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ARYZ. La Cause / La Causa/The Cause



Dans le cadre de l’exposition d’été 2020 à Saint-Merry « Après-After » : une œuvre phare d’un grand muraliste espagnol. Une réflexion visuelle sur la lutte et la paix qui vient « après ». L’homme et le lion face-à-face, une anti-épopée étonnante par sa forme.

L’une des six œuvres de l’exposition d’été à Saint-Merry « Après - After » (Lire)
Le grand muraliste espagnol ARYZ se voit souvent proposer des commandes d’art urbain dans le monde entier. Les couleurs pastels utilisées pour ses grandes fresques XXL sur les façades sont reconnaissables immédiatement dans la ville et le street art. Son entrée dans les galeriess dans les années 2010 signe un changement de format, mais aussi progressivement de sujet, de questionnement : d’un univers sombre et dérangeant, il est passé à des séries sur les rapports entre les hommes et a même effleuré l’iconographie religieuse. La réflexion sur la lutte que se mènent les humains entre eux réapparaît régulièrement. Ainsi la figure des boxeurs dont la forte charge symbolique lui a valu d’être accueillie en 2019 dans un temple protestant à Rouen [1] .

C’est lui qui a proposé d’exposer à Saint-Merry : il a répondu au traditionnel appel à projets en tenant compte du lieu qu’il avait choisi : une confrontation entre un animal et un dompteur dans une chapelle oblongue et rococo. Cette fresque autoportante, dans les couleurs et le style qu’il affectionne, est à nouveau une allégorie des rapports de force et de domination entre les hommes.
Mais la crise de la Covid 19 et le choix par Saint-Merry d’une exposition internationale collective titrée « Après-After » enrichissent l’interprétation de l’œuvre.

Quelle est la Cause de cet affrontement entre les hommes, les animaux et la nature ? Que se passe-t-il « Après » ? À quelles conditions la paix peut-elle advenir ?

Le conflit et la lutte : des sources d’inspiration chez ARYZ


Les questions du conflit et de la lutte sont permanentes même en temps de paix, elles sont incontournables chez l’être humain et dans son histoire, la lutte des classes en étant une traduction dans les champs politique et idéologique. Ces thèmes anthropologiques sont aussi au cœur des religions et de leurs interrelations avec la société, comme l’actualité le montre au Proche-Orient et dans le monde.

Le conflit est au cœur du politique. Les textes religieux n’y échappent pas non plus, tantôt parce qu’ils sont décrits comme constitutifs de la formation des peuples tantôt parce qu’ils sont utilisés par les prophètes, ou encore parce qu’ils sont inscrits dans les textes sur les relations entre Dieu et les hommes. La Bible en est remplie (103 occurrences des mots lion, lionne, lionceau [2].
Dans la Bible, il symbolise la tribu de Juda et la lignée davidique. Il est présent dans Ezéchiel et l’énigme posée par Samson aux Philistins. Dans la tradition chrétienne, il est le symbole de saint Marc et de saint Jérôme. C’est une grande figure de l’Apocalypse. Dans les psaumes il représente l’angoisse du mal. S’il a une image positive au Moyen Âge pour signifier la vaillance et le courage, il a cependant une connotation négative dans certains textes et est associé au mal et à la menace.
Cet animal polysémique dans plusieurs cultures apparaît comme le roi des animaux, les enfants le percevant comme tel grâce aux films d’animation. Les lions d’al-Andalus sont célèbres dans l’architecture espagnole ; en France il se retrouve dans les fables de la Fontaine et la construction de morales.

Réfléchir sur les luttes, c’est réfléchir sur la colère, la guerre, le conflit et la provocation, c’est aussi prendre en considération l’envers et dire l’aspiration à l’accord, à la compréhension, à la réconciliation, à la proclamation des idéaux de justice et à la libération.
Ce désir de Paix se retrouve dans des figures connues : Jacob luttant avec l’ange, Hercule contre le lion, Turnus et Enée (dans Virgile et Dante), David et Goliath, etc.
Le lion est souvent mentionné dans les sentences de vaillance, d’agressivité, de bravoure, de protection de la lionne et des lionceaux, pour illustrer ce monde de la violence et de la lutte. Ses valeurs au combat sont désirées par l’homme, mais s’il peut vaincre, il peut aussi être vaincu. Rien n’est joué, alors que c’est la paix qui doit prévaloir « Après ».
De leur côté, les artistes participent aux conflits des hommes en les représentant, en s’y engageant, en contribuant à la propagande, etc. Josep Renau, Juli González, Ramon Casas, Ramón Puyol ou Pablo Picasso ont fait en sorte que certaines périodes de crise servent aussi à dialoguer, à réfléchir sur les idées en faveur de la justice et à établir un dialogue constructif sur la paix. On pourrait parler d’une histoire cyclique de défi, d’abnégation et de lutte, qu’ARYZ rouvre avec cette proposition.

Le lion d’ARYZ : un justicier

Au lieu de mettre en scène un spectacle de lutteurs, le conflit rapproché est abordé à Saint-Merry en mobilisant les images du lion et de son dompteur, spectacle désormais interdit dans les cirques. D’une œuvre à l’autre, l’artiste passe ainsi de deux hommes à un homme face à un animal. Mais c’est toujours la figure de l’homme qui est centrale et questionnée. Dans cette représentation des conflits de domination, le lion est représenté porteur de valeurs humaines.

Dans l’installation dynamique créée pour Saint-Merry, on observe simultanément plusieurs figures du lion et de l’homme en mouvement décomposé, mais le premier ne meurt pas. Contrairement aux épopées d’Hercule, de David ou de Samson c’est même le lion qui semble gagner. Cette pièce joue volontairement sur l’ambivalence. L’animal représente le pouvoir et la force, politiquement la majesté, mais il est aussi l’image de la solitude et de la réflexion. Il fait référence à une nature royale, le roi de Juda, qui attend le bon moment, mais il signifie aussi l’apparition du mal qui attend patiemment le bon moment. Si la vision d’ARYZ intègre cette vision religieuse, elle ne cache pas une autre plus politique :
« Nous pouvons aller plus loin encore et percevoir le lion comme celui qui lutte contre l’injustice, en donnant la parole aux sans-voix. Celui qui se bat contre la croyance qu’une race, une communauté, un pays ou un sexe a le droit de dominer, d’utiliser et de contrôler un autre en toute impunité. Grâce à cette dualité […], le visiteur peut élaborer sa propre interprétation […]. Il s’agit d’ouvrir une série de questions [provoquant] la réflexion personnelle de chacun.  » ajoute ARYZ dans sa présentation.

Cette œuvre n’est pas un jeu, mais une interrogation dont le titre porte la trace. Quelle est la Cause / la Causa / the Cause de ce conflit qui mène à un « Après » ? Quelle Cause le lion défend-il ?
L’artiste se fait politique et moraliste : « C’est par une intense réflexion sur les causes d’un conflit que l’on peut accéder à la paix que chacun désire ».

Cette œuvre est donc très ouverte et la question que semble poser l’artiste ouvre sur bien d’autres interprétations.
Ainsi, l’œuvre a été conçue avant la pandémie, mais elle est arrivée après à Saint-Merry, matériellement en passant d’un pays à un autre. La Covid 19 est aussi un non-humain qui a terrassé des dizaines de milliers de femmes et d’hommes. On ne prête aucune valeur anthropologique à ce virus dont la seule finalité est de se reproduire. L’homme, lui, a trouvé une cause à ce combat qu’il mène.

Le lieu du lion


Un lion dans une église ? Étonnant ? Non à Saint-Merry, il y en a déjà plusieurs représentations :
le bestiaire du portail, la frise de la nef, l’horloge et le chef d’œuvre de Théodore Chasseriau (1843), « Sainte Marie l’Égyptienne » où est représenté un lion devenu doux comme un agneau aidant le moine Zozime à creuser la tombe de la sainte.
Cette représentation, unique et presque triomphale de l’animal, en justicier sur le point de dévorer l’homme contraste avec celle de Chassériau où il est inclus dans une histoire pieuse, une sorte de BD dont les sujets sont la rédemption et la conversion, où il est l’auxiliaire du saint moine. Ainsi l’œuvre d’ARYZ rejoint la cohorte visuelle des animaux éléments patrimoniaux singuliers de cette église. Un parcours de découverte de ces représentations est proposé durant l’été.

L’accrochage d’une œuvre portant sur la lutte avec un non-humain au milieu de la chapelle de Communion baroque n’est pas neutre après l’épidémie de Covid. L’installation dont le sens est porté par une forme et des couleurs très expressives est placée dans un lieu où la lumière du soleil peut être brutale, au pied d’un tableau du XIXe représentant saint Charles-Borromée faisant face à un autre mal, l’épidémie de peste (1576), alors qu’il organisait la population milanaise, le confinement de l’époque, et distribuait la communion.

L’effet de surprise de cette œuvre très visible, contrastant avec les tableaux du XVIIe et du XIXe, le caractère inhabituel de sa localisation, plairont probablement aux plus jeunes ; ils inviteront le visiteur à réfléchir la symbolique des conflits, aux ambivalences de l’animal et de l’homme.

Le bestiaire de pierre à Saint-Merry from Voir & Dire on Vimeo.

Jean Deuzèmes

site web : www.aryz.es
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Exposition visible du 7 juillet aux premiers jours de septembre 2020

Le billet de Saint-Merry du 12 juillet. Propos d’un lion nommé LA CAUSE

Me voici, lion rougissant et rugissant, installé depuis quelques jours sous les coupoles de Saint-Merry. J’en suis fort aise et je me réjouis déjà d’entendre les accueillants inviter les passants à découvrir les autres animaux sculptés ou peints dans cette église ; les enfants demander s’ils ont le droit de toucher ma crinière ; les nostalgiques du cirque d’antan leur raconter qu’ils ont vu de vrais dompteurs face à de vrais lions ; les exégètes commenter savamment les 103 occurrences de lion dans la Bible, du lion de Juda au lion cherchant qui dévorer ; les âmes pieuses méditant sur mes ancêtres qui ont épargné Daniel dans sa fosse et Blandine dans l’arène ; les férus d’art contemporain proposer de multiples lectures symboliques du combat entre l’homme et l’animal ; les animalistes se féliciter de me voir triompher de celui qui voulait m’asservir.

Bon, Marie-Joséphine, tu es bien sympathique et ton billet est plutôt bien tourné. Mais arrête de parler à ma place, comme tant d’autres l’ont fait avant toi pour me prêter les propos qu’ils n’osaient pas proférer eux-mêmes à haute voix, tel ce célèbre La Fontaine qui m’a joliment utilisé pour dénoncer l’absolutisme royal. Ne cherches-tu pas à me faire répondre par avance à tous les ceux qui s’interrogeront sur ma présence dans une église, voire en seront scandalisés ?

Alors, s’il te plaît, assieds-toi, tais-toi et entends ce que j’ai vraiment à te dire : Quelle est LA CAUSE du combat que je mène ? Et toi, pour quelle CAUSE mènes-tu un combat ?

Marie-Joséphine Gareton

Éléments de biographie

Né en 1988 à Palo Alto (Californie), Octavi Arrizabalaga, alias ARYZ, grandit à Cardedeu, petite ville de Catalogne située à quarante kilomètres de Barcelone. La désindustrialisation de la Catalogne lui offre ses premières surfaces d’expression : après avoir découvert l’art du graffiti en 2000 dans une Barcelone en pleine effervescence murale, il commence, à partir de 2004 à investir les usines et entrepôts désaffectés de la région. De son aveu, ARYZ est médiocre graffeur, mais féru de dessin et de peinture depuis l’enfance. Raisons pour lesquelles il se spécialise dans les personnages au sein du collectif Mixed Media, qu’il co-fonde en 2007.
La circulation sur Internet des images qu’il a produites vaut à l’artiste une notoriété planétaire et sa première commande publique à Turin en 2010. Suivront quelques muraux remarqués en Pologne, aux États-Unis, en Allemagne ou en France. Au gré de ces commandes, ARYZ étend progressivement sa gamme, et mêle à son registre habituel (dessins anatomiques, tons désaturés...) divers emprunts à l’affiche publicitaire du début du vingtième siècle et aux genres classiques de la tradition picturale européenne – natures mortes, scènes pastorales et vanités notamment, mais aussi figures religieuses.
L’artiste a suivi un cursus d’arts plastiques à l’université de Barcelone entre 2006 et 2011, et y a appris à maîtriser les rouages et discours de l’art contemporain. Pourtant, c’est chez les maîtres de la peinture classique et moderne – de Goya à Morandi – qu’il puise certains de ses thèmes. Ses muraux s’inspirent aussi des chronophotographies de Jules Marey ou d’Eadweard Muybridge, dont on sait par ailleurs l’influence sur les avant-gardes européennes, futurisme en tête. Leur séquençage du mouvement vient nourrir l’intérêt de l’artiste pour l’anatomie. Il lui permet aussi, dans certaines fresques, de diffracter à la surface des bâtiments diverses variations autour d’un même motif.
Virtuose du muralisme contemporain, ARYZ refuse pourtant de se laisser enfermer dans l’estampille, si réductrice selon lui, de « street artist » : il se considère plutôt comme « un peintre qui a pris la rue comme support ». Sa capacité à déjouer les modes et les étiquettes l’oriente depuis la parution de sa monographie, Outdoors, en 2018, vers un style plus brut, qui met en exergue ce qu’il nomme ses « maladresses » – coups de crayon ou de pinceau, juxtapositions chromatiques et autres accidents qu’un grand mur aura tendance à lisser. Ce souci du détail et du geste se joue aussi dans son travail d’atelier. C’est d’ailleurs là qu’ARYZ place son nouveau défi : à la peinture à l’huile, il développe une œuvre tout en contrastes, où la vivacité des couleurs entre en contradiction avec la crudité, sinon la violence des motifs. Une façon, encore, d’aller là où on ne l’attend pas, et d’affirmer son entière liberté de création, dans la lignée du graffiti writing.


Les œuvres de l’exposition d’été 2020 à Saint-Merry

Le sens de l’exposition d’été
RERO. Réel Virtuel Spirituel
ARYZ. La Cause / La Causa/The Cause
Valérie Simonnet. Ma vie en 16/9 ème
Isabelle Terrisse. Nid douillet
Claudie Titty Dimbeng. Le Passage
Les EpouxP. Pascale & Damien Peyret. Cyanotype

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Exposition d’été à Saint-Merry. Lire présentation générale
76 rue de la Verrerie
75004 Paris
Du 7 juillet au 5 septembre. Lundi-vendredi de 11h30 à 19h ; le samedi jusqu’à 18h30.
Dimanche après le concert débutant à 15h


[1En 2019, alors qu’ARYZ exposait de grandes œuvres dans le musée d’art contemporain de Rouen, le Hangar 107, le pasteur du temple protestant Saint-Éloi, une ancienne église catholique, a accepté d’installer quatre grandes figures identiques de boxeurs, « Pugna », qui étaient une représentation en mouvement décomposé de la lutte de Jacob et de l’Ange, à la manière de Muybridge.

[2Le lion relève de versets aussi différents que :
Gn49.09 Juda est un jeune lion. Tu remontes du carnage, mon fils. Il s’est accroupi, il s’est couché comme un lion ; ce fauve, qui le fera lever ?
1R20.36 Il lui dit : « Parce que tu n’as pas écouté la voix du Seigneur, dès que tu m’auras quitté, un lion te frappera. » L’autre s’était à peine éloigné que le lion le rencontra et le frappa.
Nb23.24 Voici qu’un peuple se lèvera comme une lionne, comme un lion il se dressera. Il ne se couchera pas sans avoir dévoré sa proie, sans avoir bu le sang des victimes !
Ap5.05 Mais l’un des Anciens me dit : « Ne pleure pas. Voilà qu’il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David : il ouvrira le Livre aux sept sceaux. »
1P.08 Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.

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