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Biennale 26. Le temps des parias
Trois pavillons (Israël, Russie, USA) ont mis le feu à la Biennale et dans la ville. Au-delà de la polémique politique, une question demeure : que reste-t-il de la qualité des œuvres ?
Il est évident que l’art et les artistes nourrissent le débat politique et sont des chambres d’écho des mécanismes déréglant le monde, notamment les guerres. Affirmer la neutralité de l’art tient d’un angélisme confondant ou d’une idéologie inacceptable. Pendant les guerres mondiales, la Biennale de Venise n’a pas eu lieu et elle a connu de nombreuses tempêtes, lors de la guerre du Vietnam, par exemple. Elle a aussi été annulée lors de la pandémie du Covid. La Biennale 2026 est autrement spécifique, trois pavillons nationaux ( Russie, Israël, USA) ont provoqué communiqués, lettres ouvertes, prises de position jusqu’à la menace de changer certaines règles de l’évènement. Alors que ce dernier avait comme titre « Sur un mode mineur », ce fut plutôt sur un mode majeur que la crise s’est installée pour des raisons différentes, jusqu’à en menacer le bon déroulement. Une sorte de récit sinistre s’est progressivement élaboré, jusqu’à remettre en cause la délivrance des prix, consécrations pour les artistes et les pays concernés.
Israël, USA, Russie : des rejets de nature différente
Alors qu’il était en théorie ouvert en 2024, le pavillon israélien des Giardini a fermé en 2026, avec une affichette « en travaux ». La pression de l’avis de la Cour de justice internationale sur l’occupation illicite de la Cisjordanie et les crimes à Gaza, n’y était pas pour rien. Cependant, il a bénéficié d’un transfert temporaire dans un coin du second grand lieu de l’exposition, l’Arsenale ; il a été de fait invisibilisé.
En 2022 et 2024, le pavillon russe avait été fermé par suite de la guerre en Ukraine. Le pays agressé avait, en revanche, bénéficié de plusieurs manifestations de soutien sous forme d’octroi de lieux multiples.
Quant au pavillon des USA, géré sur un mode privé et par le passé considéré comme un lieu phare des nouvelles orientations de l’art, il est devenu avec la nomination d’un proche de Trump à sa tête, un lieu de seconde zone avec un artiste décevant. Ce choix va de pair avec le peu d’intérêt d’un président qui étale son goût néoclassique et dont l’intérêt se restreint à la culture du XVIIIe siècle ou aux divertissements télévisuels.
À l’origine de ce triple fiasco, qui s’est soldé par la démission du jury et la délivrance des prix par le public lui-même, sur le mode des likes des réseaux sociaux, se trouve la nomination d’un nouveau président de l’évènement, Pietrangelo Buttafuoco. Situé à l’extrême droite, ce proche de la Première ministre italienne a voulu réintégrer la Russie. L’effet fut immédiat : la dénonciation du jury de la Biennale, cinq femmes, annonçant qu’il exclurait du palmarès les artistes des pavillons russe et israélien. Pietrangelo Buttafuoco a alors tenté de passer outre, mais la menace de l’Union européenne de mettre fin en 2028 à la subvention de 2 millions a été convaincante et le jury a opéré une démission collective ! C’est ainsi qu’un vernissage privé du pavillon russe a bien été autorisé, mais des Femen, le groupe de féministes à la poitrine dénudée, des Pussy Riots et des Rockers russes masqués, ont manifesté bruyamment devant ce pavillon. (lire l’article sur La Biennale du mécontentement et voir photos ). Peu après, une procession à la mémoire d’artistes de Gaza tués dans la guerre israélienne, a traversé les allées de la Biennale en imitant le son des drones. En 2026, la médiatisation de la Biennale a changé de genre.
Les pavillons parias
Rose of Nothingless (Rose de Rien-du-tout) pavillon israélien
Israël, dont le bâtiment au Giardini touche presque le bâtiment américain, occupe une position très symbolique dans la conjoncture actuelle des guerres. Le pavillon a déjà connu déjà des remous en 2024. L’artiste invitée, Ruth Patir, avait décidé de le laisser fermé, tant qu’un cessez-le-feu entre Israël et Gaza ne serait pas signé. Son œuvre ne pouvait être vue qu’à travers les vitres. Aucun visiteur ‘a donc pu s’en approcher.
En 2026, il est fermé pour d’autres raisons : des travaux. C’est par un jeu formel et obscur de liens contractuels, que l’Etat a obtenu un lieu temporaire à l’Arsenale, marginal, face au pavillon opulent des Émirats arabes unis. Le contraste est grand.
L’exposition a été confiée au plasticien Belu-Simion Fainaru qui explore les thèmes de la spiritualité et de la mémoire en utilisant du matériel agricole. Occupant un bâtiment sombre, l’œuvre repose sur la chute périodique de gouttelettes noires dans un petit bassin noir, en utilisant une technologie déjà utilisée à Venise par le pavillon israélien pour vanter un savoir-faire technique des agriculteurs : le goutte-à-goutte. Mais le contexte a complètement changé, puisque ce sont les terres désormais confisquées aux Palestiniens, qui seront arrosées avec le même type de matériel.
L’œuvre apparaît cependant intéressante. Elle fonctionne par phase, les gouttes s’arrêtent quelques minutes puis tombent à nouveau : à la quiétude périodique de l’atmosphère qui s’interrompt brutalement se mêle la menace du noir partout.
Si elle est mise en avant dans le cartel, la dimension spirituelle de cette œuvre, à la fois visuelle et sonore, n’est pas immédiatement perceptible ; et pourtant, elle prend sa place lorsque le visiteur est interpellé par la mise en silence du bruit de l’eau, la sensibilité par l’ouïe réveille une sensibilité spirituelle. L’installation est liée à la Kabbale juive, où la perception du monde repose sur l’expérience du cycle et non la linéarité du processus de création, suivi de destruction et de restauration. Avec ce dispositif cyclique minimal, le temps semble s’arrêter, une présence apaisante se produit. La métaphore fonctionne. L’œuvre puise dans « Fugue noire » un poème de Paul Celan écrit en 1945 après l’ouverture des camps où le « lait noir » [1]est une substance contradictoire liant vie et mort, matière et esprit. Pour Belu-Simion Fainaru, la surface noire de l’eau immobile est un miroir, et non un vide, un champ actif d’observation et de méditation. En écho avec l’encre, chaque goutte renvoie à un acte d’écriture inscrit dans le temps, sans cesse [2]. L’œuvre possède une dimension talmudique.
On retrouve ici toute une finesse de la pensée juive. Si les murs sont blonds à la lumière de la journée, le fond est noir dans ce lieu. La tension visuelle est grande. L’ambiguïté est spirituelle et politique, l’artiste assure représenter non son gouvernement, mais tous les artistes israéliens.
En 2026, le pavillon israélien a cependant perdu sa puissance de soft power.
« Call Me the Breeze » (Appelle-moi la brise), pavillon des USA.
En 2024, alors que la Biennale avait choisi comme titre « Étrangers partout » le pavillon américain icain avait accueilli l’artiste d’origine cherokee Jeffrey Gibson qui contribuait à revaloriser les cultures amérindiennes (Lire V&D). Au contraire, en 2026, époque actuelle de la pleine croisade anti-diversité, les œuvres présentées officiellement doivent impérativement « refléter et promouvoir les valeurs américaines ».
Le choix de l’artiste fut précipité et très tardif : Alma Allen, âgé de 55 ans, natif de Salt Lake City (Utah), fut un des rares artistes acceptant la proposition et endossant le rôle de contributeur à la propagande trumpiste. Une fois monté, le pavillon fut hautement surveillé par la police, mais pendant peu de temps : les réseaux sociaux le brocardèrent, la surveillance n’était plus fondée. Succès complet du boycott, puisqu’en aout 2026, seules deux médiatrices assuraient une présence dans le bâtiment déserté, un contraste avec la multiplicité habituelle du personnel d’accueil.
Alma Allen, sculpteur autodidacte, est un parfait inconnu. Ses œuvres s’inspirent à la fois des sculptures de Louise Bourgeois et des têtes géantes olmèques du Mexique, où il réside. Il n’a bénéficié d’aucune exposition dans un grand musée. Effet collatéral : ses galeries l’ont lâché dès qu’il a accepté la proposition d’être exposé, alors que c’est le contraire qui se produit. La Fondation Ford, traditionnelle mécène de l’évènement, s’est même retirée et a été traitée de « cancer de la société américaine », selon JD Vance.
À Venise, les œuvres exposées d’ Alma Allen sont anciennes et peu convaincantes. L’artiste entend célébrer l’alchimie de la transformation des strates géologiques formant les grands paysages. À cette fin, il a utilisé des pierres venues de différents lieux, les a taillées et polies de multiples manières. La présentation pompeuse de l’œuvre dans le catalogue fait sourire : à l’occasion du 250e anniversaire de la constitution, le pavillon américain mettrait en avant « l’allocentrisme ( souci de l’altérité), favorisant la réflexion sur le temps profond, encourageant le souvenir. » Une œuvre sans émotion, aussi vide que le pavillon.
The Tree is Rooted in the Sky, (L’arbre prend racine dans le ciel) Pavillon Russe
Le pavillon russe est un des premiers situés dans la grande allée des Giardini. Construit en 1914, sur deux niveaux, il n’était visible qu’au travers de quelques vitres du RdC, en 2026.
Sa programmation a été conçue par une représentante de la nomenklatura, Anastasia Karneeva, fille du numéro deux de Rostec, le géant de l’armement russe.
Un grand cartel décrivait l’exposition et les performances musicales alternant danses, chants folkloriques et rock alternatif. Ouvert seulement durant quatre jours, il a cependant permis d’engranger des images qui ont été ensuite largement diffusées au titre de propagande sur les canaux publics russes.
Après quatre ans d’exclusion, l’étendard russe flottait de nouveau, peu importait le contenu ou les multiples manifestations de protestation. Réunissant près de quarante artistes autour d’installations de grande pauvreté, le lieu se vida et se transforma en une salle où seuls des écrans rendaient compte de la culture autorisée. Consternant. La propagande russe a cependant gagné une bataille interne de communication.
La Biennale 2028 aura toujours le même président d’extrême droite. Quelles seront les nouvelles occasions de scandale ? Dans quels pavillons, étant données les relations internationales du moment ?
Jean Deuzèmes
Complément de lecture
Lire aussi l’article du même auteur " L’art entre contemplation et fracas du monde ? Venise 2026 ", sur le site de Saint-Merry Hors-les-Murs
[1] Cette substance évoquée par Celan a inspiré bien d’autres artistes comme Amsel Kiefer.
[2] Certains commentateurs ont rappelé que la communauté juive de Venise, à côté d’autres diasporas, occupait une place très importante dans l’imprimerie, avait une compétence certaine l’utilisation de l’encre, la ville étant dès le XVe la capitale européenne du livre. En outre, la première édition complète du Talmud de Babylone y fut imprimée entre 1520 et 1523.




Messages
1. Biennale 26. Le temps des parias , 3 août, 17:24, par Jean Verrier
"après le feu le murmure d’une brise légère" (1 Rois, 19) une Biennale en écho à la lecture de dimanche ?...Saint-Merry Hors les Murs s’honore de proposer une chronique Voir et Dire qui aide les aveugles et les sceptiques à voir, avec discernement, la richesse de l’art contemporain.