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Bill Viola. Passage into Night



Avril 2021. Saint-Eustache accueille une vidéo hypnotique de l’artiste américain : un geste de la Fondation Pinault pour cette église, voisine de son musée. Une mise en scène étonnante.

Bill Viola. Passage into Night. Deux images successives de la vidéo

On peut être admiratif de la puissance et de la magnificence de Saint- Eustache qui se voit proposer une telle œuvre, après bien d’autres, par cet établissement culturel privé. Ainsi se confirme que le centre de gravité culture – église dans le centre de Paris se déplace vers l’ouest, avec la fermeture du Centre Pompidou durant quatre ans pour rénovation technique. Ce dialogue privilégié entre les deux institutions [1] s’ouvre par une splendide œuvre de 2005 où l’on retrouve l’intérêt du vidéaste pour les déserts, à la source d’autres vidéos marquantes.

« Passage into Night (2005) est un plan fixe de 50 minutes, qui met en scène l’approche progressive et silencieuse d’une figure dans un paysage désertique à la lumière crue, presque aveuglante.

“Les mirages sont donc à peu près les choses les plus réelles parmi les choses irréelles qui existent. En regardant, en fixant cette femme s’avancer vers nous, s’approcher au plus proche, l’énigme persiste et c‘est l’histoire de l’humanité qui marche vers nous.“ (Bill Viola)
[…]
Partagée avec les fidèles et le public, pendant la période de Pâques, cette œuvre silencieuse de Bill Viola, au caractère énigmatique et spirituel, fait écho aux thèmes de la traversée du désert et du passage à travers les ténèbres. »
informe sobrement le site de l’église.

Cette œuvre mérite mieux que les très courtes présentations, de surcroît identiques, dans les multiples revues [2] que l’agence de communication du musée Pinault a sollicitées.

**Une mise en scène digne du bâtiment

Vidéo et tabernacle : en vis-à-vis lointains

Première surprise : contrairement à bien d’autres œuvres de l’artiste américain né en 1951, l’écran est ici petit [3] (121 h x 72,5 l cm) et l’image flottante encore plus. Comme on sait que la taille influe sur la perception des images, cette œuvre diffère de bien d’autres que l’on a pu voir à la grande exposition du Grand Palais en 2014 et qui happaient tout le corps du visiteur. Ici, ses yeux sont immobilisés et c’est son regard sur un petit objet que fixe Bill Viola. Cette œuvre est à l’opposé de bien des autres immersives, au caractère monumental, ou utilisant les performances liées à la musique électronique. Elle relève de l’intime.

Seconde surprise : l’œuvre est accrochée dans la nef, sous le grand orgue, derrière la grande porte fermée car en travaux, sur une toile écrue faisant office d’immense marie-louise. Contrairement à d’autres vidéos présentées antérieurement dans des chapelles latérales du bâtiment, la petite image est ainsi magnifiée par cet emboîtement d’échelles, et dès que le visiteur se retourne, il s’aperçoit que celle-ci est de la même taille que le tabernacle à l’autre extrémité de la nef, à près de 80m ! Cette mise en scène axiale et savante crée une équivalence visuelle ; elle met en tension une image vivante et une autre, architecturale et statique. Le sujet vibrant qui s’avance dans l’écran est loin, il se dirige vers un tabernacle également très loin. On sait bien qu’il ne le rejoindra pas. Durant les offices, l’écran est en outre éteint. L’acte liturgique reprend tous ses droits…On peut noter que la durée de l’œuvre (51’) est celle d’une messe. Bill Viola a souvent puisé ses sources dans les représentations chrétiennes, mais sa spiritualité est très complexe et emprunte aux religions orientales, le Japon et le Tibet sont des lieux où il a souvent séjourné, ou des peuples premiers.

L’artiste a voulu une image silencieuse, mais une église l’est-elle réellement, comme l’atteste l’extrait de vidéo où l’on entend parfois un réglage d’orgue, des bruits de voix et de pas ?

**Un substitut de l’icône ?

Si l’on utilise l’expression « palette digitale » pour désigner l’immense variété des techniques de Bill Viola, lui se décrit depuis 1989 comme un sculpteur du temps. Il le fait durer, se répéter et signe ses œuvres par le Slow motion, ce mouvement si lent qui oblige à fixer attentivement l’image pour en saisir l’évolution. « Un style esthétique qui se rapproche de la pratique de la méditation, qui consiste à se fixer sur un temps présent, à concentrer son regard pour aller plus loin dans la perception d’un sujet [4] » Sur cette technique est fondée l’œuvre si connue « The Greeting », la rencontre entre Marie et Élisabeth, interprétation d’un tableau de Pontormo (1528-1529) (voir article et vidéo)

Bill Viola. Passage into Night. Première image de la vidéo

Pour méditer, on peut s’appuyer sur un support visuel à fixer. C’est la fonction des icônes. Dans « Passage into Night », Bill Viola utilise un autre registre, l’image vibrante, imprécise, celle du mirage qui nous intrigue tant. La femme en sombre marche d’un pas normal, mais sa silhouette instable en permanence, jamais la même, fascine comme les flammes d’un feu. Intrigante, hypnotique, mais jamais inquiétante. Le temps s’étire, on comprend vite qu’il n’y a pas de narration, on attend une fin, on l’imagine. Puis, la silhouette envahit l’écran et semble accélérer le temps, jusqu’à la fin, l’image donnant le sens du titre de l’œuvre, avant le redémarrage de la boucle. Au temps linéaire, le rythme des pas, succède un temps cyclique, celui de la vidéo. Cette mise en scène en un seul plan séquence traduit, par le sens visuel, ce qu’est un mystère au temps des flux permanents d’images sur tous les écrans : in fine l’absence de toute image possible. La fonction de la marie-louise de toile écrue est évidente : éviter de parasiter le regard ; c’est la règle élémentaire du processus d’attention.

Le désert est le cadre de cette œuvre, un lieu proche de l’artiste vivant à l’ouest des USA, un espace qu’il aime à traverser. C’est surtout le cadre des mirages autour desquels il a conçu de nombreuses œuvres. D’où sa phrase : « Les mirages sont à peu près les choses les plus réelles parmi les choses irréelles qui existent. » La spécificité de « Passage into Night » tient « aux qualités optiques de l’atmosphère qui éliminent les repères et assimilent dans une même vibration la femme et le désert dans lequel elle avance. » Mais quand la femme s’approche, le désert disparaît ; subsiste le bleu profond de son vêtement. Le désert est aussi la référence de très nombreux textes bibliques, une justification supplémentaire pour accrocher cette œuvre dans une église ; il y a de l’universel dans ces vastes territoires, comme espaces toujours actuels de découverte de soi, croyant ou non.

Bill Viola donne son interprétation : « En regardant, en fixant cette femme s’avancer vers nous, s’approcher au plus proche, l’énigme persiste et c‘est l’histoire de l’humanité qui marche vers nous. » Comme dans ses autres vidéos, tout est ouvert pour l’artiste. Il propose de faire l’expérience de mystères fondamentaux [5] , ceux de la métaphysique. Son exposition de 2014 était d’ailleurs scandée par trois questions : Qui suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ?

Parce qu’elle exige de se poser, cette œuvre remarquable est à expérimenter autant qu’à admirer. Et cela d’autant plus que les galeries et musées sont fermés durant ce temps de pandémie. Saint-Eustache bénéficie de bien des atouts…

Jean Deuzèmes

Copyright : Bill Viola. Passage Into Night, 2005. Color High definition video on plasma display mounted on wall. 50min. 14sec. 121 × 72,5 cm (écran plasma). Pinault Collection
© Bill Viola Studios<
Merci à l’Agence de communication Claudine Colin.


Œuvre à voir jusqu’au 2 mai 2021 à l’Église Saint-Eustache. Se renseigner sur les horaires.

Pour ceux qui veulent découvrir des extraits des œuvres de Bill Viola
http://www.artwiki.fr/?BillViola
https://www.telerama.fr/scenes/bill-viola-zoom-sur-quatre-oeuvres-du-videaste,109024.php


[1«  À travers cette présentation, Pinault Collection renouvelle avec enthousiasme son soutien aux activités artistiques de la paroisse Saint-Eustache, historiquement engagée en faveur de l’art contemporain. Désormais installée à la Bourse de Commerce, musée de la Collection Pinault à Paris, elle manifeste également ainsi son désir d’entretenir, avec tous les acteurs culturels de son nouveau quartier, des relations de confraternités.  » indique le site de l’église.

[2Avec une palme pour Connaissance des Arts qui sous titre « L’église : le dernier musée ? »

[3Comme pour les gravures, en vidéo, il y a des épreuves d’artistes : les tailles des images peuvent être plus grandes, ici 250 cm de hauteur pour l’ensemble.

[4Bill Viola. Catalogue MN, 2014, p.18.

[5« J’attends du visiteur qu’il parte en quête d’une signification et d’un mystère. L’idée du voyage est importante parce qu’elle suppose un déplacement. Le public se rendra compte, j’espère, qu’il a traversé un paysage très intéressant, mais il n’y trouvera pas de conclusion parce qu’il est face à une création ouverte. » ibidem.p.22

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