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Michael Wolf. La vie dans les villes



Arles 2017. L’exposition phare, la première rétrospective d’un photographe majeur de la vie dans les grandes métropoles, photojournaliste devenu pleinement artiste.

Les grands moments des rencontres photographiques d’Arles se jouent souvent à l’église des Frères- Prêcheurs (Martin Parr en 2015, Western Camarguais en 2016). Il fallait bien un tel lieu pour accueillir Michael Wolf, depuis ses premiers travaux Noir et Blanc dans une petite ville de la Ruhr jusqu’à ses assemblages d’objets trouvés dans les rues de Hong Kong, qui est sa base arrière de la photographie des mégalopoles. Il s’est fait connaître par ses grands formats de façades contemporaines de cette ancienne colonie britannique ou de Chicago mais il n’est pour autant un photographe d’architecture, son objet réel est anthropologique : comment les humains peuvent-ils résister à la force de cette nouvelle urbanisation, y vivre et y travailler ? Ses grandes façades colorées actuelles, ou grises autrefois, ne sont autres que des « cages à poules » ; à Chicago les structures extérieures ne cachent pas celles de la finance, la transparence des vitres n’en est pas moins un leurre. L’artiste ne peut renier tout ce qu’il doit à Eugène Smith, l’icône du photojournalisme engagé. Séduisante par la couleur, fascinante par la technique, l’œuvre de Michael Wolf a la même densité de vérité sociale. Il y a du voyeurisme dans ses prises de vue ; mais celles-ci sont les témoins d’une humanité qui se débrouille avec les contraintes qui lui sont imposées. Michael Wolf ne s’est pas établi confortablement, il est dans la recherche photographique permanente.

Un itinéraire

Michael Wolf née à Munich en 1954, grandit au Canada, en Europe et aux États-Unis. Il fait ses études de photographie à Essen et devient photojournaliste. En 1994 il s’installe à Hong Kong et travaille pour le magazine Stern. Ce territoire aux densités extrêmes est une source d’inspiration pour des productions personnelles. À partir de 2001, il se concentre sur ses œuvres artistiques, une reconversion réussie. Adepte des séries, ses travaux s’ordonnent autour des traits architecturaux des grandes mégalopoles (Tokyo, Hong Kong, Chicago, Paris) et de la manière dont l’homme y vit et résiste. Il s’est fait connaître par son esthétique de l’excès, le « No exit » à l’aide d’une vision qui emprunte au microscopique ou au macroscopique, pour aborder la singularité de chaque ville. L’exposition d’Arles montre sa puissance de création au travers d’une dizaine de séries très différentes.
Alors qu’Arles est de plus en plus marqué par le documentaire, avec des modes d’approche variés comme le documentaire subjectif ou la reconstruction narrative [1], « La vie dans les villes » affirme une approche artistique complexe, mais quasi obsessionnelle, partant d’une réalité précise pour développer sa pensée.

Bottrop-Ebel (1976)

Premiers pas : Essen auprès d’Otto Steinert, professeur autodidacte qui développe une vision subjective ; Michael Wolf passe un an dans un petit village minier de la Ruhr et rend une thèse photographique organisée comme une documentation sociale classique, éloignée de l’autre courant développé à Düsseldorf par les Becher, la nouvelle objectivité (voir article V&D). Alors que la région est frappée par une crise industrielle sans précédent, Michael Wolf est plutôt intéressé par la vie quotidienne et les détails exprimant comment celle-ci s’insère dans une urbanisation d’un certain type. La rigueur de son style dans les photos de maison annonce les séries ultérieures.

Architecture of Density ( 2003-2014)

Il ne faut pas rester à la surface de ces photos chatoyantes et étouffantes à la fois. Cette série qui l’a fait connaître dans le monde et lui a valu deux fois le prix World Press en 2005 et 2010 correspond au style créé par Michael Wolf, « No exit » ou « Sans issue ». Les prises de vue, la plupart frontales, souvent sans perspectives, sans ciel et sans rapport au sol, sans aucun photomontage, donnent à voir ces grandes masses bâties dont Hong Kong et les mégalopoles chinoises sont constituées. Elles révèlent la peau de la ville, avec une sorte de raffinement formel paradoxalement glaçant. Le caractère effrayant est d’autant plus sensible que ces clichés relèvent à la fois de l’école de la nouvelle objectivité photographique des Becher et du caractère industriel cher au Bauhaus ; ils mettent en avant la couleur utilisée cyniquement par les architectes pour tenter de gommer le caractère brutal, quasi totalitaire, de ces très grands ensembles. Avec la densité poussée à l’extrême, ces photos qui tiennent du « all over » décrivent bien moins une ville réelle qu’une ville imaginée, une sorte de « 1984 » de la photo.

100x100 (2006)

Du grand format sans trace humaine, l’artiste passe à l’intime, à l’aide de petits formats, une sorte de vue microscopique, qu’il a tenu à présenter sur les murs d’une pièce reconstituée. Cette série est complémentaire de la précédente et pénètre à l’intérieur de l’un des plus anciens complexes d’habitat social de Hong Kong dans lequel chaque appartement mesure 10 pieds x10 (3mx3). On retrouve une empathie à l’égard des humains, souvent des personnes âgées, analogue à celle de son approche de Bottrop-Ebel.

The Real Toy Story (2004)

Pièce maîtresse de l’exposition, non pas une photo, mais des photos incluses dans une installation. Ce projet est totalement différent des autres et trouve sa source dans le dernier reportage réalisé pour Stern « Chine : usine du monde », occasion pour lui d’entrer dans l’univers industriel du jouet et de ses ouvriers, mais aussi de revisiter des souvenirs d’enfance. Il se met alors à acheter aux puces de Californie 20 000 jouets d’occasion, en fait une collection qu’il transforme en installation, en y plaçant des photos ou filme des ouvriers auxquels il redonne une dignité perdue. Cette installation est très violente pour le visiteur qui fait le lien entre la globalisation inhumaine, les conditions d’exploitation ouvrière et cet objet de douceur qu’il peut offrir à ses enfants.

Transparent City (2006)

Du capitalisme industriel au capitalisme financier. Quand il arrive à Chicago pour installer « The Real Toy Story », Michael Wolf est surpris par les façades en verre des tours et reprend les idées d’« Architecture of density ». Mais la réalité est autre et son approche s’avère différente. La transparence permet, comme dans le film « Fenêtre sur cour », de pénétrer à l’intérieur et de saisir la vie de travail qui s’y déroule et de ceux qui s’activnte. Sa prise de vue utilise la perspective, tout en jouant sur la trame des façades rideaux. Il passe parfois au tableau et met le spectateur dans une position de voyeur, agréable esthétiquement, mais ô combien sans indulgence pour le fond.

Tokyo Compression (2010)

Montée d’un cran dans la vision de la compression en ville. Dans cette série, il prend en photo les personnes dans les métros bondés de Tokyo, la densité n’étant plus architecturale, mais humaine. Il applique à ses portraits, dans cet enfer urbain, la même technique que dans « No exit », mais ici les sujets ont vu le photographe et tentent de s’échapper en se tourdant ou en fermant les yeux. Le malaise est grand devant cet exercice qui peut sembler une provocation photographique, plus sadique qu’obscène, alors qu’elle est surtout une réflexion sur la place du photographe en milieu urbain et son éthique.

Hong Kong Corner Houses (2005-2011)

Retour à l’histoire, au journalisme d’architecture. C’est en fin connaisseur de l’architecture de Hong Kong que Michael Wolf a souhaité mettre en valeur des immeubles délaissés du quartier de Kowloon, bâtis à l’époque d’austérité de l’après-guerre, mêlant commerce et résidentiel. Les immeubles d’angle, morceaux originaux d’anthologie de la forme architecturale, sont difficiles à concevoir. Michael Wolf n’est pas seulement intéressé par le bâti de ces pièces patrimoniales qui résistent au temps de la promotion, mais aussi par le fait qu’elles sont habitées pleinement jusqu’à être rafistolées, sans doute sans doute illégalement. Ses photos sont dans la lignée d’un Walker Evans ( lire Voir et Dire>>> ) qui avait fait du vernaculaire le thème de sa recherche photographique permanente et révélait l’identité américaine au travers de motels, maisons, boutiques, etc. Les prises de vue de Michael Wolf sont dans un tout autre esprit qu’ « Architecture density » ; elles sont non pas frontales, mais contextualisées et montrent des modes de vie par les vêtements, les occupations et les utilisations des façades. L’artiste se fait sociologue. La question demeure de savoir si ces bâtiments tiendront face à la pression immobilière.

Paris Rooftops (2014)

Une vision intemporelle de Paris. À partir de 2008, Michael Wolf vit partiellement à Paris et est surpris par le caractère fermé des immeubles haussmanniens et la généralisation des digicodes qui en interdisent l’accès. Dans une ville où la hauteur est globalement limitée, il est frappé par la spécificité des paysages de cheminées sortant des immeubles antérieurs aux années 50. Il construit alors de manière très rigoureuse son image de Paris en révélant une beauté sur le mode d’un Mondrian, au point que ses clichés deviennent des tableaux quasi abstraits, faits de multiples couches, loin d’une approche du Vieux Paris à la Atget.

Street View (2008-2011)

Mettre en défaut Google. La vie parisienne lui semble très figée au regard de ce qu’il a connu à Hong Kong, la ville lui apparaissant comme bloquée dans son patrimoine. Il cherche donc d’autres manières d’en rendre compte. En explorant Paris par Google View, qui permet d’avoir des vues à 360° ou prises du ciel, dépourvues de toute vie humaine après nettoyage automatique par les machines, il s’aperçoit que ces dernières laissent passer des détails. Cette recherche lui ouvre des possibilités inédites de renouvellement de la photo de rue, l’application faisant fonction d’appareil photo. Il agrandit les images et pousse plus loin les effets de pixellisation et de bruit numérique qu’il avait déjà utilisés dans « Transparent City ». Il est ici pleinement artiste, ses clichés évoquant les tableaux ou sérigraphies de Roy Liechtenstein ou d’Andy Warhol, qui sont d’ailleurs des références pour lui. Comme dans « Tokyo Compression », il associe une réflexion sur l’acte de photographier, puisque son approche trouve les failles d’un système où l’image est partout et régie par des règles strictes. Dans cet univers d’extension de la technique, le photographe a toujours sa place et peut renouveler le genre.

Informal solutions (2003-)

Le caractère vibrant de la vie à Hong Kong est un facteur d’inspiration pour Michael Wolf. Il s’intéresse aux fragments de paysage urbain qui portent les traces de l’ingéniosité humaine, à cette interface entre espaces publics et privés : les objets laissés ou bricolés. Ses photos qui excluent les personnes ne font pourtant que parler d’elles en creux. Il y a de la démarche d’un Raymond Hains qui s’intéressait non seulement aux affiches lacérées ou aux palissades, mais à tout ce qu’il trouvait sur les trottoirs ou caniveaux et qu’il photographiait en les intitulant « sculptures urbaines ». Ce projet d’analyse des détails de la ville, où à Hong Kong les individus sont très contraints dans leur espace privé et prennent possession de l’espace public, s’est prolongé par de courts films appelés « Photographies de trente secondes »

Hong Kong Assemblage Deconstructed (2015)

Projet le plus récent, le photographe sort du cadre. Michael Wolf ne cesse de chercher et d’étendre son art. Partant de la série précédente et laissant parler son appétence à collectionner des objets, il a décidé d’associer aux photos d’ « Informal solutions » des objets aussi banals que des cintres, parapluies, ficelles, puis des sièges rafistolés qui sont autant de témoignages de la vie de Hong Kong et de ses mœurs ; installés dans un espace muséal, ils prennent une nouvelle valeur symbolique ou ethnographique. Sa démarche n’est pas celle d’un surréaliste collectionnant les objets des trottoirs et détectant l’étrange, mais une prolongation de « 100x100 », une mise en valeur par l’objet, une reconnaissance de l’identité anonyme spécifique de ces mégalopoles. Une extension matérielle d’une vision humaniste de l’hyper-moderne.

Jean Deuzèmes

Voir entretien filmé de Mickael Wolf

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[1Cette approche est très caractéristique des lauréats du Prix découverte 2017, Carlos Ayeta et Guillaume Bression qui, pour réaliser leur travail sur Fukushima, ont fait jouer leur vie ancienne à des habitants ou recréer des univers pour signifier le caractère invisible de la radiation.

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