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Lucas Arruda. Le paysage et l’horizon



Pour les artistes, le paysage n’est plus désormais un morceau de réel découpé dans le visible. Le peintre brésilien puise dans sa mémoire et met la ligne d’horizon au centre de son monde.

Le grand artiste brésilien Lucas Arruda est très présent dans la collection Pinault. Il peint des paysages dans une veine intimiste et spirituelle, de manière spécifique.

À ce titre, il occupe une place remarquée dans la grande exposition 2023 « Avant l’orage » de la Bourse de Commerce (jusqu’au 18 septembre 2023).

Une de ses œuvres a été présentée dans le cadre de la Nuit Blanche 2023 à l’église Saint-Eustache. Or ce n’était pas une toile, mais une vidéo. Il existe toutefois une continuité entre toutes ces œuvres qui occupent une place singulière dans la production contemporaine des paysages.

Le paysage : un sujet toujours d’actualité

On pourrait dire que la question du paysage dans les arts visuels tient du « marronnier » au sens des journalistes observant un thème revenir régulièrement. En 2023, le Louvre-Lens, avec « Paysage, Fenêtre sur la nature », et la Bourse de Commerce-Pinault Collection, avec « Avant l’Orage », ont abordé simultanément ce thème mais très différemment. Une vision savante versus une résonance engagée.

Georg Friedrich August Lucas (1803-1863), Paysage d’Italie, 1852

Pour l’exposition de Louvre-Lens que le lecteur peut découvrir en lançant la vidéo accessibleen fin d’article, il s’agit de montrer comment l’artiste en représentant un paysage ne s’approprie pas seulement le monde, mais le met en scène, l’anime tel le créateur d’un monde.

Thu Van Tran, The Rainbow Herbicides

La seconde aborde la traduction en art des effets du dérèglement climatique sur les écosystèmes dans une ronde désynchronisée du temps. Les tableaux de Lucas Arruda se trouvent dans la seconde. Or il est bien plus proche d’un grand nombre d’artistes des XIXe et XXe siècles où le paysage devient un état d’âme, où l’artiste projette ses émotions et sa mémoire sur la toile. Il ne rend pas compte d’une analyse des composants de la nature, mais choisit des lieux qui lui ressemblent. Il y a du spirituel dans la nature, pour paraphraser Kandinsky. Lucas Arruda est dans l’esprit d’une Joan Mitchell (vidéo) dont l’atelier était situé à Giverny, face à l’atelier de Claude Monnet.

Joan Mitchell, Champs, 1990

Elle ne peignait pas ce qu’elle voyait, mais le souvenir qu’elle en avait, en portant ses paysages en elle-même : « Je veux peindre le sentiment d’un espace ». Elle produisait d’immenses toiles, à grand coup de brosse, en choisissant des couleurs. Son expressionnisme abstrait donne des œuvres cependant formellement différentes de celles de Lucas Arruda.

Lucas Arruda, des lignes dans le paysage

Lucas Arruda

Emma Lavigne, la directrice de la Bourse de Commerce établit un lien entre les artistes qui ont fait évoluer la perception du paysage et ceux qui dénoncent la dégradation de la nature :
Chez Lucas Arruda, ce sont de minuscules paysages mentaux, abolissant la frontière entre microcosme et macrocosme qui composent un univers fait d’indistinctions, où les ciels de poix, sfumati toxiques, laissent la place à des couleurs inventées, difficiles à discerner. L’artiste nous laisse en dehors de ces territoires autrefois immenses, comme ceux de l’Amazonie, ultime réservoir en sursis, dont il semble fixer, dans les glacis de ses petites vedute, comme un entomologiste épinglant un papillon entre deux feuilles de verre, le possible évanouissement. Ces paysages d’où l’homme semble s’être absenté dessinent une nouvelle cartographie, où l’humain est relégué à la périphérie et où de nouvelles et fragiles formes de vie peuvent encore advenir sur la terre dévastée par l’homme et sa quête de progrès.
Les œuvres de Lucas Arruda sont la plupart du temps des paysages réalisés très lentement, avec précision, en atelier, sans photo, des œuvres de mémoire, non des lieux, mais des émotions, longuement produits par très petites touches ou grattage.

On peut percevoir une certaine dimension romantique chez Lucas Arruda, mais il n’y a pas de recherche de sublime à la Caspar David Friedrich ou à la J.M.W. Turner où l’homme présent dans des tableaux de grand format représentant des orages, des sommets, des cascades déchaînées est appelé à reconnaître plus grand que lui dans la nature, à communiquer avec le divin.

Lucas Arruda, des tableaux de petits formats

En effet, les tableaux de Lucas Arrruda sont de petit format, d’une part, et ne comprennent aucun humain, d’autre part. Si la veine sublime utilise la représentation de l’excès et du débordement, l’artiste brésilien se situe dans la discrétion et l’effacement, dans le repli.

Pour les comprendre, il faut s’en approcher, observer les nuances de couleur et surtout repérer la constance d’une ligne d’horizon, qui définit un haut et un bas, qui sépare le monde en deux, comme Mark Rothko l’avait fait avant lui. Une ligne d’horizon cependant à des hauteurs variables et sans lignes de perspective. Si l’on découvre des arbres dans ses toiles, ceux-ci sont empreints d’abstraction.

De la peinture au diaporama

L’artiste ne décrit pas, il fait advenir la lumière dans des sujets les plus divers, dans des formes nébuleuses foisonnantes et denses. C’est elle qui compte, la dimension spirituelle est patente.
« La lumière est au centre de mon travail, elle est le mouvement. C’est la lumière qui guide ma peinture, qui crée l’intensité et finit par créer des espaces ni abstraits, ni figuratifs  » (site Bourse de Commerce).
Lucas Arruda est un peintre de la lenteur, de la méditation et appelle les visiteurs à la pause, à l’attention. Ses œuvres sont à l’opposé de bon nombre d’œuvres contemporaines, y compris à la Fondation Pinault, où la démesure des formats s’allie à la force des coloris.

C’est ainsi qu’il sollicite l’attention avec un ensemble intitulé « Four days and for nights » composé de 81 diapositives peintes et grattées.
Celles-ci, de plus petits formats que les tableaux, sont projetées sur grand écran.

Chaque coup de pinceau très fin apparaît alors de manière monumentale. De ce chaos de matière surgit la lumière. La dimension spirituelle ou transcendantale est encore plus perceptible.
Comment ne pas voir dans cette évocation de l’émotion l’allusion à une autre grande œuvre en diapositives de l’art contemporain, « The Ballad of Sexual Dependency », de Nan Goldin (1982-1995) ? Mais chez Lucas Arruda, la quête est celle de l’intériorité sans présence humaine.

Du diaporama à la vidéo : Neutral Corner

À l’occasion de la Nuit Blanche 2023, il a été possible de voir un chef d’œuvre de l’artiste, étrange, projeté dans la chapelle Sainte-Madeleine de l’église Saint-Eustache, à Paris : une vidéo saisissante d’un match de boxe mortel donnant une nouvelle expression au thème de la descente de croix.

Quel rapport avec les paysages ? Des horizontales étaient sur chaque image, comme un nouveau type d’horizon ; un paysage où il n’y avait que des humains et non plus des arbres et de la lumière partout.
Caroline Bourgeois, la commissaire de la Fondation Pinault en parlait ainsi :

« Puissante et obsédante, tragique, cette vidéo recompose les images en noir et blanc d’un combat de championnat de boxe, poids moyen, le 24 mars 1962, au Madison Square Garden. Ce match opposait deux illustres boxeurs, l’Américain Emile Griffith au Cubain Benny « Kid » Paret qui, au cours du combat, tomba, foudroyé par son adversaire. Roué de coups dans les cordes du ring et entré dans un coma dont il ne sortira plus, Paret décèdera dix jours plus tard à l’hôpital. Après ce décès médiatisé, les règles des combats de boxe seront modifiées.

Lucas Arruda prend pour matière l’enregistrement filmique d’époque du combat, mais en remonte les images, en brouillant l’ordre des séquences, en procédant à des cadrages ou des coupes. Il offre ainsi un tout autre déroulement des événements. Certaines scènes manquent, comme celle où l’on voit Paret tomber sous les coups, d’autres actions sont ralenties…

La vidéo commence en silence : l’arbitre, les boxeurs et leur « staff » respectif, debout sur le ring, regardant dans la même direction. Ils écoutent probablement l’hymne national. Puis, le corps des boxeurs commence à rebondir de haut en bas de l’image.
Une musique aux tons funèbres, Strokur (2014), de la violoncelliste islandaise Hildur Guðnadóttir, se fait entendre.

Certains plans plus abstraits et graphiques — ceux des cordes tendues au bord du ring, vibrantes de l’impact des corps — rappellent les horizons qui peuplent, de façon répétée, les tableaux de Lucas Arruda, comme des seuils. C’est accroché à ces mêmes cordes, les bras en croix, que Paret franchira le dernier, un passage de la vie au trépas.

L’image se fixe ensuite sur les visages et les parties supérieures du corps des boxeurs. La voix du violoncelle se fait pressante, annonçant la tragédie à venir. Le regardeur n’assiste pas à la volée d’uppercuts tueurs. L’artiste concentre nos regards sur la chute du vaincu, celle que le présentateur commente comme un « épuisement pur et simple ». Le montage répète cet affaissement à plusieurs reprises, pour se fixer sur les mains et les bras qui cherchent à détacher le corps de Paret des cordes et à l’allonger sur le sol du ring.
Une scène puisant très formellement dans les représentations de la Déposition (la descente du corps du Christ) de la grande peinture
. »

Yves Trocheris, le curé de Saint-Eustache l’interprétait en ces termes :
« […]Lucas Arruda nous adresse une question relative à un type particulier de paysage – le paysage humain, alors que lui-même ne peint presque qu’exclusivement des paysages naturels pour les traduire en paysages de lumière. Dans le paysage humain, l’idée du combat devient dominante.[…] Dans Neutral Corner, la vibration est celle du choc produit par l’entrée en contact des corps – choc que l’on ne peut qu’imaginer à travers les jeux de jambes des boxeurs. Il se dégage une très vive tension inhérente à la possibilité d’un passage du simple jeu de combat à l’extrémité de la mort. Cette tension est accentuée par la quête anxieuse d’une « géométrie » de l’image (les plans fixés sur les cordes tendues), autant de limites à donner à ce qui est en train de se jouer.
[…]Alors j’ose cette question : si dans les paysages naturels, la réalité d’une lumière abstraite s’impose, n’y-a-t-il pas dans ce paysage humain que Lucas Arruda dépeint dans Neutral Corner, la découverte de la réalité d’une autre lumière, d’une lumière qui au-delà de la clôture qui caractérise le paysage humain, laisse espérer ce qui peut rester d’amour alors même que la tragédie s’est produite ? Oui, Lucas Arruda, me semble-t-il, nous délivre un message d’espérance. Dans l’expérience du pire, il existerait toujours un germe de rédemption.
 »

En effet, les allusions aux paysages de nature sont bien aussi présentes : les cordes de ring sont trois lignes d’horizon, le blanc de l’image en fond exprime la lumière crue, celle du soleil vu de face, et le passage dans la mort, un vide humain.

Jean Deuzèmes

Vidéo de découverte d’exposition.
Paysage au Louvre-Lens

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