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Nicolas Henry et Floriane de Lassée. Saint-Merry 2018



Noël 2018. « Inde : Contes et réalités », trois propositions photographiques en guise de conte de Noël dans l’église Saint-Merry. Entre baroque et merveilleux, une mise en scène surprenante.

Vernissage : Lundi 17 décembre 2018 de 17 à 21h

Ils sont photographes et parcourent le monde ensemble. Ils le racontent à leur manière, pleine d’imaginaire, dans des expositions et des livres.
Ils aiment l’Inde et y vont souvent. Leurs grands formats en couleur témoignent de réalités sociales et patrimoniales. Par ailleurs, ils sont très impliqués dans des ONG indiennes qui défendent la cause des enfants et des femmes.
Mais chacun a son sujet, son style et sa manière d’exposer. Ils sont indépendants tout en travaillant dans la connivence. L’une développe une esthétique magnétique et l’autre une photographie réenchantée, mais les deux partagent la passion généreuse de l’humanisme.

Leurs propositions pour l’église Saint-Merry sont étonnantes. Les mises en scène qu’ils ont adoptées sont des mises en écho de celles qu’ils ont choisies pour leurs propres photos. Dans ce temps de Noël, les espaces de l’église sont au service de l’expression de leur œuvre et vice-versa…

Deux photographes côte-à-côte et trois questions

JPEGAvec « Inde : Contes et réalités », Saint-Merry, qui organise cinq ou six expositions annuelles, se trouve confrontée à des questions nouvelles.

1) Quand on est artiste, travailler en couple, exposer en couple est un exercice délicat, comme l’a montré une récente exposition au Centre Pompidou Metz (Couples modernes [1]) : dans un grand nombre de cas la création de l’un (homme) écrase celle de l’autre (femme).
« Inde : Contes et réalités » dans une église, change-t-il le sens de ce type de créations en couple et les conditions de leur réception ? Un bâtiment comme une église apporterait-il une contribution significative à l’art d’aujourd’hui en duo ?

JPEG2) Par ailleurs, montrer des œuvres dans une exposition qui n’est pas une rétrospective n’a de sens que si l’on considère celle-ci comme un point d’étape, un moment déterminé, dans la carrière d’un artiste, ici de deux. En quoi, ce qui est montré à des visiteurs s’enracine-t-il à des œuvres antérieures ? Puisque l’on est incapable de dire ce que seront leurs travaux à l’avenir, qu’est-ce que le présent apporte, de surcroît dans un bâtiment religieux ?

JPEG3) Ces deux œuvres disent-elles quelque chose de la photographie française ? Et cela a-t-il un sens de les montrer dans un bâtiment où une communauté de croyants a fait de l’art un des piliers de sa mission ? Saint-Merry participe-t-elle de la découverte de cette forme d’art et au service de qui ?

Floriane de Lassée et Nicolas Henry exposent ensemble pour la première fois à Saint-Merry. Mais Nicolas est un familier du lieu. En 2012, ses deux interventions (Les cabanes de nos grands-parents et Africacités) ainsi que la scénographie d’une crèche témoignaient d’un imaginaire débordant. Floriane, qui s’est fait remarquer dans les milieux internationaux avec des travaux sur l’avenir des femmes et les grandes métropoles occidentales, travaille ici sur le même territoire que Nicolas, l’Inde. De là provient la grande cohérence de l’exposition.
Les œuvres présentées sont récentes (de 2016 à 2018) et ne font pas mention d’autres aspects de leur création comme les livres et surtout les films qui éclairent pourtant significativement leur manière de travailler. Voir et Dire cependant les intègre dans sa réflexion.

Floriane de Lassée

Elle expose en deux lieux (transept et crypte) qui amplifient les messages qu’elle souhaite faire passer par la beauté, car elle est une militante qui délaisse la violence et s’est engagée dans le combat pour l’émancipation des femmes. Elle n’est pas du côté de photographes très connues comme Nan Goldin ou Annie Flanagan (Lire) montrant la brutalité de certains rapports humains.

Son regard est à la confluence de deux sujets qu’elle travaille depuis longtemps : la situation de la femme et le cadre bâti dans lequel femmes et hommes vivent ou ont vécu.

Baôlis

Dans le transept en travaux, l’artiste a relevé le défi d’installer des photos à la place de plusieurs tableaux d’autel, actuellement en restauration ou mis sous protection. Elle substitue au grand vide laissé des images sobres, dans une teinte proche de celle des pierres. Les quatre grandes toiles photographiques, très structurées, sans personnage, proposent des perspectives inhabituelles faites de marches de pierre. Les bâolis sont des puits à escaliers permettant les ablutions et bains rituels en Inde ; ce sont aussi des sources d’approvisionnement en eau potable pour tout un quartier ou tout un village. Ils ont une valeur symbolique forte, mais n’étant plus utilisés risquent de disparaître.

Placées à l’entrée du chœur, avec ses marches, ces photos rejoignent des symboliques chrétiennes : la montée majestueuse vers le maître-autel ; l’eau du baptême et de la parole de vie, d’autant que dans le transept se trouvait une grande toile de Noël Coypel (1683) ayant comme sujet la rencontre devant un puits entre Jésus et la Samaritaine, aujourd’hui déplacée pour éviter la poussière des travaux.

La défense patrimoniale que Floriane entreprend en Inde rejoint le mouvement de restauration engagé dans cette église. Elle s’appuie sur des photographies qui magnétisent le regard et restent dans un champ symbolique fort.
Cette scénographie est une vraie réussite qui met en valeur l’architecture du transept.

Modern Sati

Dans la crypte, en fait une chapelle basse du XVIe, Floriane utilise l’aspect mystérieux d’un environnement à la lumière douce, avec ses voûtes et chapiteaux sculptés, pour faire découvrir des intérieurs de palais indiens et de bâolis, chefs-d’œuvre de l’architecture parfois menacés.

Toutes les variables du cadre sont maîtrisées et ordonnées au sujet sur lequel Floriane s’est engagée. La situation de la femme en Inde est au cœur de débats de société souvent violents. La Sati, l’acte des veuves hindoues s’immolant sur le bûcher funéraire de leur mari afin de remplir leur rôle d’épouse, en est emblématique : l’interdiction de cette pratique séculaire en 1829 n’a pas suffi à changer le quotidien des femmes. Dans le meilleur des cas, une veuve devient l’esclave de sa belle-mère et souvent par « malchance », un accident de cuisine, une chute d’escalier ou encore une attaque à l’acide fait disparaître l’indésirable, laissant à la belle-mère l’honneur d’élever ses petits-enfants orphelins. Dans l’Inde moderne, les femmes, veuves ou non, restent le plus souvent encore soumises au diktat de la société pourtant en plein bouleversement.

Dans chacun de ces grands tirages, une femme en sari. La beauté est exaltée alors que la réalité dont parle l’artiste est inverse. Au lieu de parler d’ombre, la disparition physique ou sociale, l’artiste parle de lumière. La splendeur des visages et des corps pour dire le désastre de la réalité sociale. Des images de conte pour dire l’enfer de la réalité, d’où le titre général de l’exposition.

Chacune des photos témoigne du style de l’artiste : une composition recherchée, des effets de fumée et du rouge qui évoquent de manière subliminale le bûcher, une lumière crépusculaire, le décorum et la solitude, une esthétique qui arrête le pas des visiteurs, une fascination du regard qui invite au questionnement et à la prise de conscience.
Là encore, la scénographie est une vraie réussite, car chaque photo repose sur le mécanisme de la mise en abîme de ce qui se joue dans la crypte : le visiteur face à la photo, dans une solitude muette ; le patrimoine du lieu face à celui des palais indiens ; la lumière méditative, etc.

Ces deux ensembles d’œuvres sont dans la continuité de trois séries antérieures : Inside Views (2004-2011), qui dresse un portrait mystérieux et mélancolique de femmes vivant dans les mégapoles (voir vidéo) ; Half the Sky qui parle de destins féminins très variés ; How Much Can You Carry. Visite commentée par l’artiste(2012-2014) ? est une réflexion sur le poids de la vie [2].
Son engagement s’est en outre prolongé avec sa participation à l’opération la Flamme Marie Claire- Présentation par l’artiste : une série de portraits de jeunes filles, de 6 à 21 ans, invitées par l’artiste à raconter ce qu’elles rêvent de faire dans la vie, avec des ballots analogues à ceux des femmes éthiopiennes.



Nicolas Henry

Familier de Saint-Merry, l’artiste est fondamentalement un conteur et écrivain, qui retranscrit tout en images.
Avec « Les aventures de Supershaktiman », il reprend la même posture que dans ses séries précédentes en l’appliquant à l’Inde. Nicolas Henry aime parcourir le monde accompagné de son assistant et parfois de sa femme. Il se fixe un thème de voyage, puis, avec sa curiosité insatiable, va au-devant des gens les plus divers, les écoute et engage un dialogue sur leur passé. Une fois la confiance établie, il utilise tous les objets appartenant à ses interlocuteurs pour créer un cadre de photos et leur demande d’en être les sujets.
Chaque photo est une petite scène de théâtre, composée de multiples prises de vue différentes qu’il superpose. Puis, il rédige un petit texte qui n’est pas un simple commentaire de ce qu’il a fait, mais peut être, par exemple, la reprise d’un échange avec son interlocuteur.
Dans la série de 50 photographies présentées en 2018 à Saint-Merry, fondées sur la découverte de palais de Maharadjas et les entretiens avec leurs héritiers, il a construit progressivement un conte inspiré d’un conte indien qui détourne avec humour les grands mythes contemporains du héros (lire Voir et Dire >>>). Les aventures de Supershaktiman, un superman Hindu, sont traversées par les couleurs et les décors somptueux de l’Inde mais aussi du Maroc où l’artiste a été en résidence. Ce conte philosophique oriental raconte l’histoire de son amour impossible avec la belle musulmane Shamina. Tels des Roméo et Juliette. Cette fable invente une histoire où la tolérance outrepasse les clivages religieux ; l’artiste construit ainsi une réflexion sur la spiritualité et la liberté.

Voir la vidéo racontant le voyage en Inde de Nicolas Henry et la manière dont il construit ses photos et découvrir l’imaginaire débordant de l’artiste [3].

A si l’Inde m’était contée : Le temps de Maharajas from Nicolas Henry on Vimeo.

Le système de rencontres de Floriane n’est pas éloigné de celui de Nicolas, ils ont travaillé ensemble les territoires et les bâtiments, mais les sujets des photos ne sont pas traités de la même manière.

Nicolas Henry innove dans l’expression de son univers baroque par trois aspects :

  • 1) Alors que précédemment chaque photographie était une saynète indépendante des autres, l’artiste élabore, ici, plutôt un roman photo que l’on peut lire soit en suivant la numérotation proposée sur le mode du conte à raconter aux enfants que nous sommes demeurés, soit en admirant chaque cliché dans sa singularité, peu importe ce qui précède. Bref on peut se laisser aller et ne pas être dupe de l’artiste ! Une photo de Nicolas Henry demeure une œuvre chargée d’émotions et d’optimisme, accessible et pouvant être lue de multiples manières.
  • 2) Si les précédentes photos étaient des clichés sortant de l’atelier de tirage, celles-ci ont été confiées à une équipe d’artistes indiens locaux, à Jaipur, qui ont rehaussé chacune avec de la peinture, de la paille, des broderies, des matériaux les plus divers. Chaque cliché est une œuvre unique, comme chez d’autres artistes tels Pierre et Gilles. Mais avec les objets matériels, cela relève plus de l’esprit du nouveau réalisme à la française (années 70-80), repassé par l’art indien qui absorbe tout et le digère à sa manière, Bollywood étant l’archétype du dévoiement d’Hollywood [4].
  • 3) La mise en scène dans les bas-côtés et le claustra de Saint-Merry tient du théâtre, mais cet excès n’est que le renouvellement du rococo français du XVIIIe tel qu’il s’exprime dans la chapelle de communion. Le tableau « Les pèlerins d’Emmaüs » de Charles Coypel (1749) est construit autour d’un rideau de scène et comprend des têtes d’anges qui virevoltent partout (voir diaporama V&D). Ce tableau est entouré de deux tableaux immenses du XIXe qui racontent des histoires très exotiques, au sujet religieux. Nicolas Henry aidé par l’équipe lumière de Saint-Merry innove avec la disposition de grands tubes leds incurvés, des traits blancs qui construisent une vraie installation de lumière et surprennent les spectateurs.

Trois réponses

Il est alors possible de répondre aux trois questions initiales.

1) Les deux artistes vivent ensemble leur art, coopèrent, mais chacun dans son style, son imaginaire, son questionnement. Loin de la fusion d’un Pierre et Gilles, ils sont plus proches de la posture d’Annette Messager et Christian Boltanski. La réception de leurs œuvres est bien distincte. L’apport du bâtiment de Saint-Merry est de permettre, par ses dimensions et ses micro espaces, non pas une confrontation mais des interprétations différentes de questions sociétales et spirituelles. L’esthétique magnétique de Floriane vit très bien aux côtés de la photographie réenchantée de Nicolas. Ils sont dans la vérité plus que dans le réel.

2) Il y a des continuités dans les séries des deux artistes, mais l’exposition de Saint-Merry provoque de véritables ruptures de mise en scène, voire des innovations comme les grandes toiles d’autel. Si l’on reprend la classification proposée par Jean-Luc Monterosso (>>>) pour définir la photographie française, les photographies mises en scène, les photographies d’auteurs et celles de photographes écrivains, les photographies plasticiennes, le travail du duo de Saint-Merry relève des trois, en y incluant une dimension spirituelle.

3) L’exposition de Saint-Merry rappelle le milieu de la Maison Européenne de la Photographie : plusieurs grands artistes en plusieurs lieux. Par les sujets traités, par l’engagement et l’humanisme de Nicolas Henry et de Floriane de Lassée, « Inde : Contes et réalités » a pleinement sa place dans l’église, même si certains demeureront réservés, car trop empreints d’une vision classique de l’art en église, ou seront simplement déconcertés. C’est cependant une splendide expression de l’ouverture au monde et à la culture.

Jean Deuzèmes

Les œuvres de ces photographes vous intéressent :

https://www.nicolashenry.com papakakou@gmail.com
https://www.florianedelassee.com floriane@florianedelassee.com


Voir leurs photos dans le portfolio (à droite) ou cliquez dans les plus petites de l’article.

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Visite : 10 décembre-13 janvier
Lundi - Samedi : 13h - 18h


[128 avril au 20 août 2018 : Voir vidéo L’exposition explorait le processus créatif généré par les relations amoureuses, passionnées, complexes parfois subversives, qui unissaient les artistes avant-gardistes de la première moitié du XXe siècle.

[2Dans How Much Can You Carry l’artiste a fixé, voire suspendu, son regard sur les ballots surdimensionnés que les femmes éthiopiennes transportent avec dignité sur la tête. Une métaphore du poids de la vie, de cette charge physique, mais aussi psychologique, à supporter ou à dépasser.
Puis elle a traversé les cinq continents en parallèle de la série précédente, rendant hommage aux "cariatides modernes" ; celles dont la vie est difficile et où le sourire et le rire deviennent la clef d’une existence vivable. La série initiée en Éthiopie mettait en exergue le poids des biens de première nécessité échangés au marché local et ramenés surtout par des femmes. Puis, la série s’est enrichie d’un second niveau de lecture, plus métaphorique, faisant référence aux divers poids que nous portons tous, qu’ils soient physiques ou psychologiques (le poids des traditions au Japon, de l’éducation au Népal, la responsabilité des aînés, la différence sexuelle ...).

[3Un autre film d’animation pour une association de personnes en situation de handicap est une synthèse drôle et brillante de la générosité et de l’imaginaire de l’artiste. Voir https://player.vimeo.com/video/286701670

[4En fait Nicolas Henry reprend la pratique ancienne indienne de « rehauts » sur photographie, incluant peinture, costumes, tissus et bijoux. Frérique Delangle, grand photographe français, a fait de même en utilisant les talents des peintres d’affiche indiens pour rehausser ses propres clichés. En effet, alors qu’ils peignaient antérieurement tout à la main ils ont été mis au chômage par les nouvelles techniques d’impression. Aussi, pour parler de Paris dans la mondialisation, le photographe a pris des photos banales de la capitale et leur a envoyé ses clichés pour les parer de la luxuriance des affiches des villes indiennes. (Lire V&D >>> http://www.voir-et-dire.net/?Paysages-francais-BnF)

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