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Moffat Takadiwa. The Crown !
Une œuvre exposée à Saint-Eustache, une occasion de revenir sur une exposition antérieure très dense, critique de notre société de consommation..
En juin 2026, la galerie Semiose a proposé à l’église Saint-Eustache d’exposer une œuvre puissante du plasticien Zimbabween. Ce dernier conçoit des expositions souvent monumentales à partir d’objets de récupération des décharges que l’Occident opère en Afrique. Les œuvres sont des transformations d’éléments prélevés sur nos objets de consommation par une communauté qui vit autour de lui. Cela a les traits de l’activité des communautés Emmaüs mais au lieu de recycler et de vendre des objets donnés par des particuliers, fait des œuvres d’art sous la direction de Moffat. Ce groupe social pauvre récupère, assemble, fabrique, transforme et vit du partage de la vente des œuvres.
À Saint-Eustache
À la galerie Semiose
L’exposition The Crown ! de Moffat Takadiwa (14 mars-16 mai 2026) déploie un univers visuel dense et percutant, où la matérialité des déchets devient le vecteur d’une réflexion critique sur les dynamiques économiques, politiques et culturelles contemporaines. Artiste majeur de la scène africaine actuelle, Takadiwa est reconnu pour ses compositions monumentales réalisées à partir d’objets récupérés — notamment des bouchons de bouteilles, des claviers d’ordinateurs, des objets cosmétiques, des tetes de brosse à dent, ou des emballages — qu’il transforme en véritables tapisseries sculpturales.
Dans The Crown !, le motif de la couronne fonctionne comme une métaphore ambivalente. Symbole de pouvoir, de richesse et de domination, elle renvoie à l’histoire coloniale et à ses prolongements dans les systèmes économiques actuels. Mais chez Takadiwa, cette couronne est faite de rebuts : elle est construite à partir des résidus d’une consommation mondialisée qui continue d’affecter les pays africains. Ce choix matériel est fondamental : il inscrit l’œuvre dans une logique de recyclage critique, où les déchets deviennent les témoins tangibles des flux commerciaux inégaux.
L’exposition met ainsi en lumière les mécanismes de dépendance économique hérités de la colonisation. Le Zimbabwe, comme de nombreux pays africains, a été intégré dans des circuits d’échanges qui privilégient les intérêts des anciennes puissances coloniales. Les objets utilisés par Takadiwa — souvent issus de produits importés — incarnent cette réalité : ils sont à la fois les traces d’une présence étrangère et les signes d’une consommation contrainte.
Cependant, The Crown ! ne se limite pas à une dénonciation. Elle propose également une revalorisation esthétique et symbolique de ces matériaux. En transformant les déchets en œuvres d’art, Takadiwa opère un geste de réappropriation : il redonne une dignité à ce qui était considéré comme inutile ou dégradé. Ce processus peut être lu comme une forme de résistance créative, où l’artiste affirme la capacité des sociétés africaines à produire du sens à partir des restes imposés par l’économie globale.
Visuellement, les œuvres impressionnent par leur richesse chromatique et leur complexité formelle. Les accumulations d’objets créent des motifs vibrants, presque hypnotiques, qui oscillent entre abstraction et figuration. Cette esthétique séduisante joue un rôle stratégique : elle attire le regard avant de révéler, progressivement, la nature des matériaux. Le spectateur est alors confronté à une prise de conscience : ce qui semblait précieux est en réalité constitué de déchets.
Enfin, l’exposition interroge la notion de valeur. Qu’est-ce qui fait la richesse d’un objet ? Sa rareté, son matériau, son contexte ? En érigeant des déchets en « couronnes », Takadiwa renverse les hiérarchies traditionnelles et invite à repenser nos critères d’évaluation.
The Crown ! apparaît ainsi comme une œuvre engagée et profondément actuelle. Elle articule esthétique et politique, beauté et critique, pour proposer une réflexion puissante sur les enjeux du monde globalisé.
Jean Deuzèmes









