lui convenaient pas et bien sûr pour l’Afghane aux yeux verts publiée dans National Geographic en 1985 dont il avait retouché le regard. Le doute subsiste également sur certains clichés de Capa.

Des artistes posent la question de l’authenticité de la photo, ainsi Éric Baudelaire faisant rejouer des scènes de guerre à des soldats américains ou utilisant le cadrage pour accroître l’émotion. Alliant l’art, la photo d’histoire et le traitement de l’information, Jean-Luc Delahaye fait réfléchir sur les actes et les intentions des photographes : dans ses photos détaillées, froides et frontales, il utilise le panoramique ou la distance par rapport au sujet, pour transformer le spectateur en observateur direct.

Port-au-Prince, 1994

L’exposition de la MEP ne pose pas la question du rapport entre le photographe et la presse, mais du rapport avec l’émotion provoquée par un changement des modalités d’exposition : les grands formats, le lieu, la scénographie, donc le mélange des genres.

En est-il différemment en peinture ? Dans ce médium, notamment la grande peinture d’histoire et de guerre ou de calamité, le visiteur sait qu’il est devant une représentation, une interprétation et que l’artiste y véhicule son idéologie, une vision politique et construit un langage (Goya, Picasso en étant des maîtres). Il en va aussi pour partie en photographie comme le montre Georges Didi-Huberman. (Lire Voir et Dire à propos des expositions sur les larmes et sur le « Soulèvement >>> » )

Art et projet politique

James Nachtwey a un projet politique clair :

Charlottesville. Un vétéran 2006

« Je crois au pouvoir de l’information au sein de l’opinion publique. [L’information empêche les gens d’être totalement] dominés par les pouvoirs en place. Le processus de changement en dépend. Certaines preuves empiriques montrent que le travail de la presse (pas spécialement mon travail ni le travail d’un journaliste en particulier, mais notre travail à tous, collectivement) crée une masse critique d’informations qui aide à provoquer le changement. Les gens pensent que certaines guerres sont sans espoir et n’auront jamais de fin, et pourtant elles se terminent. Et l’une des raisons de cette fin réside dans l’information et la conscience collective qu’elle suscite. Lorsque la guerre en Irak a démarré, l’opinion américaine l’approuvait avec une écrasante majorité. Quelques années plus tard, la majorité des Américains était massivement contre. Qu’est-ce qui a pesé dans la balance, si ce n’est l’information ? »

Kerbala, 2003

C’est pour accroître les effets recherchés qu’il passe par le chemin de l’art, de la beauté, voulant accentuer l’adhésion du visiteur, même s’il évolue dans la zone trouble des rapports à la souffrance de l’autre. La compassion est en effet ambivalente : une valeur humaniste certes, mais une passion triste pour Spinoza tandis que Levinas l’associe à l’altérité :

« Ce […]qui fait la socialité humaine, c’est une relation étrange qui commence dans la douleur, dans la mienne où je fais appel à l’autre, et dans la sienne qui me trouble, dans celle de l’autre qui ne m’est pas indifférente. C’est l’amour de l’autre ou la compassion. […] Le fait qu’autrui puisse compatir à la souffrance de l’autre est le grand événement humain, le grand événement ontologique. On n’a pas fini de s’étonner de cela ; c’est un signe de la folie humaine, inconnu des animaux. »Lévinas [4] .

Migrant. Tovarik, Croatie 2015

La photo documentaire telle que la pratique James Nachtwey n’exprime pas seulement le réel tel qu’il est dans sa brutalité. Elle cherche, dans un style admirable qui lui est propre, à susciter d’intenses émotions. Il met la recherche systématique de la beauté au centre de son projet politique de changer le monde par l’information, alors que Don McGullin ou Susan Meiselas (lire article de Libération dans le portfolio)
ne veulent pas que leurs photos jouent ce rôle. Cette césure dans les utopies professionnelles semble fondamentale dans le monde du journalisme (documenter/influer) et est à l’origine de styles différents. C’est pourquoi le parti pris de James Nachtwey laisse perplexe et engendre un certain malaise, alors que tout est accompli avec un sens éthique élevé du journaliste. L’exposition de la MEP n’ouvre pas explicitement le débat.

Alors que les agences de presse ferment les unes après les autres, cette exposition puissante montre que les photo-journalistes sont essentiels pour comprendre les enjeux du monde et être des citoyens éclairés.

Usine de fabrication de carbone. Copsa Mica, Roumanie, 1991

Jean Deuzèmes

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EXPOSITION A LA MEP
30.05.18 - 29.07.18


[1Don McCullin a fait l’objet d’une splendide rétrospective à Arles en 2016 qui mettait l’accent sur une constante de son style : une manière universelle de montrer le monde, avec poésie et mélancolie mais aussi avec un souci constant de révéler la pauvreté et les populations défavorisées.

[2En-tête du site du photographe.

[3L’humeur du matin. France Culture, 8 juin 2018.

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