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Gérard Garouste. Le Banquet (Correspondances 1/2).



Un immense triptyque dans la Galerie Templon est emblématique de la démarche de Gérard Garouste en 2021 : relire Kafka grâce à la Kabbale. Analyse de cette œuvre monumentale « Le Banquet ». Jubilatoire et labyrinthique.

La Galerie Templon propose une nouvelle exposition passionnante à la Galerie Templon (<24 juin 21), « Correspondances » de Gérard Garouste - Marc-Alain Ouaknin : une relecture de Kafka dans la perspective de la Kabbale. On y retrouve tout le style de Garouste et sa puissance d’imagination. Mais, ici, le grand peintre français, né en 1946, pratique une méthode particulière de définition du sujet et de création : un dialogue entre un philosophe et un peintre, dans l’esprit des débats entre élèves et maître étudiant la Kabbale, Kafka ayant lui aussi découvert cette approche à l’occasion de la production de son œuvre.
Au centre de l’exposition, est accroché le grand triptyque et tous les autres tableaux de l’exposition y sont partiellement liés.
Lire aussi Garouste et la Samaritaine (Correspondances 2/2), voir V&D >>>

Un nouveau concept dans l’esprit de la Kabbale

« Correspondances » est vraiment une exposition très particulière puisqu’elle a deux auteurs appartenant à des disciplines différentes.

H’avrouta (la martre et Pinocchio)

Elle est le produit de la rencontre entre un peintre et un philosophe, la signature d’un long compagnonnage d’études entre un disciple et un maître qui, en théorie, apprend aussi de son disciple dans l’esprit de la Kabbale : l’H’avrouta. Traditionnellement utilisée dans l’étude du Talmud, cette pratique a été ici appliquée aux textes de Franz Kafka. Cette expérience décrite par les deux amis comme dansante, jubilatoire, est une pensée de l’égarement, – comme le suggère le tableau ci-contre « H’avrouta (la martre et Pinocchio) »- où l’on ne cherche rien à priori, mais où on se laisse guider par un texte, l’association d’idées, le débat d’interprétation, chacun laissant des traces de ce qu’ils ont étudié ensemble. C’est une méthode ouverte d’accès à la connaissance fondée sur le croisement des textes et l’amour pour les « fractures » de mots. Les deux amis étaient déjà auparavant attirés par les écrits de l’auteur tchèque, juif, qui s’étant formé à la Kabbale en avait transféré le sens du récit et de la fable dans ses nouvelles et romans.

Alt-Neu-Shul sur le Pont-Neuf

Durant ce travail, l’attention du philosophe Marc-Alain Ouaknine a été attirée par l’existence de deux mots associés de multiples manières : Alt (Vieux), Neu (Nouveau), notamment dans le nom de la synagogue praguoise Alt-Neu. Il élabora alors un concept opératoire « Alt-Neu-Kunst », « l’art ancien-nouveau ». Ici le terme art déborde largement les questions esthétiques puisqu’il sert à questionner le lien entre les êtres, les choses, à déconstruire les attitudes face au temps de la recherche et du savoir. Cet outil est une dialectique, « un art divin du divan », comme le dit le philosophe qui lit les textes en faisant siens les propos de Walter Benjamin décrivant les passages et les rues de Paris « où le passé entre en résonance, le temps d’un éclair, avec le présent pour former avec lui une constellation [1]. »

Gérard Garouste, quant à lui, ne s’est pas contenté d’illustrer les propos du philosophe et a contribué, en disciple, à ce dialogue en travaillant sa peinture figurative avec la même méthode. Le résultat est éblouissant par les couleurs et les formes, mais énigmatique ; c’est une suite de récits et de fables qui empruntent à toutes les époques, sont liés à la Torah, au Talmud, à Kafka, aux auteurs juifs, à des œuvres de grands maîtres. Tout est mis en correspondance. La vingtaine de tableaux est à prendre non pas seulement comme des images à décrypter, mais comme autant d’invitations faites au spectateur de poursuivre par lui-même ses questionnements, c’est-à-dire interpréter de manière infinie ; comme s’il était dans une maison d’étude du Talmud et s’imprégnait de l’expérience de la Kabbale dans le champ visuel.

Jésus et la Samaritaine abordé par Garouste est un bel exemple de la méthode de création, ( Lire V&D), le Banquet en est un autre où coexistent une multitude d’histoires.

Le Banquet

Le banquet . Le triptyque

Le triptyque, dont les grands panneaux de 300x 270 cm sont simplement numérotés de 1 à 3, est constitué d’images qui renvoient les unes aux autres. L’artiste y raconte de multiples histoires, des fables à la manière de Kafka. Mais elle ont un sujet commun : l’exploration de mots qui sont liés à la vie et aux ouvrages de Kafka.

• Le tableau de gauche a comme cadre Venise, une scène de carnaval au-dessus duquel vole un Zeppelin,
• Le tableau du centre est un banquet où Kafka est entouré de personnages liés à son histoire,
• Le tableau de droite est truffé d’animaux étranges et notamment de chiens qui dansent, volent et jouent des instruments de musique.

Les panneaux, les personnages et les objets sont liés : ce sont des associations de pensée propres à l’univers de Kafka ou élaborées par Gérard Garouste et Marc-Alain Ouaknin à partir des textes de l’écrivain.

Le Banquet. Panneau 2

Les panneaux aux tonalités et mouvements semblables sont parsemés de confettis (coriandoli en italien) qui ne sont pas de simples détails anodins ou décoratifs, mais formalisent ce que l’artiste et le philosophe souhaitent initier chez le visiteur : le jeu du questionnement sans fin devant les tableaux et les textes. En effet, dans la Bible, la manne, la nourriture reçue - avec les cailles - par les Hébreux guidés par Moïse dans le désert était décrite comme ayant la consistance de la coriandre, avec un goût de miel. Comme ils découvraient cette nourriture, ils se posaient la question « Qu’est-ce que c’est ? » : Manû ? Or, en italien coriandre se dit coriandolo et coriandoli signifie confettis.

Un lancer de confettis est un donc un lancer de manne dans ces tableaux. Comme les Hébreux se sont symboliquement nourris de questions durant leur errance, les visiteurs sont invités à faire de même en allant d’un détail à un autre.

Le cœur central est le banquet. Tout tourne autour de Kafka, avec un choucas sur la tête car l’oiseau se prononce kafka en tchèque, entouré de personnages : Johann Georg Hamann le philologue auteur de « L’esthétique de la noix », thème récurrent chez Kafka, qui critiqua aussi le rationalisme kantien ; la reine Esther, de la Bible ; Gershom Scholem, le grand spécialiste du Talmud et de Kafka [2] ; Martin Buber, son premier éditeur ; Walter Benjamin ; la psychanalyste Eliane Amado Lévy Valensi, spécialisée dans la Bible, tenant un livre ; Yitzhak Löwy, un acteur du théâtre yiddish, ami de l’écrivain ; deux maîtresses de Kafka ; ses trois sœurs assassinées en camp de concentration.

Le Banquet. Panneau 1

Le livre que tient Eliane Amado Lévy Valensi est la correspondance de Gershom Scholem avec sa mère. Ce dernier y raconte qu’un Zeppelin a jeté des confettis sur Tel-Aviv le jour de la fête de Pourim, qui est la fête juive de carnaval. Dans le Zeppelin on y a lu le livre d’Esther, auquel est attaché Pourim ; d’où la présence d’Esther à la table. Bien plus, ce banquet trouve son origine dans les dix banquets cités dans le livre biblique ! Le carnaval renvoie à l’image iconique de Venise…
Dans le panneau de droite, les confettis ne tombent pas du ciel, mais sont jetés par une main qui puise dans un panier, comme dans un tableau du Tintoret, le peintre vénitien par excellence, auquel Gérard Garouste rend hommage.
Les oreilles coupées par terre font référence à celles coupées par Amman, selon le récit du livre d’Esther.
Tout est enchevêtré.

Le Banquet. Panneau 3

D’autres détails attirent l’attention :
• La toupie : elle a beaucoup d’importance dans la littérature de Kafka, où un personnage-philosophe se focalise sur cet objet, en pensant que, s’il comprend le mouvement et la manière dont il va s’arrêter, il comprendra la totalité du monde. Ceci est talmudique : partir du détail pour comprendre le monde.
• L’écureuil à la queue buissonnante revient souvent chez Kafka et Marc-Alain Ouaknin l’associe au buisson ardent.
• Le chat-agneau fait partie d’une nouvelle de Kafka, La lettre au père, et est relié au Séder (repas) de Pâques. Gérard Garouste s’est pris de plaisir à l’inventer.
• La multiplicité des chiens tient une grande importance, car ce terme est « un immense lapsus où chien se substitue syntaxiquement au nom qui n’est jamais écrit dans ses textes de fiction : Juif. [3] »
• Le choucas sur la tombe dans le panneau de droite : la tombe de l’écrivain est un lieu très connu de Prague.
• C’est par les mains et les yeux que Garouste exprime la personnalité des personnages.
• Les chapeaux, les masques, les instruments de musique sont partout à Pourim et au carnaval de Venise.
• Et l’on pourrait poursuivre l’exploration...

Entrer dans les tableaux de Gérard Garouste est jubilatoire, labyrinthique et désarçonnant à la fois, tant les références de ses histoires sont multiples. Ce Banquet est un bel exemple de la dialectique Alt-Neu où l’ancien et le contemporain sont présentés ensemble et mis en rapport en permanence.

Jean Deuzèmes

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[1Catalogue, p. 84

[2Il disait « Si vous voulez comprendre quelque chose à la Kabbale, lisez Kafka. »

[3Marc Goldschmit. Kafka, la faim de l’écriture et l’animalittérature https://journals.openedition.org/cps/1949

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