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Les EpouxP. Une étoile dansante



Crèche de la Madeleine 2019 : la réponse brillante et subtile de Pascale et Damien Peyret. Quand le contemporain se nourrit avec respect et inventivité des œuvres du passé

La Madeleine est devenue un endroit qu’il « faut » visiter lors des fêtes de Noël pour y découvrir ces œuvres d’art contemporain si particulières que sont les crèches.
En effet, utilisant le mécénat, cette église passe commande à un artiste connu des commissaires sur le thème de la nativité. On se souvient de la très forte installation de Raphaël de Villers « Arriver là, une promesse » >>> en 2017 qui avait provoqué de très vives protestations de visiteurs qui s’attendaient à retrouver leur tradition.

L’œuvre de Pascale (plasticienne et photographe) et Damien Peyret (plasticien et vidéaste) réconcilie tout le monde ! Puisant dans les chefs d’œuvre de l’art pictural des XIII-XVIe siècles, les artistes créent une installation s’inscrivant dans l’architecture du lieu, reprenant des symboliques anciennes et en créant de nouvelles. < 31 janvier 2020.

On connaissait les talents des deux artistes, dont V&D a plusieurs fois rendu compte [1], pour leurs approches scientifiques ou sociétales, pour leur capacité a s’inscrire dans les lieux et pour la justesse de leurs propos. À La Madeleine, ils se saisissent d’une thématique religieuse et inscrivent la question de la paix dans le chaos du monde :
« Il faut encore porter en soi le chaos pour être capable d’enfanter une étoile dansante » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Formellement, cette crèche repose sur l’installation d’un rouleau de papier d’imprimerie blanc, épais et immense (30m de long et 4 de large) sculpté à la main et déroulé à partir de colonnes en hauteur jusqu’au pied du chœur. Sur ce voile sont projetés des photos et un film fait de longues séquences de plans fixes. Tout étant blanc - l’architecture, le rouleau-, les images ressortent nettement,notamment dans les anfractuosités du dispositif qui prend ainsi en un endroit des allures de grotte.

Les EpouxP. Une étoile dansante. Crèche de La Madeleine 2019 from Voir & Dire on Vimeo.

La force de l’œuvre tient dans le mouvement de cette sculpture de papier qui est le support d’une multitude de symboles renvoyant à l’interprétation des textes et aux souvenirs d’œuvres picturales sur la nativité.
Le papier est un matériau de base pour la presse qui se remplit généralement de signes, de textes et d’images. Ici, cette surface en deux dimensions que l’on prend souvent en main comme journal ou magazine, devient un objet en trois dimensions auquel on ne peut toucher, l’œuvre ayant des allures sacrées. Elle reste blanche, au sens commun de la page blanche où tout est à écrire. Mais ici ce support propre à deux formes d’art, l’écriture et le dessin, change de registre artistique : il renaît en sculpture et devient support de photos ou de films. En outre, il se fait architecture et se glisse dans celle de l’église néoclassique dont le style reprend les allures d’un temple grec comme l’a voulu Napoléon I. Le papier du XXIe devient l’écran de tableaux très anciens.

Dans leur œuvre, les EpouxP remontent le temps de l’art avant de le déverser dans les bouleversements de notre époque qu’ils évoquent, avec le papier plié, comme chaos où vient s’inscrire la nativité, symbole de paix.
Le ruban de papier et ses plissements figurent l’état du monde, mais renvoient aussi picturalement aux multiples expressions du manteau de la Vierge.

La tradition iconographique byzantine de la Nativité représente généralement la Vierge Marie allongée parfois dans une grotte. L’entre-deux colonnes resserrées de la Madeleine d’où part le ruban évoque la fissure dans la roche de ces tableaux traditionnels. Mais la présence de colonnes ouvre à une autre symbolique. En effet, celles-ci ont été très tôt un motif de l’art paléochrétien puis occidental du Moyen Âge comme symbole de l’Église ou du Christ. Lié au thème de l’Incarnation et, par extension, à la Vierge, ce motif s’est retrouvé ensuite dans de nombreux tableaux d’Annonciation. Et l’on se souvient des brillantes interprétations de Daniel Arasse qui associait l’usage de la perspective naissante où la colonne joue un rôle essentiel, à de nouvelles symboliques théologiques.
Les deux artistes utilisent donc cet élément d’architecture réelle, aux multiples références, pour exprimer subtilement l’expression ancienne du mystère de l’Incarnation.

La grotte est, ici, formée par des pliures accentuées du papier, obligeant le visiteur à se déplacer pour voir ce qui s’y passe : la projection, depuis l’arrière du papier, de multiples extraits de grands tableaux de Nativité. Les images animées permettent de retrouver tous les éléments de ce type de tableau (animaux, bergers, etc.) et offrent une belle revisitation de la longue tradition artistique. Voir document pdf lié ci-dessous.

La notion de mouvement préside à la conception de l’installation avec les circonvolutions du papier, mais aussi avec deux photos marquant l’origine et la fin, dans les mêmes tonalités jaunes et rouges. En haut, l’étoile et ses rayons, positionnés comme il se doit au-dessus de la grotte, sont extraits d’un vitrail allemand du XVe.

À l’extrémité, près du sol, un extrait particulièrement bien choisi du polyptyque de la Nativité de l’Atelier von der Weyden (milieu du XVe) représente l’enfant s’éveillant dans le fœtus, son cordon ombilical ayant les traits d’une queue de comète, le liquide amniotique faisant fonction visuellement de berceau.

Et les EpouxP de conclure dans leur flyer : « Le visiteur entre […] dans l’intimité de la crèche, avec le passage de l’ombre à la lumière. […] Les projections fragmentent l’image, morcellent les détails, bouleversent les perspectives et opèrent un basculement du regard. Noël est une invitation à un changement de paradigme. Comme le mouvement ascendant et descendant du regard du spectateur de l’étoile à la crèche, nous sommes invités au mouvement. »

Lire le commentaire des œuvres projetées dans la splendide recherche iconographique de Barbara Sabaté Montoriol.

Recherche iconographique de Barbara Sabaté Montoriol

Jean Deuzèmes

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Jusqu’au 31 janvier 2020


[1Les Epouxp. Lattitude 48.9333, 2017. http://www.voir-et-dire.net/?+LES-EPOUXP-LATTITUDE-48-9333+
Pascale Peyret. Green Memory, 2015. http://www.voir-et-dire.net/?Pascale-Peyret-Green-Memory
Pascale Peyret, Nuit blanche 2013. Anamorphose. http://www.voir-et-dire.net/?Pascale-Peyret-Anamorphose-les
Pascale Peyret, Nuit blanche 2012, Polysémie. http://www.voir-et-dire.net/?Pascale-Peyret-Yan-Vanderme-Nicot

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