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Oliver Beer. Household Gods



Il explore de nouveaux rapports entre sons, voix et formes. Il envoûte avec sa modernisation de l’animisme des objets. Une étonnante exposition Galerie Thaddaeus Ropac <16-02-19

Avec les divinités du foyer (Household Gods), l’artiste international Oliver Beer, né en 1985 et travaillant à Paris et dans le Kent, poursuit d’une manière convaincante sa recherche au long cours sur les relations entre les sons et les formes visuelles qu’il créée ou rassemble, sur l’interaction entre l’espace et le vivant.
Formé à l’architecture, il faisait résonner des vibrations vocales de femmes et d’hommes dans des bâtiments qui devenaient de véritables instruments, The Resonance Project. Alors que la voix de l’homme y était la médiatrice entre les choses et les sons, il reprend, avec Households Gods, des techniques antérieures, un appareillage acoustique (micros, enceintes, signaux), mais pour aller puiser dans la matière même les éléments d’un concert étrange et remettre en question la perception du monde des visiteurs.

L’intérêt des grandes institutions ou des biennales pour cet artiste tient à son approche de l’harmonie qui touche tout un chacun.

Pour la Galerie Thaddaeus Ropac, dans laquelle il a plusieurs fois exposé, Oliver Beer propose deux ensembles de pièces relevant de deux intuitions :
Le premier est le plus marquant. Au RdC de ce white cube qu’est cette galerie, une sorte d’archétype muséal, il comprend d’étranges sculptures posées sur beaucoup de socles blancs accolés de micros. En réunissant des objets culturels ou issus du quotidien pour les transformer en installation sonore, l’artiste affirme qu’il y a une musicalité innée dans le monde matériel. La performance donnée lors du vernissage fut un moment fort et démonstratif de sa recherche : deux femmes assemblant leur cavité buccale pour en extraire un chant venu de leurs origines.

Le second ensemble, à l’étage, est une exposition de délicates sculptures bidimensionnelles élaborées à partir d’objets personnels. L’artiste suggère que derrière leur silence existe une dimension sonore et cosmique.
La pensée d’Oliver s’inscrit dans la continuité de bien d’autres artistes.

Entre sons et formes, une quête d’artistes

La question des rapports entre sons et formes a été traitée de multiples manières dans l’histoire des arts. On peut en citer quelques exemples significatifs : Klee a intégré la musique dans sa peinture en trouvant un style en écho aux partitions de musique ; les architectes des grandes salles d’opéra ou de concert ne font que travailler l’espace et le décorer pour que l’auditeur apprécie au plus fin la musique ; le mouvement artistique Fluxus a transformé le sonore en matière ou média ; Max Neuhaus, interprète américain de musique expérimentale des années 60, a théorisé une esthétique liée au design sonore et à l’environnement, en conceptualisant la notion d’installation sonore qu’il a ensuite appliquée aux découvertes des espaces ; John Cage a donné à entendre des pianos remplis d’objets, d’où sortaient non plus des sons, mais des bruits, l’artiste invitant à entendre des choses et l’auditeur portant son attention non plus sur la profondeur d’une composition, mais sur la surface du son émis.
Récemment, les scientifiques et archéologues ont même proposé d’écouter le chant des artisans potiers d’il y a 2 à 3 000 ans à l’aide de microscopes, car la vibration de leur voix avait transformé la matière première sur laquelle ils travaillaient !
Oliver Beer fait donc entendre une voix originale dans ce champ artistique travaillé de toutes parts.

Une scène d’objets dont on perçoit les sons

Dans cette exposition, Oliver Beer, dont la formation de plasticien a inclus aussi des études d’architecture et de musique, puise ses idées dans l’anthropologie : « Chaque civilisation a pris des objets et les a érigés au rang d’idoles. Il s’agit d’investir avec un esprit – c’est ce qui arrive quand on le fait chanter. »
En paraphrasant Lamartine (Harmonies poétiques et religieuses) on pourrait poursuivre
« Objets inanimés, avez-vous donc un chant
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?
 »
Oliver Beer plaiderait-il pour un retour de l’animisme ?
L’installation sonore qu’il a réalisée dans la galerie est constituée de socles blancs de tailles variables sur lesquels il a déposé des objets les plus divers, de la tirelire à un vase de porcelaine, qui transforment la salle blanche de la galerie en un cabinet de curiosités du XXIe siècle, sans cartel. Ce qui unifie l’ensemble est le dispositif visuel de saisie des sons : des fils noirs relient les enceintes et, sur leur pied métallique, des micros qui plongent dans la « tête (ou la bouche) » des objets. La technique se fait intrusive, non sans humour plastique.

Le principe est simple et la technologie parfaitement au point. Les microphones saisissent les vibrations du son ambiant dans le vide interne des objets, c’est-à-dire le son de la salle qui s’infiltre par « la tête (ou la bouche) » ou encore lors du déclic de démarrage des micros. Il se produit alors des effets de rétroactions acoustiques [1], que l’artiste appelle le son inné de chaque objet. Ces notes sont déterminées par le volume et la forme de chacun et demeurent inchangées depuis le jour de leur création, sous réserve du vieillissement interne du matériau, d’où la qualification d’inné. Tout se passe comme si l’artiste libérait les djinns emprisonnés dans chaque éléments de l’installation.

Oliver Beer. Household Gods. 2018 from Voir & Dire on Vimeo.

Voir vidéo du vernissage
Oliver Beer qui investit son installation d’esprits acoustiques reconstruit en fait une tradition animiste imaginaire et élabore un discours particulier, complexe et joyeux avec des objets ayant les origines les plus diverses. S’entremêlent alors les questions d’assimilation et d’appropriation culturelles que l’artiste suggère en positionnant dans l’espace de petites œuvres personnelles ou familiales choisies pour leurs résonnances. Les relations invisibles entre objets ont à voir avec l’harmonie, le son étrange et rapidement envoûtant étant la traduction immatérielle de ces liens. Par l’organisation des socles et des fils, ces liens trouvent une expression visuelle.

Une question demeure ouverte : le son est-il lié uniquement à la géométrie de la forme de l’objet (comme un instrument de musique) ou plutôt à la tradition culturelle ou encore à la psychologie du créateur ?

Une performance

Dans le cadre de toutes ses expositions, Oliver Beer organise des performances immersives jouées par d’autres. Si les visiteurs sont associés parfois dans les parcours qu’il construit, il invite plus souvent des choristes et chanteurs dans les lieux qu’il investit. La performance du 12 janvier 2019 Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me) a été interprétée par deux femmes qui ont joint leurs lèvres et créé une unique cavité buccale pour émettre des sons, pendant plusieurs minutes. L’artiste leur avait demandé de se rappeler la première chanson qui avait marqué leur enfance et de l’intégrer dans leur mélodie. En devenant un unique instrument, ce sont leurs cordes vocales et tous les muscles de leur visage qui ont engendré des fréquences de résonance amplifiées par deux micros placés de part et d’autre. Le cadre de ces sons était donc à la fois un cadre éphémère et un être temporaire : le rassemblement de deux corps, tel un objet ayant des racines animistes.

Oliver Beer. Composition for Mouths. Performance à la galerie Thaddaeus Ropac 12-01-19 from Voir & Dire on Vimeo.

Des tableaux précieux

Dans le second ensemble d’œuvres, Oliver Beer poursuit sa recherche au travers de sculptures bidimensionnelles en résine noire dans lesquelles il a inséré des objets personnels, ayant une dimension iconographique. Ceux-ci deviennent des dessins, des collages d’une très grande précision. Des chevilles de sa propre guitare côtoient des fragments de son premier métronome ou le mécanisme de l’horloge de sa grand-mère.
Ils semblent fossilisés avec délicatesse dans un vide infini. Cette dimension cosmique est présente dans d’autres œuvres, notamment un triptyque où « la cruche émaillée de sa grand-mère qui résonnait autrefois en un si bémol parfait est réduite au silence et devient une projection visuelle de ses capacités auditives  » comme le décrit le flyer.

Ce qui traverse l’œuvre d’Oliver Beer est la recherche d’harmonie dans des univers d’architecture où la voix trouve sa place et y résonne.
Jean Deuzèmes

Postures de l’artiste

Entretien avec Oliver Beer lors de son intervention à la Fondation Cartier (2004)

Oliver Beer présente sa démarche d’artiste en résidence aux cristalleries Saint-Louis : la fabrication d’une fenêtre auditive.

https://www.oliverbeer.co.uk

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12 janvier-16 février 2019
7 rue de Belleyme, 75003 Paris


[1Les technologies numérique et acoustique sont chargées de gérer les effets Larsen

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