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Construire des images immersives. Arles 2019



Yann Pocreau et The Anymous Project : deux approches de la photographie immersive. Le cadre d’exposition fusionne avec le sujet. L’image suscite l’émotion autrement.

Extrait de The Anonymous Project

Les rencontres photographiques d’Arles mêlent des approches très différentes, sans ligne thématique dominante, sauf en 2019 d’une part, en célébrant le 50e anniversaire de cet événement international qui a modifié profondément la ville et, d’autre part en reconnaîssant la place des femmes dans la photographie. Cependant des fils unissent parfois certaines expositions comme « Cathédrale » de Yann Pocreau, à l’espace Croisière, et « The house » de The Anonymous Project, à l’espace Maison des Peintres, l’une et l’autre utilisant des moyens simples pour accroître l’émotion issue des images.

La première, dont le commissaire est le directeur même des Rencontres, Sam Stourdzé, est une mise en scène par un artiste canadien de cet élément fondamental de la photo qu’est la lumière. La seconde n’a pas d’auteur, puisqu’elle rassemble des diapositives Kodachrome anonymes dans le cadre d’un vaste projet qui démarre, la collecte de photos d’amateurs sans signature. En 2019, Arles présente un échantillon de ces richesses trouvées sur eBay, dans des puces, des greniers, autour du thème de la maison. L’espace choisi, la Maison des Peintres, a pris les allures d’une maison des années 70 où ces images sont projetées par thèmes comme au temps lointain des séances de carrousel familial : le sujet et le lieu s’accordent intimement.

La scénographie des images a été bousculée par la réalité virtuelle qui est bien plus que la poursuite technologique de l’innovation en photo et cinéma. L’enjeu est de mettre le spectateur à l’intérieur de l’image afin de la rendre plus « vraie », plus onirique.

La photo est restée, quant à elle, le médium en deux dimensions où l’encadrement et le support permettent de distinguer l’image de la réalité, la scénographie venant créer les conditions appropriées pour accompagner le regard. Mais la question des rapports à la réalité matérielle demeure toujours vive. Les commissaires d’exposition n’ont eu de cesse de complexifier les scénographies et les artistes se sont mis à hybrider les médiums autour de la photo : dessin, peinture, films, écriture comme le montre l’exposition récente d’Adèle Gratacos à la Maison Européenne de la Photographie, qui brouille toutes les limites et pousse très loin la notion d’exposition immersive (Lire Noté pour vous par Voir et Dire >>>) .
Arles est un lieu où la photo peut utiliser des moyens relativement simples pour étendre son territoire visuel et ces deux expositions sont des expériences sensibles qui retiennent le visiteur.

Cathédrale

Yann Pocreau, né en 1980 à Québec, vit et travaille à Montréal. Il utilise la lumière comme un véritable médium capable de tisser de nouveaux liens entre photographie et architecture. S’il utilise toutes les techniques possibles de la photo (Polaroïd, argentique, diapo, etc. ), son intérêt premier est bien la lumière. Pour cela, il construit des environnements utilisant la photo et introduit des faisceaux ou jeux de lumière, en rapport avec l’architecture du lieu.

Avec Cathédrale, il propose une expérience immersive au spectateur qui, immédiatement, ne saisit ni le lieu, ni l’œuvre. Il est parti d’une carte postale du début du XXe représentant une voûte de cathédrale gothique ; il en a fait une photo monumentale qu’il a accrochée sur un support bois reprenant les formes des ogives en trompe-l’œil. Puis ayant percé sa toile, il a disposé derrière des faisceaux lumineux, réels à s’y méprendre alors qu’ils sont artificiels. Arrêt sur image : il s’agit d’un moment fantasmé de l’arrivée des premiers rayons de soleil naturels dans une église, passant notamment au travers des vitraux où la poussière vibre sous les ondes lumineuses. Une machine à fumée dans le lieu d’exposition vise à rendre palpable cette lumière.

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Les ombres et les rayons réels des faisceaux sur le sol éclairent indirectement la toile et amplifient les effets de lumière, et de mystère, de la photo d’origine. Le percement de la toile, celle de l’image de la voûte, renvoie à la fragilité du patrimoine et de celui qui regarde, l’image est le témoin d’un bâtiment historique et transforme l’atmosphère d’un lieu de culte en scène de théâtre mêlant poésie de la ruine et apocalypse. Une expérience immersive finalement sereine que l’on traverse en silence, tant le lieu d’exposition, une pièce très frustre, évoque un lieu sacré.

The House

L’originalité de l’exposition à la Maison des Peintres est double : la présentation d’un projet original et profondément humaniste, The Anonymous Project, et la création d’un cadre spécifique, une maison, pour visionner une série « The house ».
Le réalisateur anglais Lee Shulman, 44 ans, a acheté en 2017 sur eBay une valise de diapositives. En les examinant, il a compris l’importance de ces témoignages de vie saisis sur le vif et a continué à en acheter, puis les a triés et, désormais, fait à partir de sa base de données en pleine croissance des expositions thématiques : l’amour, les loisirs, la maison, etc.

Les diapositives couvrent la période 1930-1980 et ont été prises dans le monde entier, encore que 60% viennent des États Unis, la technique ayant été largement utilisée outre-Atlantique. Le projet se développe sur le mode collaboratif (voir le site) et suit un but : unir les différences. «  En préservant une grande partie de nos expériences partagées, nous apprenons des uns et des autres et de nos différences. Mais, plus important encore, cette humanité partagée nous enrichit. Cela est particulièrement important à notre époque où les divisions dans le monde n’ont jamais été si grandes, où le nationalisme ne cesse d’augmenter, particulièrement en Occident. À travers ces images collectées, nous apprenons que notre besoin d’amour, de rire, d’intimité et de festivités est ce qui nous lie tous.  » (Le projet de The Anonymous Project)

Extrait de The Anonymous Project

Ce projet fondamentalement optimiste aborde la maison au sens du foyer, et non pas en simple lieu matériel ; les liens familiaux et amicaux sont les sujets des photos et s’y expriment dans les multiples registres affectifs sur les supports matériels reconstitués de la maison.

La salle à manger est aménagée pour un repas de Noël et du canapé on peut voir les scènes de repas et de joie, sur un poste de télé des années 60 ou sur un tableau transformé en écran ;

le garage et une simple carrosserie donnent les images de la voiture reine et des relations qu’elle a permises ; l’espace lié à la niche témoigne de la présence de l’animal de compagnie dans la joie familiale ; la chambre truculente exhibe la ronde des photos des endormis ; dans la cuisine, le « royaume » de la femme au foyer idéale, l’image est partout, dans le frigidaire, au-dessus de la table, etc.

Il s’agit d’une exposition d’un monde idéalisé rendu comme tel par le Kodachrome dont les couleurs sont si vivantes. Pas d’esprit critique, seulement l’expression de sentiments bons à prendre. Une immersion heureuse et un projet politique entendant contribuer à la joie du vivre-ensemble .

Jean Deuzèmes

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