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C’est la vie ! Vanités de Caravage à Damien Hirst. Musée Maillol



Musée Maillol. 2010. Une splendide exposition qui, en un nombre limité d’œuvres, couvre un genre sur quatre siècles. Ambitieux et juste. Un dossier critique.

Qu’y a-t-il de commun entre ces deux œuvres, un bouquet de fleurs attribué à Ambrosius Bosschaert l’Ancien et une femme portant un squelette de Marina Abramovic ?

Tout semble les opposer...

V&D vous propose un point de vue critique sur une grande exposition.

Qu’y a-t-il de commun entre ces deux œuvres ?

Vase de fleurs avec un papillon, début du XVIIe siècle, attribué à Ambrosius Bosschaert l’Ancien, huile sur cuivre (19 x 13,5 cm). Musée Rupert de Chièvres, Poitiers. Photo Hugo Maertens., mentionné dans l’Actualité Poitou-Charentes, N° 77, TDR

Carrying the Skeleton, Marina Abramovic, 2008, 2008. Crédit : Adagp, Paris 2010, TDR

Tout semble les opposer. Le médium (peinture/photographie-performance), la date (XVII/XXI siècle), les sujets (nature morte/femme), etc. Et pourtant un point les unit : ce sont des Vanités ou les plutôt les critiques les désignent du même mot.

L’exposition du musée Maillol sur l’évolution du genre depuis 4 siècles est originale à plus d’un titre :

1) C’est une exposition qui remonte le temps : on part des Vanités du XXe siècle pour remonter jusqu’à une mosaïque rare venant des fouilles de Pompéi, œuvre la plus ancienne qui couvrait une table de banquet : un crâne symbolisant le corps et un papillon symbolisant l’âme posés sur la roue de la vie.

2) Cette exposition privilégie les approches les plus récentes de l’art contemporain, dont les œuvres constituent près des deux tiers de l’exposition. C’est pour cela que V&D la commente.

3) La commissaire et directrice du Musée, Patrizia Nitti, propose une lecture stimulante du retour de ce genre dans les trente dernières années et essaie de retrouver les liens sociaux, les filiations artistiques qui unissent différentes œuvres.

4) Les vidéos présentées dans l’exposition ainsi que sur le site du musée, sont des parcours passionnants qui donnent la parole aux artistes et sont donc des introductions parmi d’autres à l’univers complexe de l’art contemporain. Le catalogue est lui même est un ouvrage très riche. C’est à ces titres que V&D s’est intéressé à cette exposition et vous incite à la voir. Comptez trois heures, si vous voulez tout voir !

C’est une exposition sur laquelle V&D souhaite prendre de la distance alors que de nombreux blogs font de multiples commentaires.

Pour V&D, l’expo est passionnante, mais discutable sur certains points.

Discutable ?

Le titre, d’abord. C’est la vie. Vanités de Caravage à Damien Hirst. En fait il aurait fallu l’intituler. Les cranes de Caravage à Damien Hirst, tant la présence de cet élément et symbole est permanente et les artistes réduisent la symbolique.

Vous aimez probablement les Vanités du XVIe siècle, celles du Caravage et surtout des maîtres hollandais comme Frantz Hals ou encore Philippe de Champaigne : des natures mortes, auxquelles elles sont fortement liées ou des scènes religieuses, avec des éléments symboliques sur la brièveté de la vie : un crane certes, mais aussi des papillons (au temps de vie très bref), un fruit épluché, une fleur fanées, un verre renversé, un instrument dont il manque une corde, etc. Des délices pour les amateurs de tableaux qui peuvent exercer leur attention.

Alors que les Vanités du XVIIe se singularisaient moins par les codes attachés à chacun des objets peints mais comme un ensemble par invitant à prendre du recul par rapport aux plaisirs terrestres et invitant à une vie juste et bonne, c’est-à-dire une peinture plus méditative que moralisatrice, les œuvres du XX et XXI siècle semble réduire la réflexion à la seule mort de l’homme, à sa finitude ou plutôt à) nous faire réagir en nous projetant des cranes à la figure, à dénoncer la mort, très souvent dans l’extrême violence.

Les frères Chapman offrent même une œuvre qui relève explicitement de l’art abject, Crâne, asticots, mouches et araignée velue ou qui personnalisent la migraine, œuvre de Jack et Dino Chapman sur un crane de Frankenstein pourrissant. « La corruption absolue, c’est la mort » affirme le cynique Damien Hirst qui a poussé la vanité jusqu’à faire un crane serti de8600 diamants estimé à100 millions d’euros (donc non exposé …). « For the love of God » exposée au Rijkmuseum d’Amsterdam en 2008 pour laquelle le musée a même fait un site internet !. Le message est clair et provocateur : la puissance de l’argent bute et perd face à la mort.

Alors, si les Vanités incitaient à la vie au XVIIe, ils traduisent bien autre chose dans l’iconographie d’aujourd’hui. Il s’agit d’un vide métaphysique, les cultures gothic et punk ont laissé des traces chez bon nombre d’artistes. La mort est grimaçante, on cherche à la railler. On ne peut que penser au thème de Traces du sacré : Quand on déclare que Dieu est mort que reste-t-il pour l’artiste ?

L’omniprésence du crâne n’est pas suffisamment analysée.Par exemple, au XVIIe renvoyait à la mort individuelle, alors que le crane tel qu’il a été traité au début du XXe siècle et surtout après la Première guerre mondiale, parlait avant tout de la dénonciation de la notion de guerre, de ses conséquences sur la société. Après la guerre de 39-45, l’horreur a atteint un tel sommet que les artistes ont largement délaissé le crâne et les Vanités, ont fait perdre l’envie de représentations morbides car ici la vie reprenait le dessus et l’accès à la consommation, la retrouvaille avec un bonheur de vivre ne nécessitait pas de reprendre un tel thème. Avec le Sida et les menaces terroristes, avec l’absence de réponses pour traiter ces fléaux, les artistes ont naturellement réactivé ces thèmes des Vanités et plus frontalement la mort qui s’étale à la télévision. Il s’agissait d’une prise de conscience et d’une mobilisation par l’art.

Les jalons interprétatifs du retour des Vanités sont stimulants. La commissaire de l’exposition affirme que c’est dans la contreculture américaine des Hell’s Angels, contestataires et anarchistes, qui en bandes parcouraient les grands espaces, tatoués et révoltés, affirmant au milieu des 60-70’s que cette société de consommation était vaine et par la tête de mort affichaient leur liberté. Ce fut la rock attitude tandis que d’autres orientations voyaient le jour, comme la culture punk ou gothic, le street art.

Ce serait donc dans les pratiques sociales et non dans le mouvement de l’art, le pop art ou les nouveaux réalistes des années 60-70 délaissent le thème de la mort. Ensuite, ce sont les questions de société qui ont réactivé l’iconographie des Vanités, en accédant à d’autres composantes alors que Damien Hirst et les Young British Artists comme on les appelle de puis les années 90, font entrer la mort dans le consumérisme. « A l’aube du XXIe siècle, la représentation de la mort change de nature. Tout effroi évacué, le crâne et le squelette deviennent un motif, un phénomène de mode. « S’en fout la mort » semble dire les années 2000, où Marina Abramovic promène un squelette sur son dos, Cindy Sherman fleurit un crâne ».

Peut-on alors suivre le jugement de la commissaire "Métaphore de l’émiettement spirituel et de l’éclatement du monde, d’une planète mondialisée en proie à la menace écologique, impuissante à contenir le bouillonnement qu’elle emprisonne, parabole de la désacralisation de la vie et de la mort dans les sociétés occidentales, cette omniprésence de la Vanité, cristallise le vide de sens d’une civilisation qui s’égare dans sa soif de contrôle ?’’

Ce serait donner une valeur excessive à la globalisation actuelle,comme si cette question était générale et unanimement partagée. Or l’exposition et bien d’autres le montrent aussi, la Vanité est un thème permanent de la peinture, une exploration personnelle du peintre, une manière d’exposer des questionnements, comme le montrent à nouveau les œuvres de Christian Boltanski d’Annette Messager

Annette Messager

Annette Messager, Gants-tête, 1999, collection AM et M Robelin © Adagp, Paris 2009TDR

Andy Warhol n’a jamais cessé de peindre des crânes, certes en couleur, à côté des portraits d’hommes célèbres.

Andy Wahrol

Andy Warhol, Skull, 1976. Crédit : Jean Alex Brunelle / The Andy Warhol Foundation for the Visuals Arts, Inc. / Adagp, Paris 2010, TDR

Les artistes contemporains comme les modernes reviennent à leurs ainés et se confrontent aux mêmes questions qu’eux comme le montrent les tableaux de Picasso (qui retrouve l’inspiration d’un Zurbaran pour peindre des crânes comme autant d’allégories du monde) ou Georges Braque ( « Atelier au crâne » se situerait immédiatement dans la suite de Guernica)

Georges Braque

Georges Braque, L’Atelier au crâne, 1938, collection particulière © Sotheby’s / Adagp, Paris 2009, TDR

Par ailleurs, ce serait oublier qu’il y a des différences culturelles notoires entre les artistes venant d’Amérique du sud, d’Europe ou d’Asie et surtout que chacun s’affirme dans l’originalité de son approche, dans sa manière de se poser à soi-même la question de la mort. La toile de Keith Haring, atteint du Sida met au cœur de ses pictogrammes bien connus, une tête de mort.

C’est parce que nous avons vu ces œuvres du XXIe siècle que nous pouvons revoir sous un autre regard celles du XVIIe, nous « laver les yeux » de la frontalité de la mort, goûter les évolutions de la Vanité dans les siècles et nous souvenir, pour certains d’entre nous, que en 1990, le Petit Palais avait proposé une exposition "Les Vanités dans la peinture au XVIIe siècle", qui fut brillante de finesse et comblait les amateurs classiques.

Zurbaran

Francisco de Zurbaran, San Francisco arrodillado (Saint François agenouillé), vers 1635. Crédit : Collection Adolfo Nobili, Milan, TDR

Autre époque, autre commissaire, autre questionnement. Mais surtout, toute autre finalité. Si auparavant, la Vanité avait une dimension religieuse ouvrant à la rédemption, et s’affichait discrètement comme tableau plutôt dans les cabinets des bourgeois protestants, les Vanités se portent désormais en teeshirt, comme un slogan du type « mort à la mort » ou se vendent sur les grands marchés de l’art à des collectionneurs ou entreprises extrêmement fortunés, comme si l’argent cherchait à se confronter à une morale de la finitude !

L’exposition recèle bien des surprises comme cette collection de bagues vénitiennes qui depuis plusieurs siècles actualise la tête de mort en bijoux

Jean Deuzèmes


Un film pour conclure

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Du 3 février au 28 juin 2010 - Fondation Dina Vierny, Musée Maillol59-61, rue de Grenelle 75007

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