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Babi Badalov. REFUGEES Will Come



Un spectacle de poésie visuelle à la Galerie Saint-Séverin. Une réjouissance pour l’esprit : des jeux de langage mis en scène par la calligraphie d’un manipulateur de mots. Actuel et politique <23 septembre 2020

Étrange coïncidence des temps de l’art. Alors que Saint-Merry, invite RERO à interroger avec humour le monde d’APRES, en insérant dans le transept des aphorismes impeccablement présentés, (police typographique soignée, Verdana, la plus lisible et la plus utilisée dans le monde, barrée aux 2/3), la galerie Saint-Séverin confie sa vitrine à un artiste né en Azerbaïdjan, vivant et travaillant à Paris, Babi Badalov, qui revendique la dénomination de « réfugié poétique ».

Cette œuvre où la calligraphie se transforme en dessin joue sur les mots, déborde de sens mais aussi de forme, la vitre créant une dérisoire limite transparente. L’artiste à l’imagination débordante fait ainsi muter à la fois la figure de l’activiste en art et le all over des années 80.

En 2012, le Centre Pompidou avait fait une belle exposition pour les jeunes publics, « De la lettre à l’image », sur les utilisations de la lettre (comme signe) dans les images. Mais la calligraphie intégrée dans les tableaux (cf. René Magritte) ne relève pas du même registre que les écritures contemporaines de Tania Mouraud ou deJenny Holzer. Les phrases projetées ou collées sur l’espace public de ces activistes et poètes surprennent car ce sont des injonctions provocatrices contre la société de consommation ou les situations de domination.

Babi Badalov est dans la continuité de ces recherches encore qu’il n’emprunte pas à la rage des artistes grapheurs du street art qui inventent des alphabets colorés et privilégient la couleur sur le sens. Chez lui, tout est fait avec un minimum de moyens, en noir sur fond blanc, immédiatement lisible : le débordement du jeu visuel puise dans son autobiographie et touche à des questions politiques très sensibles. Refugees Will come joue des discours les plus opposés : les identitaires qui tentent d’effrayer par leurs slogans et les No border ou militants humanistes qui revendiquent l’accueil des étrangers.

Jean Deuzèmes

Le point de vue de la commissaire

Babi Badalov s’inspire d’expériences personnelles vécues au cours de ses nombreux déplacements. Il s’intéresse notamment à la manière dont le langage peut nous isoler des individus avec lesquels nous ne partageons pas la même culture. Véritable manipulateur des langues et des écritures, il fait résonner les mots tout en les déconstruisant et les enrichissant, leur attribuant un sens nouveau, une représentation imagée. Il crée ainsi ce qu’il nomme une « poésie Orne-mentale » à caractère personnel et politique. « Peintre et dessinateur de mots », il engage avec force le pouvoir sonore et visuel des mots sur nos imaginaires et nos recherches de sens, créant un univers dans une réelle économie de moyens. Ces jeux sémantiques visuels transforment son propos en peintures qui annonceraient des pensées politiques et esthétiques, où la répétition et la litanie des mots renvoient à l’incantation poétique.

L’invitation à la Galerie Saint-Séverin donne l’occasion à Babi Badalov d’investir les murs, le sol et le plafond de la vitrine. Il déploie ici son univers calligraphique à partir de la phrase source « REFUGEES Will Come » qui fait écho par le glissement de sens à cette généreuse idée de l’accueil « REFUGEES welcome ». Comme s’il s’agissait d’une contamination, les mots et les images textes sous la forme d’allitérations, de néologismes, de haïkus, et autres aphorismes, se répandent sur toutes les surfaces sous la forme d’une prolifération qui semble être sous le contrôle de l’inspiration seule. Poète des marges et des fragilités, l’artiste se fait l’écho et le défenseur de tous ceux qu’il a côtoyés. Il nous renvoie à nos propres fragilités et nos manques d’ouverture nous invitant à la réflexion et au lyrisme.

Odile Burluraux

Interview

- Babi, tu écris dans la vitrine que tu es un réfugié poétique. Peux-tu nous expliquer ce que tu entends par là ?
Je suis vraiment un réfugié, un artiste en exil, je suis un réfugié poétique parce qu’artistiquement pour moi il y a un rapprochement entre l’art et la poésie, l’art c’est la poésie. Oui, nous sommes des intellectuels et nous faisons des recherches, mais sans la poésie l’art n’existe pas, ni la littérature, ni la musique, rien n’existe.
C’est pour ça que je suis toujours réfugié poétique, réfugié politique, artiste et toujours artiste en exil.

- Ton travail articule l’écriture et la peinture. Est-ce que tu peux nous dire comment tu organises cette relation ?
Je suis toujours resté un artiste visuel, mais j’ai commencé à écrire, et maintenant je pense que mon art se situe entre le visuel et la poésie, un art où tu lis et tu dois voir. C’est hybride. Pour moi les deux sont importants, voir et lire. Le message est visuel.
- Babi, comment as-tu construit ton projet dans la vitrine ?
Ce projet est très spécial pour moi, car il est autobiographique. Quand Odile Burluraux m’a proposé, je lui ai dit, oui je veux faire « REFUGEES Will Come » parce que c’est très personnel. C’est ma vie, mon expérience, d’apprendre la langue et la culture de la France.
Et par coïncidence aujourd’hui, avec la crise à la frontière grecque et turque, ce projet arrive au bon moment.

Babi Badalov

Né en 1959 à Lérik en Azerbaïdjan, il vit et travaille à Paris. Ayant grandi dans un village d’Azerbaïdjan, au sein d’une famille nombreuse, multi-culturelle (mère d’origine iranienne et père azéri).
Babi Badalov débute dans les années 1980, sur la scène artistique alternative russe de Leningrad. Il émigre ensuite aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans plusieurs pays, par choix, ou par contrainte - quand il se fait expulser d’un pays, devenant nomade et apatride, avant d’arriver à Paris en 2008, où il obtient le statut de réfugié politique en 2011 et la nationalité française en 2019.
Babi Badalov peint principalement sur des morceaux de tissu trouvés dans la rue, espace public qu’il photographie aussi quotidiennement et publie sur son compte Instagram, véritable œuvre d’art en soi. Son travail prend le plus souvent la forme d’installations dans lesquelles il explore les limites du langage. Par ce biais, l’artiste aborde des questions géopolitiques très actuelles qui font écho aux conditions de vie difficiles pour tout exilé.
Il collabore avec la galerie Jérôme Poggi depuis 2014 et expose aujourd’hui dans le monde entier ; il fait partie de grandes collections en France et en Europe.

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