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Laure Vouters. Serge et Jacqueline



La photo documentaire bienveillante revient avec une œuvre particulièrement attachante : la vie d’une famille de Lille, simple et secouée par l’existence. Prix Sophot 2018.

Deux découvertes pour Voir et Dire : d’une part, une galerie, Fait & Cause [1], qui a pour mission de favoriser la prise de conscience des problèmes sociaux où qu’ils se présentent à travers le monde, grâce à la photographie d’art ; d’autre part, Laure Vouters, une photographe résidant à Lille, en empathie avec son territoire et les milieux populaires qui y vivent.
L’exposition "Serge et Jacqueline" se présente comme une ode à l’amour, dans un monde complexe, au milieu des turpitudes de la vie. Lauréate du concours Sophot 2018, l’artiste immerge le visiteur dans une histoire simple et belle comme un conte de Noël !

Cette série (2012-1018) conjugue photos et récit oral retranscrit, mais elle se distingue du roman-photo, romanesque par définition. Car elle relève d’une approche sociale visuelle, d’une sorte d’analyse sociologique sans prétention scientifique. Sa finalité première est d’exprimer au plus près les sentiments et la vie d’une famille, très modeste non précaire et portée par sa religiosité, ses impulsions de consommation ou d’habitat, une solidarité familiale et sociale de quartier populaire. De la singularité du regard surgit un morceau de cette France dite périphérique.

J’aurais bien aimé avoir un enfant avec Serge !

"Serge et Jacqueline" est l’affaire de trois autodidactes, une rencontre entre trois personnages. Les deux premiers sont une femme illettrée et un homme resté chez sa mère, qui, a plus de cinquante ans, refont leur vie ensemble, alors qu’ils étaient des amis d’école, des amoureux transis ; ils (ré) inventent leur vie. Le troisième est une photographe qui n’a jamais appris la photo, mais l’a côtoyée pendant 30 ans comme directrice artistique dans la communication, et qui a abandonné son activité par sensibilité humaniste. Un Leica offert a été le déclic de ce changement d’orientation. Les trois vivent avec « leur cœur » et aiment raconter des histoires : paroles dites et retranscrites par Laure, expression des corps de Serge et Jacqueline, images du quotidien de faubourg, goût de vivre dans un quartier populaire de Lille Sud se mêlent.

Depuis que Maman va à l’Assemblée évangéliste, elle va mieux, elle n’est plus malade, merci Seigneur.

Cette approche surprend. Serait-elle un retour à la photo humaniste des années 50 ? En effet, à partir des années 90 sous l’influence des artistes américains Nan Goldin ou Larry Clark, des photographes d’histoires de vie ont créé une rupture en révélant les dessous parfois sordides que la société voulait ignorer. De son côté, le photographe documentaire français, Mathieu Pernot (grand prix Niepce 2014), observateur avisé des pauvres et réfugiés, suit depuis plus de vingt ans une famille Rom en révélant un milieu, une marge sociale nourrissant des fantasmes installés de longue date dans la société. Son exposition fascinante, Les Gorgan, a été un des points forts des rencontres photographiques d’Arles en 2017.
Laure Vouters, elle, connaît à peine ce travail, préfère aller à l’instinct et photographie avec un œil bienveillant sans se soucier de la technique, encore que ses cadrages soient impeccables.

Laurent, le fils de Jacqueline, appelle : Bonne journée maman, tu es avec qui ? Avec mon amie Laure, tonton Jean-Marie et tante Jocelyne

Si, en trois ans de rencontres hebdomadaires, elle a rassemblé 9000 clichés, elle n’en montre qu’un petit nombre en évitant le trop intime ou la stigmatisation de ceux qui la considèrent désormais comme membre de leur famille. Elle ne traque pas la vérité à tout prix, elle n’enjolive pas non plus. En consignant la mémoire que Jacqueline ne sait pas écrire, elle construit aussi son style photographique via la singularité de cette relation.

Il n’y a ni voyeurisme, ni misérabilisme, mais une tendresse du regard dans ce qui constitue de fait un album de famille. Les personnages ou les scènes de la vie, parfois cocasses, expriment une beauté simple et prévalent sur les portraits posés. Les trois protagonistes sont unis par la photo : comme désir d’images dignes de soi, comme expression réparatrice des incidents de la vie, de soutien moral face à la maladie qui demeure voilée.

Les premières pages du livre de Laure Vouters donnent le ton des photos : un réalisme social filtré par la compassion.

« Parce que leur histoire d’amour est belle, Jacqueline veut la raconter, comme un désir d’éternité.
En 2008, elle s’est mariée avec Serge, son amour de jeunesse. Perdu et retrouvé trente ans plus tard, au décès de son premier mari.
Ce jour-là, la pluie me surprend. Je m’abrite sous un porche déjà occupé par un homme et une femme, c’est l’heure de la promenade des chiens. Elle me dit bonjour, voit mon appareil photo. Nous échangeons quelques paroles...

– Je rêve depuis toujours de rencontrer quelqu’un pour raconter notre histoire, c’est le Seigneur qui vous envoie !

Souvent, quand on pense à un récit, on pense aux mots. Mais Jacqueline est analphabète, et c’est peut-être pour cela qu’il lui semble normal de pouvoir écrire sa vie avec des photographies.
Je suis accueillie dans le quotidien de ce couple au langage spontané, aux gestes naturels, aux rituels singuliers. Un petit monde plus organisé qu’il n’y paraît, où il existe une marraine des chiens et une voiture du Père-Noël… Une vie tendre et lumineuse, parsemée d’humour et pleine de pudeur.
Tout me remue chez Jacqueline et Serge, leur sincérité, leur simplicité, leur manière de vivre… Les barrières tombent, la relation s’installe avec beaucoup d’humilité.
Je me rends à leur domicile le jour de notre rencontre. Puis on se revoit, encore, et encore. Parfois, nous croisons des personnes de son entourage ou des voisins. En les interpellant, Jacqueline me rappelle qui je suis :
– C’est une photographe, elle raconte notre histoire !

Bonnes feuilles ( à déplier)

Le quartier de Lille-Sud est en pleine mutation. Pourtant de génération en génération, les habitants y restent très attachés. La barre des Biscottes a disparu pour faire place à des logements neufs qui cohabitent avec des maisons de ville des années 1930. Le commissariat central tente de ramener le calme après de longues périodes de troubles.

Il y a cinq urnes ! les animaux ont aussi leur urne funéraire. Oui-Ouit dans la petite boîte rouge, Mouchette, Kitie, Nines et …Daniel !

Jacqueline, 56 ans, est née le 15 mars 1960. Elle a traversé de nombreuses maladies. Archange, le Pasteur Évangéliste des gens du voyage, l’a guérie de la fièvre aphteuse lorsqu’elle avait deux ans. En 1972, elle déclare une fièvre froide. Elle se dit miraculée.
Très jeune, elle a épousé Daniel, le premier qui est venu frapper à sa porte. Elle avait à peine 17 ans, c’était en 1975. Leur premier appartement se situait aux Biscottes.

– C’était un beau garçon. Il est devenu alcoolique, il était violent. Tout l’argent partait dans l’alcool et les cigarettes, j’avais du mal à nourrir mes quatre enfants, j’allais aux Restos du Cœur.

Elle démarre sa vie professionnelle en filature, son premier mari aussi. Elle était « retordeuse » et lui « peignero ».

– J’étais sur un grand métier américain, il fallait mettre des grosses bobines quand elles étaient pleines on démontait et remontait le métier à tisser toujours comme ça et rebelote …

Ensuite, elle fait des ménages. Suivent d’autres petits boulots, la circulation à la sortie des écoles, le pèse-bébé au centre social.

– Là, on m’a accusée d’avoir volé des bonbons et j’ai été licenciée, alors que je n’avais rien volé.

Toutes ces années sont des bons souvenirs malgré des périodes difficiles dues au harcèlement de certains de ses collègues, et parfois même de sa famille. Jacqueline aimait travailler, le contact humain, c’est important.

– J’étais bien à La Voix du Nord, avec Mireille, la Contre-Dame, on faisait la route ensemble.

Le 9 octobre 2015, Johnny donne un concert au stade Pierre Mauroy de Villeneuve d’Ascq. Les places sont trop chères !

Son parcours est riche de rencontres, elle se souvient de tous les noms de ceux qui ont traversé sa vie. En 2003, elle ressent des douleurs à la hanche et sa jambe se paralyse. Elle rencontre également des problèmes de mémoire du présent. Les examens neurologiques révèlent la maladie d’Hoffman.

– En préparatoire, je n’arrivais pas bien à lire et à écrire. J’avais des difficultés à l’école, je me demandais comment ça se faisait, c’était à cause de ma maladie, maintenant j’ai compris.

Serge est né le 6 septembre 1961. Il a toujours vécu avec sa mère. Orphelin de son père à 12 ans, il n’a pas exprimé ses émotions, gardées aussi discrètes que profondes en lui.

– Il n’a pas su pleurer, il aimait son père. Il était tout blanc.

Quand il était jeune, il était très amoureux de Jacqueline.
De sa fenêtre, square du Pacifique, il voyait l’appartement où elle vivait. Un jour sa mère le persuade d’aller demander la main de Jacqueline, mais, paralysé par sa timidité, il n’a pas réussi à buquer à la porte. Pendant ce temps-là, Jacqueline priait le Seigneur pour avoir Serge comme mari.

– Je ne savais même pas qu’il était amoureux de moi.

Toutes ces années, Serge n’a cherché aucun autre amour.

Yvonne la Maman de Serge est à la fois complice et témoin de leurs retrouvailles.
Serge et sa sœur Marie-France fréquentent la même école primaire que Jacqueline, le groupe scolaire Rabelais à Lille-Sud. Marie-France est la meilleure amie de Jacqueline. Elles jouent ensemble dans le quartier.

Le quartier des « 400 maisons » à Lille-Sud, c’est toute leur vie. Ils y sont nés, acteurs et spectateurs de l’évolution de ce quartier. Yvonne y a connu la guerre, retranchée dans les caves.

En 2012, ils choisissent ce rez-de-chaussée pour Maman. Elle a du mal à monter les escaliers. Leur appartement de 70 m2 est très coloré, à l’image de leur vie.

– Elles sont belles mes portes en bleu !

La façade à l’angle de la rue Abélard et de la rue Michel Ange ressemble à un magasin avec ses grandes vitrines. C’est une ancienne boucherie. On entre directement dans la pièce principale. Je trouve que ça leur correspond bien, on est tout de suite accueilli. De chaque côté, deux chambres. Le reste n’est pas très fonctionnel. Un coin cuisine sans fenêtre est aménagé dans le couloir où donne la salle de bain. Ils ont installé eux-mêmes la vitrée pour fermer une partie de la cour et brancher les machines. Dans le prolongement, une quatrième pièce avec un lit pour les petits enfants. Elle sert surtout de débarras et donne accès au garage.

Merci à Laure Vouters pour les textes

L’édition du livre ( 25€ pour plus d’une centaine de pages et de bonnes photos) est à l’image de l’exposition et de la relation entre les trois personnages : il manque de l’argent pour boucler le financement des 500 exemplaires !

Si les lecteurs de Voir et Dire sont sensibles à cette forme étonnante de photographie sociale, qu’ils n’hésitent pas à souscrire …

Jean Deuzèmes

Site de l’artiste : https://www.laurevouters.com/

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