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Biennale 2026. Saint-Siège : L’oreille est l’œil de l’âme
Un pavillon salué par la critique et le public, entre silence et recherche mystique, selon Hildegarde de Bingen. Il converge étonnamment avec la thématique civile de la Biennale.
Lors des précédentes Biennales, le Vatican avait tenté de présenter des œuvres visuelles qui s’étaient révélées peu convaincantes. En 2026, le dicastère pour la culture et l’éducation du Saint-Siège change de cap et dévoile le fruit d’un long travail collectif, porté par les commissaires Hans Ulrich Obrist et Ben Vickers et mis en œuvre par le Soundwalk Collective. Le pari surprend : traduire la question mystique sur un mode résolument contemporain, en explorant l’art de l’écoute au cœur d’un jardin. « The Ear is the Eye of the Soul », « L’oreille est l’œil de l’âme » invite le visiteur à pénétrer dans la vie et l’héritage d’Hildegarde de Bingen.
Niché derrière les murs d’un couvent du XVIIe siècle, à Cannaregio, le Giardino Mistico dei Carmelitani Scalzi accueille l’une des propositions les plus singulières de cette édition. Le titre, « The Ear is the Eye of the Soul », est emprunté à la dernière œuvre du cinéaste et écrivain allemand Alexander Kluge, disparu le 25 mars 2026 à quatre-vingt-quatorze ans, dont le travail posthume occupe le second volet du projet, à Santa Maria Ausiliatrice.
L’ensemble s’articule autour de la figure d’Hildegarde de Bingen, abbesse bénédictine du XIIe siècle, compositrice, guérisseuse, visionnaire et féministe avant l’heure, pour qui le son constituait une forme de connaissance à part entière — un pont entre le corps et le monde, entre microcosme et macrocosme. Cette programmation répond directement à l’invitation posthume de Koyo Kouoh, directrice artistique de la Biennale 2026 disparue en 2025, à ralentir et à se réaccorder aux fréquences les plus discrètes de la vie : En mode mineur.
Dans le jardin, l’expérience débute par la remise, à chaque visiteur, d’un casque et d’une carte indiquant les allées où, grâce à une technologie particulièrement inventive, le casque capte et restitue des œuvres sonores disséminées parmi les herbes médicinales, les massifs et les arbres. Une vingtaine de créateurs — parmi lesquels Patti Smith, Jim Jarmusch, Meredith Monk, FKA Twigs, Terry Riley, Laraaji, Otobong Nkanga, Caterina Barbieri, Moor Mother ou encore les moniales bénédictines de l’abbaye d’Eibingen — ont composé des pièces en écho aux chants et aux écrits d’Hildegarde.
Fait notable : ces pièces sonores ne sont pas de simples pistes enregistrées et juxtaposées. Le Soundwalk Collective les a tissées en une composition évolutive et continue, orchestrée en temps réel par un instrument sur mesure qui capte et traduit les données environnementales du jardin lui-même — l’activité bioélectrique des plantes, la micro-acoustique du vent, de l’eau et du sol. L’œuvre se transforme ainsi selon la position du visiteur dans l’espace, selon l’heure, selon le souffle même du lieu : une partition vivante plutôt qu’un programme figé.
L’inauguration, réservée à un cercle restreint, a pris la forme d’une performance de Patti Smith en la Chiesa degli Scalzi — une « prière sonore » conçue avec le Soundwalk Collective pour préserver le caractère intime et contemplatif de l’événement. On perçoit cette composition en s’approchant d’une petite chapelle sans apprêt, tout au bout du jardin. Ce choix inaugural donne le ton de l’ensemble du projet : à rebours de la densité visuelle et de l’agitation qui traversent le reste de la Biennale, ce pavillon fait le pari inverse — celui du son, parfois avec des paroles (en anglais), et de l’attention lente. Une expérience marquante, qui ouvre un espace pour le silence, la réflexion, la lenteur et l’émotion secrète.
Ce qui fonde l’originalité réelle de la proposition, c’est son refus de la spectacularisation : aucune image sortant de l’ordinaire à photographier, pas d’objet à admirer frontalement, mais une expérience auditive, sensitive et déambulatoire, où le corps du visiteur devient lui-même l’instrument de saisie de l’œuvre.
Dans une Biennale traversée par les tensions géopolitiques et saturée d’installations parfois monumentales, ce jardin caché fonctionne comme un contrepoint puissant. Il démontre que l’écoute profonde peut constituer un acte esthétique à part entière, et non un simple supplément d’âme apposé sur l’image.
Dans l’église Santa Maria Ausiliatrice, l’exposition change subtilement de nom et mêle les deux sens : « The Eyes are the Windows of the Soul ».
Le lieu a été conçu comme un scriptorium contemporain, une archive vivante consacrée à la symbolique et aux compositions mystiques d’Hildegarde de Bingen. En douze haltes, ou stations — au sens que la radio et la vidéo donnent à ce terme —, ce travail d’une grande rigueur mêle phrases, films et iconographie. Sa mise en scène, déployée dans une église et ses annexes en cours de rénovation, tranche radicalement avec le lissé habituel des espaces d’exposition.
Jean Deuzèmes
Compléments de lecture
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"L’oeil écoute"Claudel