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Annette Messager. Affaires personnelles



Quatre ensembles d’œuvres choisies par la plasticienne pour un lieu et des publics très particuliers. Une expérience de l’in situ pleine de connivence, de solidarité et de malice.

Annette Messager s’installe dans un centre d’hébergement d’urgence ! L’art contemporain sort des institutions, des galeries, des foires, des espaces publics pour nouer des relations avec de nouveaux publics. La surprise et l’intérêt dépendent ensuite de la relation qui se noue entre le ou les artistes et le maître des lieux. À Paris, dans le 10e, la situation est singulière. Le Transfo, ce centre d’hébergement d’urgence et de services pour les populations sans domicile, géré par Emmaüs Solidarité, bénéficie d’une notoriété certaine. L’ancien transformateur électrique du quartier du Buisson-Saint-Louis, dans le 10ème, coche toutes les cases [1]. Le lieu est beau, fonctionnel, il est profondément habité, l’intensité des relations humaines est palpable, le directeur est passionné par sa mission d’accueil et a créé une étonnante dynamique culturelle avec ses réseaux d’artistes et de médiateurs, dont les habitants du foyer lui-même, journalistes et autres personnes sensibles à la question sociale.
Au cœur de l’hiver 2023-2024 se déroulaient ainsi deux expositions : « Un début d’adresse », des photos de Nicolas Krieff sur les casiers solidaires accueillant les affaires personnelles des personnes de la rue et attendant un logement ; « Affaires personnelles » d’Annette Messager, une sélection d’œuvres historiques ou inédites, élaborées à partir de ses propres affaires.

Ces œuvres sont inattendues en ce lieu, voire provocantes à l’aune des mouvements des personnes du centre, qui traversent l’ensemble entre cantine, bar, escalier desservant les chambres le plus naturellement du monde.

Temps de lecture : 2 minutes 90

Avec un duvet, des chaussures, un manteau sorti de son vestiaire ou de celui du plasticien Christian Boltanski, son mari récemment décédé, Annette Messager parle d’elle, de sa mémoire affective avec une certaine dose d’humour. Mais elle s’adresse aussi à cet univers masculin où les histoires individuelles sont très mouvementées. Les quatre œuvres exposées ont les traits d’ex-votos particuliers, parsemées de signes empruntés au religieux, détournés ou explicités par les titres ; ce sont des signes de reconnaissance, de gratitude dans sa vie de femme et d’artiste. Elles peuvent être appréhendées comme des signes légers de connivence car elles sont très sexualisées ou évoquent l’absence. L’usage des tissus, des habits, comme le faisait aussi Boltanski, sont des signatures habituelles de l’artiste, mais avec une force symbolique supplémentaire : ce sont les siens. Les vêtements étant une seconde peau, l’artiste s’expose donc par leur truchement, avec une dose d’universel.

Sleeping Pacific, 2017

L’accrochage de ce sac de couchage, du duvet et des mains peintes de noir disposées en forme de croix rappelle tout autant la forme des mandorles dans les œuvres religieuses qu’une vulve généreuse, ces tissus abritant l’intime. Il y a de la malice à rapprocher les deux sens, et les doigts peints, utilisant le langage des signes, sont dans le même registre. Ces sacs de couchage sont surtout des objets fondamentaux de protection nocturne utilisés par ceux qui fréquentent le foyer. L’œuvre s’adresse à eux.

Ensemble CB-AM, 2022

Ces 18 chaussures, quelques-uns de ses vieux mocassins dans lesquels elle a glissé des chaussures de Boltanski, sont encore plus explicites de leur vie de couple. « Trouver chaussure à son pied » dit le dicton. L’artiste en a fait une ronde joyeuse et presque enfantine, suscitant le sourire. Intime et humour en pleine scène publique.

Le Manteau, 2023

Ce manteau n’est pas dans la pièce d’exposition, mais se laisse voir au travers des pavés de verre, dans un espace fermé à clef et situé en dessous, appelé la crypte. La référence à la mort, celle de Boltanski, est évidente, et la présence des cailloux dispersés rappelle le rite juif de déposer un galet sur une tombe quand on va la visiter.

Mes Vœux Croix-Cheveux, 1989

Ces six cadres, écritures avec ses propres cheveux, disposés là encore comme dans une chapelle, font partie des œuvres très connues de l’artiste. Elles évoquent une guérison, mais les mots sont très différents car ils évoquent des états personnels : détente, faveur, crainte, soutien, ruse, dépit. Des moments d’intimité qu’elle suggère discrètement.

Ces œuvres soulignent la cohérence de la production d’Annette Messager sur trois décennies.
Ici elles sont empreintes d’une gravité, d’une nostalgie souriante et d’un dévoilement devant des usagers qui ont connu des épreuves de la vie, comme elle.
Une exposition de connivence avec le lieu et le public.
Jean Deuzèmes


Du 23 novembre 2023 au 3 février 2024
30 rue Jacques Louvel Tessier, Paris 10


[1Dans les espaces d’exposition, l’auditorium et la salle d’atelier, la programmation associe la création contemporaine, la lutte contre l’exclusion et l’engagement citoyen.

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