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Robin Kid. Kingdom of Ends



Artiste prodige ou enfant terrible de l’hyperréalisme ? Son regard sur une enfance rêvée déstabilise la représentation de la société middle class. La violence sur des airs de comptine à la Galerie Templon

On dit de lui que c’est le nouveau prodige. Robin Kid, ou The Kid, né en 1991 aux Pays-Bas, vivant et travaillant entre Paris et Amsterdam, bénéficie d’une seconde exposition chez Templon. Elle est hautement « instragramable » et attire en permanence une population du même âge que l’artiste.

Ici l’hyperréalisme, encore lui, associe la peinture, la sculpture, l’installation. Tout semble rieur et sent bon la vie et le rêve des enfants ; or, avec des armes accrochées sur les grands portraits et des reproductions en aluminium de divers objets, la violence est latente et dit beaucoup de choses sur la société américaine ou plutôt la manière dont l’artiste la ressent.

Entrer dans l’exposition c’est faire l’expérience d’une immersion dans un monde décalé, acide et doucereux, où l’on est obligé de mettre des surchaussures bleues pour marcher sur une moquette bleue immaculée avant de plonger dans le passé. D’immenses portraits de jeunes incarnant le jeu et le bonheur de la consommation des années 60 vous accueillent et tentent de vous attirer dans le « Kingdom of ends », le règne des fins, tableaux qui ne cachent pas le royaume de la publicité tentant de vendre du rêve. Chez Templon, on entre dans une œuvre totale et on en ressort choqué ou désenchanté, mais assurément pensif !

Cet ensemble d’œuvres hybrides splendidement scénographié par lui-même crée rapidement le malaise. L’artiste a de la rage à l’égard de la société, celle de sa jeunesse qu’il a désertée, mais aussi l’actuelle.
De facto, c’est une œuvre politique, une vision de la fracture sociale au sein de la middle class. Une œuvre qui renvoie à l’identité du temps présent et questionne sur l’attraction auprès des visiteurs trentenaires qui défilent. S’y reconnaissent-ils ?

Vidéo de l’exposition Kingdom of Ends

Robin Kid, ou The Kid, a un visage d’ange ; avec ses longs cheveux blonds, ses baskets et son jean il ressemble à un adolescent inséré de la côte Ouest. Or à 33 ans c’est un quasi-ermite qui travaille tout le temps, dans une vaste usine désaffectée près de Fontainebleau qu’il a transformée en atelier.

Des espaces, il lui en faut beaucoup pour mettre en réserve la multitude d’œuvres qu’il ne cesse de produire après avoir dévoré tout ce qui lui passait par les mains, livres, revues et surtout Internet.

Dans son isolement, il observe les dérives du monde et porte un regard impitoyable, avec toute sa révolte d’ado, car la rage est son moteur de création. Mais il y met les formes et tout le talent dont il est pleinement conscient [1].
Cette série homogène de portraits peints avec un très grand soin et qui ont une inspiration commune en dit long sur les obsessions de l’autodidacte qui se définissait comme « artiste multimédia néo-pop ».

Dans la précédente exposition de 2021 à la galerie Templon « It’ all your fault », titre qui revenait souvent dans ses œuvres, il avait nommé le Covid, les meurtres de la police américaine, le nationalisme ou encore l’insurrection du Capitole et construit un vocabulaire pour tenter d’en sortir, avec sa mélancolie pour un passé sûr et plein de liberté.

Dans un catalogue, qui est en lui-même un livre d’artiste impossible à classer dans une bibliothèque, il tentait de préciser le Zeitgeist, l’esprit du temps, du début des années 2020 et concluait son introduction : « I try to capture the despair and revulsion of my young generation and take a baseball bat to ervrything else » (J’essaie de capturer le désespoir et le dégoût de ma jeune génération et de donner un coup de batte de base-ball à tout le reste).

Cette vision révoltée, aux accents nietzschéens, est remplacée dans la nouvelle exposition par une sorte de rêve, l’évocation d’une enfance partagée par tous, idéale, d’un temps passé, antérieure à celui de l’artiste, avec cette fois-ci des accents kantiens : « le règne des fins », ce leitmotiv que lui répétait la grand-mère qu’il aimait tant.

Chez le philosophe des Lumières, ces fins étaient liées à la notion d’universel et à la reconnaissance de l’égale dignité de chacun, l’homme étant traité comme une fin en soi et non comme un moyen, à l’opposé des agissements de ceux qui organisent la société de consommation. Dans ses tableaux hybrides qui font référence aux Combines paintings de Rauschenberg, consistant à inclure des objets dans ses peintures, The Kid mobilise « ses souvenirs personnels et collectifs, évoquant les sentiments d’incertitude, mais aussi d’espoir et les rêves les plus naïfs amassés durant l’enfance et l’adolescence.  » (flyer de l’exposition)

L’artiste explore les besoins collectifs de sécurité, de bonheur, mais aussi la peur que, dans le monde d’aujourd’hui, ils ne puissent être comblés.

Pour cela, il a rassemblé les images de produits faisant le bonheur du quotidien, le burger, le lait, le jeu, la vie heureuse dans les maisons individuelles, avec leurs revêtements de bois que l’on retrouve dans les chambres, la prière du soir avec le doudou, puis il les a peintes dans les couleurs doucereuses d’une époque imaginée par les marketeurs ou merchandisers.
Les objets qu’il a sculptés en aluminium froid sont des mélanges d’attributs de l’ado (casques de vélo, skate, baskets, battes) et d’armes (fusils, tronçonneuses, bidons d’essence, pièges, chaînes) que l’on trouve notamment dans les films d’horreur.

La contradiction [2] entre les deux est très forte et renforcée par la phrase calligraphiée « Kingdom of ends », car ce sont les royaumes de la consommation et de la violence qui sont évoqués formellement de manière équilibrée et non l’idéal porté par Kant. L’artiste a en outre composé pour Templon une musique à partir de morceaux des années 50-60 qui agissent comme des ritournelles.

La nostalgie d’un temps du bonheur ou de l’imaginaire que le visiteur n’a pas connu est ainsi confrontée au climat de violence actuel et de dévoiement des pouvoirs.

Il est intéressant de noter une différence de scénographie de la violence dans la même galerie Templon entre cette exposition de Robin The Kid et celle de Pierre et Gilles fin 2022(Lire V&D). À l’entrée dans l’espace le duo français avait accroché un tableau d’une jeune Ukrainienne >>>au milieu des blés surgissant avec une arme, pour signifier la mobilisation et l’espoir d’un peuple ; The Kid, quant à lui, place deux jeunes s’amusant à faire la guerre, presque avec la même tonalité que dans l’idéologie visuelle rosâtre mao.

«  Je sens qu’il n’y a plus de place pour moi dans ce monde de guerres, où les gens ne pensent plus par eux- mêmes. » dit cet artiste [3] .

À la mélancolie antérieure se substitue un sentiment désabusé. Or The Kid continue à produire avec acharnement, c’est le sens de sa vie, et à être diffusé par les plus grands canaux de l’art. La multiplicité des grands formats tous dans le même esprit est à l’image des flux d’informations visuelles colorées qui assaillent tous ceux qui scrollent leur portable. Kingdom of Instagram ?

Cette exposition poignante chez Templon, dont on ne peut pas sortir indemne éveille des questions :

  • Est-ce un documentaire, un conte qui tourne mal, une métaphore, une approche philosophique nouvelle dans son art ?
  • Une représentation personnelle de ce que l’artiste ressent du hiatus entre sa propre jeunesse et ses rêves, un autoportrait en creux ?
  • Un coup de poing dont la rage est désormais cachée dans son gant pour dénoncer la société américaine ou occidentale, pour stigmatiser la middle class ?
  • Pourquoi cette exposition attire-t-elle autant de trentenaires qui ont l’air heureux ? Étrangement, ce désenchantement acide sur un monde de l’enfance falsifié s’affiche alors que la vague de colère et de déclinisme s’étend en France.
  • The Kid est-il un symptôme de la société qu’il dénonce avec force et constance, une œuvre politique enfonçant un clou douçâtre ?

Jean Deuzèmes


2 septembre-21 octobre 2023
Rue du Grenier-Saint-Lazare


[1« La peinture, c’est ce qu’il y a de moins intéressant dans mon travail. Je sais peindre, c’est tout. » confie-t-il à Beaux Arts septembre 2023

[2Comment ne pas évoquer cette opposition formelle dans le film History of Violence de David Cronenberg (2005) où les pires gangsters assassinent avec le sourire les personnes de la middle class, tandis qu’une famille unie et heureuse s’amuse en reprenant les phrases de la violence ?

[3Beaux Arts septembre 2023

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