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L’art contemporain et l’arbre



Comment les artistes contemporains s’emparent-ils de ce sujet éternel qu’est l’arbre ?

Eija-Liisa Ahtila La Maison [The House], 2002

L’arbre accompagne la création littéraire et artistique, il est aux côtés de tous les vivants, comme en témoignent les succès récents de librairie : La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben , dont le triomphe planétaire fut suivi d’un film, ou L’arbre-monde de Richard Powers, un éco-roman américain écrit comme dénonciation des erreurs de l’administration du moment.
Dans les arts visuels, la question est abordée avec une grande diversité à l’échelle des siècles, que l’on songe à l’écart entre les représentations de Nicolas Poussin et celles d’Éva Jospin (lire V&D>>>). À l’époque contemporaine, la multiplication des formes de support visuel fait crépiter les points de vue. Des ouvrages contemporains, comme celui de Martine Francillon Ar(t)bre & art contemporain, donnent des clefs de lecture [1]]
, de même les multiples catalogues d’exposition comme l’Arbre de vie aux Bernardins en 2013 ; quant aux articles sur Internet (notamment à des fins pédagogiques), ils sont légions.

L’exposition de la Nuit-Blanche 2018 à Saint-Merry, « Danse avec les arbres » de Daniel Van de Velde (Lire V&D >>>) exprime sa singularité avec force. C’est une approche passionnée et authentique à côté de démarches d’autres artistes.

Quelques pistes pour situer cet événement au regard de la production contemporaine.

Pourquoi un intérêt constant pour l’arbre ?

Eija-Liisa Ahtila Above – Horizontal, 2011. Six écrans vidéos

En littérature, cet intérêt s’expliquerait, selon Robert Harrisson, par le fait que les bois sont tapissés de « souvenirs enfouis, de peurs et de rêves ancestraux, de traditions populaires, de mythes et de symboles plus récents [qui] partent en fumée dans les incendies de déforestation dont on entend tellement parler aujourd’hui [2] ».

Le cœur de la littérature bat au plus profond des bois (dossier à déplier)

A mesure que les forêts disparaissent, grandit le besoin nostalgique d’en humer l’humus dans les pages. Et les succès en librairie célébrant racines et frondaisons se multiplient, à l’instar de La Vie -secrète des arbres (Les Arènes, 2017), dont les deux versions (texte et illustrée) cumulent à ce jour 700 000 exemplaires vendus en France. Pour Robert Harrison, professeur à l’université Stanford (Californie), la raison en est simple : les bois sont -tapissés " de souvenirs enfouis, de peurs et de rêves ancestraux, de traditions populaires, de mythes et de symboles plus récents qui partent en fumée dans les incendies de déforestation dont on entend tellement parler aujourd’hui ". Dans Forêts. Promenade dans notre imaginaire (Champs, 2018), version réactualisée de son essai consacré à la littérature occidentale, il poursuit : " Ces feux nous émeuvent pour des raisons qui échappent partiellement à notre entendement ; ils nous font réagir à un autre niveau, celui de notre mémoire culturelle. "
Un univers à l’écart
L’Occident a, en effet, défriché son espace au cœur des forêts, auxquelles se sont opposées ses institutions dominantes la religion, le droit, la famille, la cité. " Dans la forêt, on perdait toute humanité, on ne pouvait être qu’en deçà ou au-delà de toute humanité. (…) La bestialité, la chute, l’errance, la perdition telles sont les images que la mythologie chrétienne associera de plus en plus aux forêts ", assure l’universitaire. Domaine des fées et des persécutés à la fois profane et sacré, celles-ci forment un univers à l’écart. Elles ont donné refuge aux amants et inspiration aux écrivains, qu’elles -dépaysent, enchantent ou terrifient. De l’épopée de Gilgamesh à la poésie d’Andrea Zanzotto, de Roland furieux aux contes de Grimm, des chants de Virgile aux récits autobiographiques du philosophe et naturaliste Henry David Thoreau, force est de constater que la littérature est née dans les bois. Dans La Douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours (Fayard, 2013), l’historien Alain Corbin rappelle que l’arbre " château aérien " — la formule est de Chateaubriand — porte en lui l’écriture dans le liber, pellicule végétale située entre le bois et l’écorce, et étymologie latine du mot " livre ".
Selon Oliver Gallmeister, dont la maison d’édition permet au lecteur français de découvrir le meilleur du nature writing, la conscience de la force et de la fragilité des forêts est à l’origine de la littérature américaine, laquelle s’est définie dans le rapport à la nature et aux grands espaces. Dès 1823, explique-t-il, James Fenimore Cooper, dont il vient de rééditer en poche Les Pionniers (518 p., 12 €), alerte sur la transformation des bois en terres agricoles et témoigne de la destruction des ressources naturelles sur laquelle se bâtit la jeune démocratie. Le futur auteur du -Dernier des -Mohicans note que quelques années ont suffi pour que la conquête de l’Ouest modifie le paysage qu’il a connu.
Macha Séry

On le savait bien avant, ce lien est à la fois anthropologique et mimétique, comme l’expriment les poésies de Jean de La Fontaine dont nous gardons en souvenir les récitations de notre enfance : elles exprimaient les lois de la vie, de la jeunesse à la vieillesse.
Selon Claude Mollard, un artiste photographe dont nous reparlerons, ce lien serait bien plus profond encore !

« « Dans l’histoire de la planète, l’arbre a précédé l’animal, comme il a précédé l’homme, comme il a précédé l’art. Il est depuis les origines de l’homme à la fois le sujet et l’un des outils de la création artistique. L’arbre ressemble à l’homme : comme lui, il a une tête, une chevelure, des membres, des pieds, il meurt s’il n’a plus d’eau, il étouffe s’il est envahi de lianes, il naît d’une graine, il grandit, encore fragile comme l’enfant, il atteint sa maturité, il prend des rides, il vieillit, et il meurt. Comme celle de l’homme, sa vie obéit à des cycles d’activité et de repos : il se repose l’hiver quand il a perdu ses feuilles (ou même quand il conserve un feuillage persistant), puis il se réveille au printemps, s’épanouit en été et produit des fruits comme l’homme donne naissance à des enfants. Il se protège du soleil et du froid, au moyen de son écorce, comme d’un vêtement. La sève circule en lui comme le sang de l’homme [3] . » »

Paul Sérusier, Le Bois sacré, 1891

L’arbre et son milieu, la forêt, ont aussi affaire avec le sacré et sont liés à l’animisme. L’art, ainsi que les systèmes religieux ont progressivement généré des représentations symboliques (récits, masques, objets) qui reposent sur la proximité de l’arbre. Dans la mythologie grecque, par exemple, le chêne est consacré à Zeus, le roi des arbres, et cette essence était appelée « les premières mères ». Il est significatif que le christianisme se soit très tôt attaqué au culte rendu aux bois sacrés. En les interdisant ou en les détruisant, il a rencontré de telles résistances qu’il les a détournés en les dédiant à la Vierge et aux saints. Ainsi en Bretagne, les croyances sont fortement ancrées, comme en attestent les multiples légendes encore très vivaces.
Le rationalisme désenchanta les religions et les bois, le capitalisme organisa la destruction des forêts à grande échelle. L’arbre est une espèce menacée et, derrière lui, c’est l’humanité qui l’est ainsi que le dénoncent les combats contre la déforestation et les mobilisations écologiques dans le monde entier.

Claude Mollard, toujours lui, tout en restant dans le champ de la réflexion artistique, dresse un constat aussi sévère : « Dès lors que l’homme devient artiste, il maîtrise sa relation à l’arbre. Il domestique la forêt. Il en utilise les troncs, les branches, les fourrés. Il ose la représenter. Tout comme l’homme de Lascaux domine l’animal en le dessinant. Pour mieux le tuer sans doute. Dès lors que l’homme représente la forêt, l’arbre est en péril.  »

L’arbre et l’art

Vouloir décrypter les liens entre ces deux termes est tout aussi difficile que d’élucider les rapports entre l’homme et un art en expansion permanente ! En effet, entre les deux, il y a l’artiste, singulier par sa culture, son histoire, son utopie. Il existe autant de liens que de personnalités artistiques, ou presque.
Cependant, quelques thèmes communs apparaissent depuis les années 60, époque de basculement.

Le retour de l’arbre

Le land art apparaît et renouvelle l’approche de la nature. Cette approche radicale appelée « Earthwork », terrassement, vise à dynamiter par son gigantisme les principes modernistes et la peinture de chevalet ; il est d’ailleurs parfois réalisé avec des engins de travaux publics. Mais l’arbre n’est pas systématiquement privilégié. Deux artistes majeurs vont marquer le retour de l’arbre

Nils Udo, Nid, 1978

Nils Udo (né en 1937) refuse le gigantisme des autres plasticiens et à utiliser seulement les éléments de nature.

Il commence par faire une formation en sylviculture puis élabore, avec une grande subtilité, un dialogue spirituel et intellectuel avec la beauté de la nature. Il en révèle la fragilité et dénonce, implicitement, le danger que l’homme fait poser sur elle.
Les arbres prennent chez lui très tôt de l’importance, car il élabore ses pièces en marchant dans les forêts.

Cependant, son approche par l’émerveillement, l’éphémère et le in situ prime sur la dénonciation écologique.

Giuseppe Penone. Il poursuivra sa croissance sauf en ce point. 1968

Giuseppe Penone s’interroge sur la force de la croissance des arbres. En 1968 il défend une écologie centrée sur l’idée que la nature est dotée d’une mémoire, et que l’homme a un impact sur cette mémoire.

Progressivement, il va creuser les arbres pour en révéler l’histoire. (Lire V&D >>>)

L’arbre revient en force sur le devant de la scène de l’art

Les cris par/de l’arbre

Nombreux sont les artistes qui poussent des cris face aux dangers menaçant l’homme et l’arbre. L’arbre est alors soit l’alter ego de l’homme, un espace de projection, le confident ou le menacé, soit un élément du monde vivant dont la destinée est prise en considération, soit enfin un mélange des deux.

Ai Weiwei, Tree. 2010

« Tree » (2010) d’Ai Weiwei que l’on a pu voir à la Fondation Vuitton en 2016 dans le cadre de Chinese Artists est un exemple notoire de ces artistes qui dénoncent ou revisitent des morceaux d’histoire de façon critique en y associant les arbres.
Visionner
À l’origine de l’œuvre, une pratique culturelle. Les Chinois aiment collectionner des objets de nature qui servent à la décoration des maisons ou à la contemplation, les lettrés ayant rassemblé par exemple des rochers aux formes étranges pour leur cabinet de curiosité. Les arbres par morceaux (branches, racines) font ainsi l’objet d’un commerce. Ai Weiwei en a acheté et stocké dans son atelier et, après de nombreuses années, a travaillé ces objets de diverses origines pour en faire des arbres recomposés [4] .
L’artiste chinois a façonné des branches et le tronc en assemblant les différentes pièces suivant la méthode traditionnelle non traversante par tenon et mortaise. Mais il a ajouté des systèmes métalliques à base d’écrous pour renforcer les éléments de la structure. La valeur symbolique change alors et transpire l’agressivité.
En repensant les éléments culturels du passé pour parler de questions présentes, en évoquant la destruction d’un patrimoine et la recomposition d’un héritage avec des boulons aussi visibles, Ai Weiwei ne se contente pas de parler de la nature. L’arbre devient pour cet artiste conceptuel un objet de méditation sur la personne, le collectif, leur rapport au passé et la manière dont les pouvoirs, ici le maoïsme, les contraint. Tiges et écrous renvoient à la dictature qui a contraint l’homme et son environnement pendant des décennies.

C’est sur le même principe qu’il a conçu une série d’arbres en fer, en les laissant rouiller dans des parcs ou cours de musées, ou en les peignant. En passant du matériau naturel récupéré au moulage en fer, Ai Weiwei approfondit l’idée de l’art comme principe actif de la métamorphose possible des choses [5].

François Méchain. L’arbre aux couteaux, 2009

« L’arbre aux couteaux » de François Méchain. Cette œuvre présentée en 2009 au Château de Chaumont, en parallèle avec le festival des jardins, est une œuvre menaçante. Des lames de couteau sont plantées dans le tronc d’un platane brûlé, le lit de brique rouge au sol évoque le sang, mais aussi la latérite des sols tropicaux qui sont parmi les plus détruits. Il fait référence aux machines gigantesques utilisées par les industries de la pâte à papier pour déforester à grande vitesse.
L’arbre mis à mort crie sa souffrance et renvoie l’homme à sa responsabilité dans la mise à mort de la nature. « L’œuvre doit entrer dans la mémoire du visiteur et ne plus s’en échapper », affirme l’artiste.

L’arbre, son écorce, sa peau

L’arbre est souvent saisi dans ses analogies avec l’homme ou dans ses rapports sensuels avec lui.

Claude Mollard, Visage, 2007

Claude Mollard, ancien haut fonctionnaire ayant participé à la construction du centre Pompidou, a basculé dans l’art, par l’analyse et la « traque » des relations entre la nature et toutes les composantes de l’art (abstrait, figuratif, brut, etc.) et en construisant des parallèles entre artistes.

Il a fait le choix de photographier des visages, des seins, des couples apparaissant dans les creux des écorces. La nature lui suggère des hommes et des femmes, sous forme de fragments, ou encore des personnages de textes mythiques. Une exposition à la MEP en 2018, « Une anthropologie imaginaire », lui a rendu hommage.

Homme parti à la recherche des origines, il adopte une vision anthropologique de la nature.

Son œuvre pleine de sensualité ne cache pas sa défense de la nature et du vivant, sa participation à la lutte contre la déforestation et les menaces de la pollution.

Catherine Baas, Souffle. 2017

« Souffle » de Catherine Baas, présenté au Futuroscope en 2017, relève d’une veine exploitée par cette artiste qui, très jeune, a perçu les liens de l’homme à la nature et a imaginé des récits visuels. Son séjour dans le Pacifique a développé chez elle le goût des couleurs fortes et généreuses, expression de la sensualité de la nature.

Elle fait des installations hybrides, mêlant in situ architecture, environnement, sculpture à l’aide de matériaux élémentaires qu’elle peint très souvent d’un rouge éclatant, celui de l’amour ou de la souffrance.

Dans « Souffle », une baraque semble avoir été soufflée par un ouragan et avoir trouvé refuge dans les branches de l’arbre qui, lui, est intact. Le vent apparaît figé.
Il y a à la fois un rappel au souvenir des histoires d’enfance – la maison des petits cochons-, aux histoires d’amour protecteur, aux aléas climatiques qui peuvent frapper n’importe où.

L’arbre comme lieu ou support de la poésie

Les artistes d’aujourd’hui utilisent des supports très diversifiés qui donnent une autre vibration à la poésie écrite.
La vidéo « L’arbre et son ombre » de Samuel Rousseau reprend les principes utilisés par cet artiste dans ses autres œuvres : le jeu de l’illusion entre l’ombre réelle d’un objet en premier plan et une vidéo qui englobe le second plan.
Dans cette œuvre, l’ombre d’un arbre mort placé devant l’écran s’anime et suit lentement le cycle des saisons. On voit poindre les branches du printemps, la végétation l’été et on est fasciné par les feuilles qui tombent lentement. Fragilité des êtres et des choses s’y expriment naturellement : une réflexion sur la vie passant par le dépouillement, une simplicité qui vise à l’universel, mode Jean de La Fontaine

Samuel Rousseau "Sans titre (L'arbre et son ombre)" 2008-2009 Vidéo projection HD en boucle, branche d'arbre, acier 160 x 180 c from < href="https://vimeo.com/galerieclairegastaud">Galerie Claire Gastaud on Vimeo.

Pierre Alechinsky, L’arbre bleu, 2000

« L’arbre bleu » d’Alechinsky est une œuvre de Street art réalisée en 2000 au 40 rue Descartes, à Paris 5. Elle est accompagnée d’un poème d’Yves Bonnefoy sur l’arbre en ville qui s’adresse directement au passant et accroît l’effet de poésie de l’œuvre visuelle.

Yves Bonnefoy, l’arbre des rues (Dossier à déplier )

Passant,
regarde ce grand arbre
et à travers lui
il peut suffire.

Car même déchiré, souillé,
l’arbre des rues,
c’est toute la nature,
tout le ciel,
l’oiseau s’y pose,
le vent y bouge, le soleil
y dit le même espoir malgré
la mort.

Philosophe,
as-tu chance d’avoir l’arbre
dans ta rue,
tes pensées seront moins ardues,
tes yeux plus libres,
tes mains plus désireuses
de moins de nuit.

L’arbre et la forêt dans la peinture aujourd’hui

L’arbre est une constante dans la peinture et les livres se succèdent en permanence pour l’évoquer, à l’image d’un récent L’arbre dans la peinture de Zenon Mezinski (2018). « Une histoire de l’arbre en peinture serait celle du plus vif de notre inquiétude et du plus confiant de notre espérance  » écrit Yves Bonnefoy dans Plusieurs raisons de peindre les arbres, 2012.
Autant d’artistes, autant de représentations de l’arbre. V&D ne prend ici qu’un exemple tiré de la grande peinture allemande récente.

Anselm Kiefer, Varus, 1976

Chez le peintre Anselm Kiefer (dont le nom d’ailleurs signifie pin) l’arbre et surtout la forêt, prennent une place particulièrement importante et apparaissent dans la plupart de ses tableaux.

Ce n’est pas au romantisme seulement qu’il fait référence, mais à l’histoire de la nation germanique, aux repères idéologiques qu’elle a construits jusqu’au IIIème Reich. Il peint et repeint les mythes fondateurs comme le tableau de 1976, Varus, du nom du général romain envoyé pour pacifier la Germanie et dont les troupes furent massacrées à Teutoburg, en l’an 9, par une des premières coalitions de tribus germaniques.
L’artiste écrit les noms des auteurs qui ont entretenu ce mythe au long des siècles dans les cimes de cette forêt sombre qui ne mène nulle part.

Anselm Kiefer, L’Homme dans la forêt, 1971

Kiefer ne disjoint pas sa réflexion sur l’histoire et la critique des idéologies des questions de spiritualité.

Dans son « Resurrexit » (1973) qui a la forme d’un retable médiéval, avec une forêt ouvrant sur un horizon lointain, un serpent chemine, symboles des forces du mal. Dans la partie supérieure, un escalier de bois, celui de son atelier, débouche sur une porte fermée comme une impossible élévation. Une sorte de mise en doute picturale.

« L’Homme dans la forêt » (1971) est un autoportrait de l’artiste, plus positif.

L’homme, enserré par une forêt immense, à la fois incarne cette dernière, donc la mémoire, et éclaire la société : il tient une branche enflammée pour ouvrir un sens au monde aujourd’hui et à l’avenir ; une symbolique très proche de l’arbre de vie.

Katarina Grosse, Ingres Wood, 2018

Katarina Grosse, "Ingres Wood". Cette œuvre monumentale de l’artiste berlinoise, présentée à la Fiac en 2018, est un arbre peint au pistolet dont il ne faut pas dissocier la toile sur laquelle il était posé. Invitée par la Villa Médicis à Rome, celle qui s’empare de tous les espaces à grande échelle pour leur appliquer de l’acrylique à la bombe ou en pigment direct, était soumise aux contraintes sévères des monuments historiques. Mais elle a profité de la chute d’un pin planté alors que Ingres était directeur de la Villa Médicis (1834-1841) pour passer outre la réglementation. En faisant reposer les morceaux de fût sur une immense toile, elle a tout peint dans un esprit à la fois fauve et expressionniste.
Ici, le sujet n’est pas l’arbre en lui-même, mais la couleur et ses capacités à transformer tous les espaces contemporains, jusqu’aux arbres tombés à terre. La finesse et la subtilité des tableaux de Ingres ont peu de choses à voir avec le titre de l’œuvre sauf l’origine du matériau ; cependant, la figure du peintre romantique est en creux dans la vision de l’artiste du XXIe, car les artistes peignent après ceux qui les ont précédés, cherchent à s’en distinguer, voire peignent parfois dessus certaines de leurs œuvres. La démarche de Katarina Grosse dépasse en outre la problématique du Street Art puisqu’elle transforme essentiellement des espaces intérieurs. Et pourtant, avec sa peinture projetée et non appliquée, elle en reprend certains traits de « mauvais comportements » par ses excès et ses débordements, ici avec les contraintes de la Villa Médicis. Un arbre peint n’est donc pas une peinture d’arbre !

L’arbre hors de la nature, la survie (de l’arbre et de l’homme) dans la ville

Jean Dubuffet, Groupe de quatre arbres, New York, 1972

Depuis le milieu du XIXe et l’accélération de l’urbanisation, la question de la nature en ville s’est posée de multiples fois et a trouvé des réponses avec la création d’espaces publics où l’arbre était domestiqué et aligné (les avenues), de parcs urbains nécessaires à l’aération de la ville et à la promenade de proximité, alors que la mobilité était restreinte à de courtes distances.
Mais au pic de la modernité des Trente glorieuses, dans les années 70, l’arbre a été menacé car troublant les usages de la ville, notamment de l’automobile. Les opérations de rénovation urbaine commençaient par la Tabula rasa, la suppression de ce qui pouvait gêner. Un retournement s’est heureusement opéré dès les années 80.
En devenant de plus en plus urbain, l’homme a exprimé des besoins de nature grandissants et l’arbre s’est vu valoriser pour ses qualités écologiques (thermique, piège du CO2, biodiversité). La prise de conscience des risques et effets liés au changement climatique a crû. Il n’est plus de nouveau programme urbain ou architectural qui n’ait l’obligation d’y inclure de la nature. La densité et l’élévation des hauteurs sont parfois justifiées par la présence des parcs arborés, qui sont devenus de véritables œuvres paysagées ou architecturales. L’arbre est revenu.

Projet de l’immeuble aux 1000 arbres. Paris

Le projet en construction de l’immeuble aux 1000 arbres enjambant le périphérique de Paris à la porte Maillot des architectes Sou Fujimoto et Manal Rachdi- Oxo constituera un signal fort.
Les nouvelles pratiques sociétales aboutissent parfois à la quasi-adoption d’arbres par les populations, à l’origine d’un art brut et populaire dans les rues.

Pakone, 77 rue Mathieu Donnart, Brest, 2011

L’art urbain et le Street art continuent à entretenir le désir d’arbre notamment par les peintures murales dans des opérations d’urbanisme temporaire ou de mettre de la joie dans des endroits trop minéraux. Un quartier de Brest se singularise ainsi par la multiplication de splendides fresques tous les cent mètres, notamment de Pakone, rues Anatole France, Saint Exupéry ou Matthieu Donnart.(Visiter le site de Fatcap)

L’arbre et la revisitation du sacré

Il arrive que l’arbre, très présent dans la peinture religieuse de par sa forte charge symbolique, perde sa place dans les œuvres contemporaine. En voici un exemple :

Annonciation, Léonard de Vinci,1475

Les tableaux d’Annonciation du Quattrocento sont toujours situés dans un jardin. L’Hortus Conclusus accueille une fontaine et bien d’autres symboles liés à la Vierge. L’arbre ou le petit bosquet, la plupart du temps en arrière-plan évoque l’origine de l’humanité, l’Eden avec au milieu l’arbre de vie. L’arbre des Annonciations rappelle l’innocence perdue. Mais il évoque aussi le nouvel arbre de vie qu’est l’arbre de la croix.

Eija-Liisa Ahtila. Annonciation, vidéo. 2010

A l’époque contemporaine, la vidéaste finlandaise Eija-Liisa Ahtila a produit une Annonciation en 2010 sur trois écrans (Visionner>>>) où la référence à l’arbre a disparu. En effet, alors que nombre de ses œuvres montrent des arbres, l’artiste affirme dans ses films que les mondes de la nature et en particulier celui des expressions humaines au cinéma ne se rencontrent pas.

Toutefois, d’une manière générale, dans l’expression religieuse ou spirituelle contemporaine, l’arbre garde une diversité de places, les artistes étant ouverts aux textes bibliques et les réinterprètent avec leur sensibilité ou en utilisant des nouveaux média. On en retiendra qu’un exemple.

Maxim Kantor, Trois arbres, 2009

Maxim Kantor. Trois arbres. Exposé en 2012 à Saint-Merry.
Deux couleurs : un bleu pur et intense, un noir brillant. Un expressionnisme réduit à l’essentiel.

Une œuvre inspirée d’une gravure de Rembrandt, une crucifixion. Les arbres sont dépouillés de leurs feuilles en hiver, apparemment morts, mais la sève va revenir au printemps.

Ils sont comme un calvaire. Au centre le Christ dont les branches vont s’enlacer à droite avec celles du bon larron, l’autre restant isolé, quoique en son sommet il effleure l’arbre central.

Une exposition comme celle des Bernardins « L’arbre de vie » en 2013 a été l’occasion de partir du religieux, dans une enceinte emblématique de la réflexion spirituelle, pour ouvrir sur le vivant et sur la place de l’homme contemporain dans le monde.
(lire V&D >>>) Nous retenons trois œuvres significatives de cette ouverture.

Henrique Oliveira, Transubstantiation, 2013

Henrique Oliveira, Transubstantiation, 2013, est une sculpture réalisée in situ à partir de bois venus des favelas du Brésil. L’œuvre est puissante et emplit la salle du sol au plafond. Elle dépasse la simple référence sociale et, par sa forme, traduit la force de l’imaginaire humain sur l’arbre, qui ne relève plus du végétal, mais d’un animal doté de racines : les forces de transgression de la nature organique et vivante semblent bien loin de la chimère médiévale. Le titre venu du religieux aurait pu être perçu comme blasphématoire, mais pas ici. En ce lieu, il devient une onction.

Didier Mencoboni, Révolution, 2013

Didier Mencoboni, Révolution, 2013. Ce mobile de plexiglass et bois réalisé pour les Bernardins n’est pas un succédané des sculptures de Calder, mais une extension du domaine de la peinture et dont le titre est un jeu de mots, à côté duquel le visiteur peut passer. En effet, révolution ne désigne pas seulement cle mouvement des astres autour de l’un d’entre eux, et encore moins, dans ce lieu religieux, une rupture politique, mais Révolution désigne, techniquement, le nombre d’années fixé pour l’exploitation d’une forêt, c’est-à-dire un cycle à l’expiration duquel les mêmes parties reviennent en tour d’exploitation. Voilà pour la référence. Ensuite l’œuvre est une peinture éclatée, sous la forme d’une frondaison, dont les disques colorés et réfléchissants produisent de multiples micro-tableaux liés à l’espace, ici les splendides arcs de pierre de la nef. Immédiatement visible à l’entrée de l’exposition, mobile, séductrice et rassurante, a priori évidente, cette réussite visuelle est une subtile recherche dépassant les valeurs décoratives qui puise à plusieurs registres et sens. Derrière le plus simple se cachent les richesses de l’acte créateur.

Ismaïl Bahri, Ligne, Vidéo de une minute en boucle, 2011

Ismaïl Bahri, Ligne, Vidéo de une minute en boucle, 2011. Cette œuvre qui ne cesse de fasciner toujours, semble renvoyer à une interprétation du titre de l’exposition : non plus l’arbre, mais la vie. Un bras et, sur une veine, une goutte d’eau qui vibre au rythme du pouls, la pulsation de vie d’un homme dont on ne voit ni le corps ni le visage. En demeurant fixés par le titre de l’exposition, certains pourront y voir l’allégorie d’une goutte de sève, mais cette image relève aussi d’un autre liquide ; en vérité, cette œuvre exprime tout simplement l’essence de la vie perçue avec un minimum de moyens. Si l’artiste semble faire du spectaculaire à partir du banal, dans cette épure, il joue avant tout sur la tension entre singularité et universel. L’arbre a disparu, reste l’homme. (Lire article de V&D sur une exposition plus récente >>> )

Jean Deuzèmes

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[1On pourrait y adjoindre le beau livre d’Alain Corbin La douceur de l’ombre, qui adopte une autre approche sensible et ouvre à un bien plus vaste champ d’émotions dont nombre d’artistes au-delà du texte de la Genèse, se sont fait les chantres.

Lire : L’arbre, source d’émotions / Revue Siècle 21*

[2Cité par Macha Séry, Le Monde 14 septembre 2018.

[3Martine Francillon, Ar(t)bre & art contemporain, pour une’ écologie du regard,Ed La manufatcure de l’image, 2018. p.13.

[4Rodin faisait d’ailleurs de même avec ses plâtres de morceaux de corps humains quand il élaborait ses statues.

[5Lire une riche analyse dans http://www.sculpturenature.com/a-lombre-arbres-1/

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