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Cécile Borne. « Mu(e)s »



Redonner de la vie à des vêtements trouvés en bord de mer. Installer des tissus dans l’univers rococo d’une chapelle du XVIIe. Dialoguer avec la mémoire des textes bibliques. Une splendide installation à Saint-Merry. 7 au 30 juin 2014.

« Plasticienne chiffonnière », Cécile Borne présente des assemblages de tissus, simplement amidonnés ou collés sur des morceaux de plexiglas, qu’elle a trouvés sur le bord la mer. Des blouses de travail, une veste de garçon boucher, un pantalon de sage femme, une combinaison en dentelle, un pantalon d’enfant sont les matériaux d’une œuvre qu’elle installe en tenant compte des lieux.

Ses matériaux d’artistes sont des vêtements pour la plupart d’anciens vêtements de travail, recyclés en chiffons, utilisés sur les bateaux, puis jetés par dessus bord, brassés par la mer, enfouis dans le sable. D’autres viennent de plus loin, on ne sait.
Par le jeu des métamorphoses, je redonne corps à des matières désaffectées, issues du rebut du monde, épuisées, grignotées.

Je découds, recolle, assemble les fragments. J’interroge les lignes, les taches, les accidents. Je tente de reconstituer les bribes d’une histoire décousue.

Telle Agnès Varda, dans son film sur les glaneuses, elle commence par marcher, elle, en bord de mer, face à un paysage sans bornes.

Puis elle prend soin de ses trouvailles. Et son activité de l’esprit va leur donner corps deux fois : d’une part, chaque morceau va être traité pour ses qualités intrinsèques et, d’autre part, va être inséré dans un vaste ensemble pour le lieu auquel elle le destine. Le même est alors placé différemment. Chaque installation est bien unique et chacune tire une partie de son sens du lieu-même.

Pour Saint-Merry, elle opère une transfiguration d’un espace très difficile pour les artistes, une vaste chapelle rococo, éclairée uniquement par des lanterneaux la lumière étant brutale en juin.

Elle a composé un paysage féerique et profond à la fois :
-  pour cacher deux affreux panneaux marrons sous d’immenses tableaux, elle a construit deux murs rectangulaires avec ses tissus cousus laissant passer la lumière, qui constituent deux vitraux d’un nouveau genre. On ne les regarde pas en levant la tête, comme d’habitude, car ils sont ancrés dans le sol dallé !
-  pour habiter l’espace, elle fait pendre ses tissus par des fils de nylon que le soleil révèle subtilement. Comme les masses d’air circulent en permanence en ce lieu, tous ces objets tournent et constitue un ballet de fragments mobiles ; les supports de plexiglas font miroir et créent des taches de lumière au sol. Devant des tableaux et des sculptures du XVIIe, où les tissus et vêtements jouent un rôle essentiel qui sont autant des ensembles démonstrateurs que des prouesses des artistes de l’époque, Cécile Borne donne au vide quelque chose de léger et ludique. Aux grandes masses peintes ou sculptées des murs répondent des fragments qui dansent.
-  quelques petits tableaux toujours faits de vêtements mais très sombres, accrochés sur les piliers, contrastent avec la blancheur de la pierre.

Le titre

« Mu(e)s » renvoie à la transformation de la peau et correspond bien à la symbolique du matériau choisi par Cécile Borne, le vêtement étant l’image de la seconde peau de l’homme, celle qui protège son intégrité et exprime son identité, son statut. C’est la base de la psychologie ou de la vision sociale traversant la peinture classique. Dans l’expo de Saint-Merry, ces vêtements, qui sont rarement des ensembles entiers, font penser à ces peaux translucides de serpents ou de lézards trouvées sur les chemins, que les savants appellent étrangement des exuvies de squamates. Or, quand on sait que les animaux ne muent pas de la même manière, certains changeant complètement de peau, d’autres, au contraire, par fragment et qu’alors, là où cela craque, l’animal est dans une position de fragilité extrême vis-à-vis des autres et de l’environnement, ces petits morceaux ramassés par Cécile Borne et qui flottent en l’air expriment bien la part de fragilité des corps qui les ont portés. Quand on parle des transformations du corps des adolescents ou de l’esprit de l’adulte après des épreuves, on dit qu’ils muent, car on ne sait pas ce qui va en sortir. Cécile Borne semblerait dire : quelque chose de très beau.

La différence d’échelle entre la hauteur de la chapelle et la taille des vêtements, destinés pourtant à des bustes ou à des jambes d’humains, accroît le sentiment de petitesse de l’humain. Mais, l’ensemble vit et joue avec l’élégance.

« Mu(e)s » renvoie bien sûr au mouvement, car ici les tissus sont mus par le courant d’air permanent, ce qui dans une église renvoie à une autre symbolique, le souffle, l’Esprit.

Et il y a la graphie du texte ; en observant cette mise entre parenthèses, mais en plein centre du mot, le « e », une voyelle ô combien féminine, on peut se permettre d’affirmer qu’il y a bien du féminin dans cette œuvre ! On pense alors à Annette Messager qui fait de la couture et de la broderie l’instrument d’un féminisme tranquillement affirmé.

La mue renvoie à une sorte de renaissance. C’est là où git le fondement de l’œuvre de Cécile Borne. Elle va chercher ce qui est à terre, ce qui est rejeté par la mer, qui est, dans la symbolique traditionnelle, le lieu des monstres et du mal, pour leur donner une nouvelle vie. Du rejet, de l’abandon, de ce qui est négligé par d’autres promeneurs avant elle, l’artiste fait œuvre, redonne du sens aux fragments. Elle ne reconstitue pas, elle crée tout autre chose. Elle se saisit de la mémoire contenue dans ces bouts de tissu (de la couturière initiale ou de celui/celle qui les ont portés), pour en faire autre chose. L’apport est double : chaque morceau est sauvé de l’oubli ou du désintérêt et, par ailleurs, le geste artistique transfigure ces éléments épars en un ensemble beau, étrange et questionnant le visiteur.

Une œuvre poreuse de sens

Dans les travaux de cette promeneuse et chercheuse de l’abandonné, donnant une seconde vie, la frontière est poreuse avec les textes anciens et familiers : Samuel (1 S 2,6), Les Maccabées (2 M 7,9), Tibériade [1] , etc.

Ainsi, le rêve d’Ezéchiel (37, 1-7) prend une étonnante résonance :

On me dépose au milieu de la vallée : elle est pleine d’ossements. Il me fait aller et venir entre eux en tous sens, regardez, il y en a une multitude sur le sol de la vallée, ils sont tous desséchés. […]
« Prophétise, me dit-il, prophétise sur ces ossements et dis-leur : Ossements desséchés, écoutez la parole de Yhwh. Voici ce que dit le Seigneur Yhwh à ces ossements : Regardez, je vous envoie un souffle.
Vivez ! Je vous donne des nerfs, je fais pousser de la chair sur vous, je vous couvre de peau, je vous donne mon souffle. Vivez !
Ah, vous allez voir que je suis Yhwh. »

Je prophétise comme j’en ai reçu l’ordre.

Dans l’œuvre, face aux « vitraux »

En se promenant dans l’œuvre, le visiteur ne peut qu’être étonné par la variété des points de vue car les tissus profanes qui bougent ont comme arrière-plan des sculptures ou des tableaux religieux et les époques se compressent alors. Certes, il y a du ludique dans cette installation du XXIe siècle, mais les associations visuelles ouvrent aussi sur beaucoup plus profond, sur du sens que chacun crée en fonction de sa sensibilité du moment.

Dans le champ global de l’art, les artistes utilisent de plus en plus fréquemment les vêtements, qu’ils soient intégrés dans les œuvres, revêtent des sculptures pour les rendre plus proches et pour troubler le visiteur. Christian Boltanski les utilise d’une manière bien connue ; dans l’exposition « Personnes » de Monumenta 2010, l’émotion était à son comble, avec cette montagne et ces carrés de vêtements, posant la question de la mort ou du pouvoir tyrannique (lire article V&D). Mais avec « Mu(e)s », on est à l’opposé de sens, Cécile Borne n’est pas dans la Vanité, elle affiche la vie, elle la fait danser.

De leur côté, les deux grands panneaux sont une véritable innovation [2] . Ils relèvent du vitrail abstrait avec des coutures à la place des anciennes baguettes d’assemblage en plomb ; là où il n’y avait pas de lumière, les peaux de vêtements en laissent passer. Les vitraux sont incrustés pour la plupart dans des hautes baies, les panneaux de l’artiste reposent sur le sol ! Pas de textes incrustés, pas de signes religieux, uniquement des formes de vêtement portés, des formes d’hommes et de femmes serrés les uns contres autres.

Jean Deuzèmes.

http://cecile.borne.free.fr/ cecileborne2@orange.fr


Exposition visite à Saint-Merry, 76 rue de la verrerie, 75004, tous les après-midi jusqu’à 19h, du 7 au 30 juin.

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[1Près de Tibériade, le Christ parcourt les bords du lac pour « collecter » des hommes ordinaires, donner du sens à leur vie ; la thématique du rejet de l’autre puis de son retour dans la vie sociale et religieuse est omniprésente.

[2Pourquoi ces panneaux ne resteraient-ils pas au-delà de l’exposition ?

Messages

  • Merci pour cette très riche présentation de l’exposition de Cécile Borne. J’aime particulièrement le commentaire sur les deux panneaux - vitraux, de chaque côté de l’autel, les traces des hommes tout auprès du "saint". Un lieu paisible et vivant. Maintenant, il n’y a plus qu’à regarder. Une exposition pour grandir.

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